Être choisi

Serge Garrous

Mettons qu’il s’appelait Benoît. Au fond, pour lui et à mon souvenir, ça ne va pas tellement. Mais comme ça se passe il y a plus de vingt ans, « Benoît » va plus ou moins bien avec l’époque d’alors. J’ai déjà un peu parlé de lui, ailleurs. J’y reviens parce que, ce qui est arrivé à ce moment-là, ce qui a été dit, m’étourdit davantage, chaque fois que j’y repense, par la profondeur sans fond que j’y perçois. Cela fait des ronds dans la pensée, à la longue. Mais revenons à Benoît. C’était un gosse comme les autres. Sept ou huit ans, au plus. L’instituteur, généreux et habité par une foi pédagogique frontale, était de la trempe du vieux Célestin Freinet (ça vous dit encore quelque chose  ?). Un frénétique comme on dit dans le landerneau psycho-péda. L’instituteur, donc, avait monté un atelier de typographie dans la classe. Et les enfants, d’abord sollicités d’écrire leur texte hebdomadaire à la main, le soumettaient ensuite au maître qui, après lecture, décidait souverainement quels seraient les heureux gagnants, ayant permission d’aller, dans le coin typo, monter leur texte, droite-gauche, bas-de-casse et capitales, rien que du plomb (et un peu d’antimoine), puis à l’imprimer sur la presse artisanale. À date plus ou moins fixe, le recueil de toutes ces perles imprimées - poèmes, comptines ou relations d’événements de la vie enfantine - paraissait et était vendu pour quelques francs aux parents, fiers, souriants ou bêtement hilares, c’était selon, devant la production littéraire et graphique de leur écrivain précoce. Benoît, lui, peinait à trouver l’inspiration. Ses copains, plus doués que lui, peut-être, étaient déjà allés, certains, plus d’une fois, vers la suprême consécration, à savoir  : être autorisés à s’imprimer « pour du vrai ». Le tour de Benoît ne venait pas. Sa muse restait aux abonnés absents. Et les jours passaient. On les imagine bien  : désespérément gris et ennuyeux. Alors que ceux des autres s’inscrivaient en belles lettres, garamond ou bodoni, très noires sur très blanc. Une idée toute simple vint alors à Benoît, l’idée (mais était-ce bien une idée  ?) d’écrire sobrement ceci  : « J’ai rien à dire, mais je voudrais tellement être choisi. » Dans l’heure, Benoît était promu typographe et son chef-d’œuvre d’occasion passait à la postérité, joint, dans le recueil trimestriel, à une nouvelle livraison de maximes, saynètes ou récits d’enfance. L’un ou l’autre de ces cahiers dort sans doute encore aujourd’hui dans un grenier de grands-parents qui aiment conserver ce type de trésor. Voilà pour l’historiette qui finit bien. Du vrai vécu. Un joli et fugitif bonheur d’élève. Mi-Doisneau, mi-Boubat.

Mais depuis lors, au fil des années, le sens obscur de cet aveu d’enfant me travaille. Être choisi... Non pas avoir vu sa performance confrontée à la hauteur d’une exigence supposée, non pas évalué, ni reconnu pour ce que l’on aurait fait - et qu’en cette occurrence, Benoît n’avait d’ailleurs pas du tout accompli (« j’ai rien à dire ») -, non pas jugé sur l’œuvre, mais habité par une aspiration éperdue, sans résolution, motion pure de passion intransitive, simple et étrange conjonction de la conscience, malheureuse de n’être qu’une passivité (n’avoir rien à offrir pour « gagner le ciel ») et d’une visée « de patience désirante », disposition d’« attente contre toute attente », peut-être sans espérance de réponse dans cette vie.

J’imagine que la cure psychanalytique pourrait sans doute démêler ce qui, dans cette fixation sur le choix, c’est-à-dire sur l’élection gracieuse par autrui (auprès duquel l’attitude du requérant semble presque s’imposer par son exigence, son obstination butée et son quasi-chantage), relèverait d’une sorte de mysticisme. Et l’on sait qu’il arrive que les gens de l’art penchent pour le ranger dans la catégorie possible de la perversion et de l’éros détourné. À moins que cela ne puisse exprimer - et tout à la fois masquer - un manque archaïque, un inextinguible besoin qui court en dessous de nos vies et qui dessinerait ce qu’elles auront à tout jamais d’incomplet. Et d’injuste.
J’entends déjà ceux qui me diront que j’en remets, que je « pousse un peu loin le bouchon ». Le gentil Benoît - décidément ce prénom ne va pas au souvenir que j’ai de la situation - voulait seulement faire comme les copains, étaler au rouleau un peu d’encre noire, pâte odorante, bien gluante, sensuelle, dire « beurk » quand on la presse hors du tube, peut-être même s’en mettre un tout petit peu sur le bout du nez, chambarder comme un potache, faire se marrer les filles  ? Mais voilà, cela ne s’est pas passé ainsi. Le manque, la privation lui ont suggéré d’écrire quelque chose de farouchement autre. Et il n’a pas écrit qu’il aurait « voulu aller imprimer comme les copains ». Il a écrit  : « Je voudrais tellement être choisi ». On peut trouver la formule insignifiante (et elle l’est à certains égards), mais elle me paraît s’ouvrir par son insignifiance même, par sa banalité tchékhovienne, sur une sorte de poétisation obscure de son sens, « un plus oultre et qui attire », une façon irisée d’élargissement à l’infini. On se sent comme autorisé à entendre la phrase hors de tout contexte, dorénavant douée d’un pouvoir béant de suggestion inattendue, instauration mystérieuse de quelque chose d’éperdument inconsolable. Vouloir tellement être choisi...
J’ai le sentiment d’approcher de ce que je veux dire autour et à partir des si simples mots de Benoît. Mais un détour m’impose encore une petite confidence de portée problématique et qui paraîtra à nouveau saugrenue.

Voici. Je ne sais pas bien pourquoi (mais je cherche encore aujourd’hui  !) la phrase du Benoît d’alors me fait penser à la musique de Schubert. C’est comme ça. Encore une fois, plus ou moins difficilement explicable. Quand j’enclenche le CD et que j’écoute, le violon et le violoncelle sont là, en train d’avancer dans un frottement battu, en un continuo de cendre rauque, régulier, un ostinato comme un pas, pendant que le piano dit un chant désolé qui résume toute la mendicité du réel, « la détresse de tous ceux qui éprouvent la détresse », quelque chose de la vie elle-même qui demande réparation de sa peine et exige élection souveraine. Schubert et l’aveu d’un enfant... La musique comme traductrice obstinée du désir (« aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige » comme dit le poète de la nuit essentielle), ne serait-elle pas, à sa manière, parfois, ici en tout cas, aveu d’enfant. Et me vient alors la conviction que, si le chant schubertien nous est si intime, si nous y reconnaissons comme tellement nôtre, l’errance désarmée des tendres et des simples, il nous est aussi, particulièrement cher dans le même temps, par une manière d’aspiration obscure en lui, à être restauré dans l’immensité confuse d’un bonheur affectueux et d’avant toute épreuve. « De nous » comme l’écrit génialement Jacques Drillon, « qui ne sommes [...] ni beaux ni laids, ni riches ni bien nés, [...] de nous que la vie effraie, que le vent pousse à son gré, qui n’avons écrit ni L’éthique ni L’offrande musicale, de nous qui nous consumons lentement en vains regrets, qui repoussons à plus tard ce qui déjà hier était impossible, de nous, les êtres sans mémoire et sans force, sans gloire et sans orgueil, de nous qui regardons les autres avec cette crainte profane qui fait les imbéciles et les superstitieux, de nous, les vieillis avant l’âge, les menteurs, les lâches, les pauvres en esprit, de nous, les tendres et les enfantins, à l’âme vagabonde, aux haines fragiles, aux vénérations incertaines, qui disons tout haut ce que d’autres n’osent penser bas, et qui nous taisons quand il faudrait séduire, de nous, les jaloux et les craintifs, de nous Schubert est le frère. »

Benoît, c’est décidément un prénom qui ne va pas. J’aurais dû dire Franz  !