Et le mort saisit le vif

Joëlle Kwaschin

À Théo

Il avait vingt ans et était élève instituteur, le fils du forgeron Arfeuil, lorsqu’il est allé se faire tuer à la Grande Guerre. Sur le caveau de famille, la photographie sépia le montre en uniforme, à peine sorti de l’enfance. Passant devant le cimetière, vous faites un salut discret au p’tit Arfeuil. Vous êtes pays avec lui parce que le mort saisit le vif, le rend héritier par la grâce d’un très beau « roman vrai », Le Monument, de Claude Duneton. Bouchant les interstices du réel à coup de fiction, l’auteur redonne vie aux vingt-sept jeunes gens dont le nom figure sur le monument aux morts de son village natal, Lagleygeolle, en Corrèze. Quelques faits, partis aux moissons, certains étaient déjà morts aux vendanges  ; quelques souvenirs, une montre à gousset, des lettres... l’écrivain ravaude la trame trouée, recréant mots et pensées, sensations et sentiments des appelés.

Au gré des balades dans la campagne, les toponymes retrouvent ainsi leurs anciens habitants. Fonfrège, Merlette - où est rentré pour mourir, les poumons gazés, l’un de ceux qui avait émigré à Paris - viennent d’être relevés de leurs ruines et leur rénovation vous réjouit d’autant qu’ils ont cessé d’être des lieux anonymes. Et tant pis si ce sont des Parisiens qui s’y installent. Tout vaut mieux que ces maisons abandonnées aux ronces.
Marcher dans les collines est peut-être une manière de méditation. D’année en année, les morts s’y sont installés, comme en vacances. C’est ici que vous vous impatientiez de la naissance d’un bébé qui prenait son temps et dont la maman a été fauchée par un camion trois ans plus tard. C’est ici que vous vous souvenez d’un ami emporté par un cancer en trois mois - parce qu’un jour son appel téléphonique avait interrompu une sieste...

De la même manière qu’arrivant dans la maison de vacances, vous retrouvez rapidement la place des interrupteurs, vos morts vous attendent.

Au village voisin s’est établi un couple d’Anversois qui, après avoir fait le tour du monde en voilier, a ouvert depuis quelques années un bistrot-restaurant qui offre également une connexion internet. À côté de l’ordinateur trône un grand cadre avec des photos du toutou de la maison. Ne le voyant pas, vous interrogez, est-il mort  ? Non, répond-il, mais il a été opéré d’on ne sait quoi et c’est un vieux chien qui n’en a plus pour très longtemps. Il conclut  : « Mais c’est la vie des chiens. D’ailleurs, c’est la vie des gens aussi, ma mère est morte il y a deux mois... »

Au creux d’un chemin bordé de pâtures, une halte, le temps de téléphoner à l’ami malade. L’an prochain, il n’y aura plus d’appel, l’ami est mort. L’an prochain, on disait que je lui téléphonais... « Ainsi l’indicatif, mode réputé du constat pragmatique et serein, celui du bovin qui regarde passer les trains ou les camions, devient ici le signal de l’entrée dans la fiction  [1]. » Les génisses, qui ne seront plus les mêmes puisqu’elles auront fini à l’abattoir, vous regarderont vous asseoir sur une pierre rouge, chauffée au soleil. On disait que... Le souvenir n’est-il pas un genre de fiction  ?

« Ce soir, la mort pose son mufle chaud sur mon épaule / Comme une bonne compagne pas trop dérangeante pour le moment » (Jacques Bertin). Et les morts ne cessent de tenir les vifs bien serrés de peur d’être perdus, de peur que les vifs oublient leur condition de mortels. Et c’est la vie qui va, celle des chiens et celle des hommes.

[1Théo Hachez, « L’imparfait virtuel », La Revue nouvelle, septembre 2008.