En Revue

Hervé Cnudde

Espace de Liberté
Mensuel, n° 353, mai 2007, 36 p.

Pour ce numéro précédant les récentes élections législatives, la rédaction du magazine du Centre d’action laïque a judicieusement choisi de titrer son dossier « La Flandre tout en nuances ». Ainsi pourra- t-il garder son actualité tant qu’on n’en sera pas à la négociation politique sur une énième réforme de l’État fédéral.

Deux des articles qui le composent sont bien entendu consacrés à combattre les clichés. C’est ainsi qu’Isabelle Philippon fait le point de manière claire et circonstanciée sur la question dite des « transferts », sans manquer de souligner l’évolution de ce problème en termes de sécurité sociale et, plus précisément, de pensions. Car le vieillissement de la population en Flandre va s’accentuant et est plus rapide que dans le reste du pays. Cela à tel point que l’ex-sénateur MR Philippe Bodson a pu exprimer son opposition à la scission de la sécurité sociale par cet argument choc : « Si la scission de la sécurité sociale s’impose, régionalisons alors également les pensions, et la Flandre aura un grave problème. » Dans le même esprit, Sonja Eggerickx, présidente de l’Union des associations flamandes de libre pensée (UVV), s’attaque à trois contrevérités assez largement répandues : il y a plus d’incroyants en Flandre qu’en Wallonie ; les Wallons sont royalistes et les Flamands républicains en Wallonie, l’euthanasie relève encore du tabou, pas en Flandre.

La première idée toute faite est balayée par les résultats de trois enquêtes sociologiques. La Flandre (31 % de non-croyants) comme la Wallonie (30 % de non-croyants) sont encore majoritairement catholiques, bien que largement non pratiquantes. Chez les Flamands, les Wallons et les Bruxellois, la religion vient partout en cinquième place dans l’ordre des valeurs après la famille, les amis, les loisirs et le travail. D’Ostende à Arlon, la religion et la conception de vie ont la même importance dans les mentalités. Pas de guerre de religion donc à ce sujet entre néerlandophones et francophones.

C’est avec des outils analogues que l’auteure envoie aux oubliettes la deuxième idée reçue. Un sondage de la VRT a montré que 60 % des Flamands continuent à croire à la monarchie, tandis que 21,6 % d’entre eux seulement croient à sa suppression. Et d’ajouter que, selon la récente enquête du Soir et du Standaard, 93 % des Belges néerlandophones et 98 % des Belges francophones trouvent que la Belgique doit être maintenue.

Les statistiques fédérales de 2006 concernant l’euthanasie ne se prêtent pas, quant à elles, aussi facilement à rectifi- cation que les deux préjugés précédents. Sur les 428 euthanasies déclarées, huit cas sur dix apparaissent en Flandre ! Il y aurait donc quatre fois moins d’euthanasies légales en Wallonie qu’en Flandre. Appelé à la rescousse sur ce point, le Dr Marc Englert ne peut admettre que la chose signifie que l’euthanasie soit l’objet d’un tabou chez les francophones du pays et s’appuie sur l’origine fédérale des statistiques évoquées pour affirmer qu’on ne peut rien déduire en ce sens. Quoi qu’il en soit et pour importante qu’elle soit en elle-même, cette question de l’euthanasie plus ou moins pratiquée parait n’avoir qu’un rapport ténu avec l’objet principal du dossier qui est la sécession unilatérale éventuelle de la Flandre par rapport au reste du pays.

C’est à cette dernière question que, sous le titre « La Belgique a-t-elle encore du sens ? », on en vient avec l’interview conjointe par Stéphane Renard du journaliste Philippe Dutilleul (RTBF), auteur du télé- film bien connu Bye bye, Belgium, et du politologue Kris Deschouwer, professeur à la VUB et membre du groupe Pavia, qui a récemment proposé la création d’une circonscription électorale pour tenter de réduire les blocages communautaires. Considérant l’argumentaire francophone comme suffisamment connu des lecteurs, on ne retiendra ici que les propos les plus saillants du politologue flamand, qui profite de sa liberté académique pour tenir un discours par endroits quelque peu atypique.

Pour Kris Deschouwer, le séparatisme n’est pas du tout à l’agenda de la population globale du pays, même chez les électeurs du Vlaams Belang. Cette idée n’est promue que dans les milieux politiques pour alimenter leur confrontation quotidienne au sein des institutions de l’État. Quant aux séparatistes appartenant aux milieux universitaires et économiques flamands, leur comportement est régi avant tout, selon lui, par un souci d’efficience économique. Et on peut peut-être penser avec Philippe Dutilleul que, s’ils restent aujourd’hui unitaires, c’est parce que cela couterait plus cher à la Flandre de se séparer que de rester.

Cela dit, le politologue constate que le pays s’est déjà séparé en deux opinions publiques et deux communautés, en ajoutant immédiatement qu’il ne faut pas abdiquer devant le cas difficile de la Belgique. C’est pourquoi il plaide pour une circonscription électorale fédérale. Le défi de demain sera, en effet, de gérer des structures politiques qui ne sont pas des États nations. On ne pourra pas éviter le grand débat communautaire qui s’annonce, mais celui- ci connaitra le même scénario que celui qu’on a connu depuis les années septante : la tension monte jusqu’à un point de confrontation extrême et puis, devant le risque d’éclatement du pays, une poignée d’hommes et de femmes plus sages que les autres se reparlent. Mais cela veut dire aussi qu’il n’y a pas d’autre solution que de sortir du pot commun tous les éléments sur lesquels il n’est pas possible de mener une politique commune.

Selon l’interviewé s’exprimant avant les dernières législatives, la différence entre le Nord et le Sud du pays s’explique politiquement par le fait qu’en Wallonie il n’y a pas d’alternance, tandis qu’en Flandre il n’y a plus un parti dominant. Ce qui rend toutes les coalitions possibles sauf avec le Vlaams Belang.

De plus, la puissance économique ayant changé de côté, elle a bouleversé le Nord en enfermant le Sud dans un passé dont il est difficile de sortir. Cela ne veut pas dire que le fossé ne peut que se creuser. Il faut abandonner l’idée qu’en Belgique on bouge ensemble ou on ne bouge pas. Nous sommes de fait dans un régime confédéral, et l’on ne peut avancer que si l’on sort un certain nombre de dossiers « centraux » pour les confier à un échelon inférieur.

Par contre, le politologue est d’avis qu’il ne faut pas toucher aux dossiers de Bruxelles et de sa périphérie. Pour lui, il ne faut pas modifier les limites de Bruxelles et il importe de maintenir les facilités. Cela enclenche un bref mais important excursus de l’interviewé sur le refus de l’autre langue par les francophones au motif que ce n’est pas une « grande » langue, et sur leur incompréhension du fait que les Flamands se battent pour que leur langue ne disparaisse pas de la société de demain, comme c’est déjà le cas du néerlandais remplacé par l’anglais dans les universités hollandaises.

L’entretien se termine par une réponse pour le moins abrupte à la question de Philippe Dutilleul : « Est-ce qu’il y a encore un projet commun pour ce pays ? » À quoi Kris Deschouwer rétorque : « Faut-il vraiment un projet pour qu’une structure politique existe ? L’endroit où je vis est, pour moi, simplement le territoire où l’on gère les choses. Il n’y a pas besoin d’un grand projet belge pour exister, vivre, travailler... Je n’ai pas besoin d’un grand projet pour mon pays. »

Méthodologiquement, on ne peut terminer la lecture du dossier sans attirer l’attention du lecteur sur le fait que tant Kris Deschouwer que Sonja Eggerickx sont des électrons libres qui ne s’expriment qu’au nom de ce qu’ils sont personnellement dans la société civile. L’expérience montre qu’il ne faut s’attendre aucune confirmation de leurs propos - fussentils de qualité - par un quelconque décideur politique flamand.


Esprit
Mensuel, n° 333, mars-avril 2007, 383 p.

Tous les dix ans depuis 1947, la revue fondée par Emmanuel Mounier (mort en 1950) publie un volumineux dossier spécialement consacré à remettre à jour et en perspective non pas le squelettique et triste « fait religieux », mais la religion et les religions dans leur essence et leur manifestation. Comme ses prédécesseures, la publication de cette année constitue une somme : 358 pages, réparties en 36 textes et articles. Mais sa différence avec les dossiers précédents est de se présenter comme un essai en forme de somme.

En lui donnant pour titre « Effervescences religieuses dans le monde », Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions et architecte intellectuel de l’ensemble, l’annonce déjà : c’est un point de vue mondialiste que la revue va adopter pour identifier et évaluer encore plus exactement que naguère les manifestations du phénomène religieux, dont on va immanquablement s’apercevoir à cette échelle que, loin de mourir de sa belle mort, il est de nos jours d’une prodigieuse vitalité.

Par voie de conséquence logique, la mutation qu’implique l’adoption d’un tel angle de vue va amener, face aux dynamiques des religions, l’idée d’« exception européenne » que, dans sa dimension d’essai, Esprit s’est proposé de mettre à l’épreuve. Autrement dit, sous forme de question : la mondialisation des problématiques religieuses ne doit-elle pas conduire l’Europe occidentale sécularisée à cesser de se considérer comme porteuse - aux fins entre autres d’exportation universelle - du paradigme incontestable selon elle de toutes relations entre le politique et le religieux, basé sur la séparation de l’Église et de l’État, sur la laïcité de ce dernier et sur la relégation des convictions dans le domaine de la vie privée ? À quoi s’ajoute la fonction inaliénable de préfiguratrice de la lente extinction des religions sur l’ensemble de la planète.

L’urgence d’adopter un point de vue planétaire sur les religions dans leur essence et leur manifestation relève du bon sens scientifique, mais au moins tout autant de la démographie et des projections que l’on peut faire à partir d’elle. Au-delà du fait qu’un Africain sur deux est chrétien aujourd’hui, la religion qui sera majoritaire dans le monde en 2050 ne sera pas, quoi qu’on en pense, la religion musulmane, mais le christianisme, et le centre de gravité du christianisme - qui sera à la même date la religion des trois quarts de l’humanité - sera l’axe Kinshasa, Buenos Aires, Addis Abeba et Manille, et non plus Genève ou Rome. Tout cela à cause du raz de marée de la myriade d’Églises dites « évangéliques » au sens fondamentaliste du mot, qui se révèlent exceptionnellement adaptées au fonctionnement mondialiste de notre habitat humain, notamment dans sa dimension économique, mais aussi - de manière autonome par rapport à celle-ci - dans la dimension religieuse qu’elle comporte.

Les Églises « évangéliques » fonctionnent en réseaux, utilisent intensément l’internet, ne s’encombrent pas d’inculturation et de mémoire par rapport à ce qui les a précédées comme l’ont fait et le font les monothéismes traditionnels, adoptent souvent le statut de petites entreprises avec prédicateur businessman, etc. Mais surtout elles se préoccupent des corps souffrants en instaurant la pratique du « miracle » et répandent la thèse que prospérité économique et spirituelle vont de pair, les richesses matérielles d’un converti (dit « born again ») étant mécaniquement la contrepartie de ce qu’il donne spirituellement à Dieu.

Leur inspiration peut aller d’un pentecôtisme proche du méthodisme à un néopentecôtisme proche des sectes ou d’un supermarché de la foi. Et nul ne peut dire si, à longue échéance, les Églises « évangéliques » se pérenniseront ou n’auront été qu’un feu de paille. Vu leur poids, l’affaiblissement concomitant de l’Église catholique et la pluralisation religieuse qui en est la conséquence modifient les conceptions de la laïcité et l’évolution des rapports entre l’État et la religion. Et, faut-il ajouter, la conception du christianisme que nous nous faisons nous-mêmes. Toujours est-il que nous, Européens d’Occident, serons de plus en plus conduits à envisager l’avenir à l’aune d’évaluations anthropologiques et sociales qui ne sont pas nécessairement les nôtres. Pour chamboulante qu’elle puisse être mentalement, cette perspective ne doit pas nous porter à croire que nous sommes à la fin de l’histoire. Au contraire, à l’intérieur de l’« exception européenne », la nouvelle Europe des religions est à inventer.

C’est à quoi s’attèle globalement le dossier d’Esprit, avec une première partie qui s’attache à l’« exception européenne », une autre consacrée à la vague évangélique et une troisième qui revisite les fondamentaux que sont la sécularisation, la foi et l’athéisme.

De la belle ouvrage, comme on disait naguère.