Écrire les malheurs du temps. Réflexions autour des journaux de confinement

Laurence Rosier
crise, Covid-19, confinement, linguistique, journal intime, cultural studies.

Les journaux de confinement fleurissent en ligne et dans les quotidiens. La pratique du journal en temps de crise est bien sûr ancienne : comment appréhender les modalités de l’écriture de soi face au Covid-19 ? Sont-elles spécifiques ou prolongent-elles le style ? Décryptage.

Dans son allocution le 16 mars dernier, le président Emmanuel Macron a martelé : « nous sommes en guerre ! ».

Laissons de côté l’aspect déplacé de l’expression, qui a notamment été pointé par des acteurs et actrices des soins de santé et des journalistes. Laissons aussi de côté la drôle de lignée discursive de cette expression dans la bouche des dirigeants français qui a aussi été relevée par les médias et des chercheur·e·s comme Julien Fragnon : les accents gaulliens et le recours au terme « guerre » visent à rassembler, mobiliser sans diviser, mais produisent aussi des effets anxiogènes dans la population et peuvent, à plus ou moins court terme, toucher l’économie (économie de réquisition, de rationnement).

Même si on a pu juger le terme guerre déplacé dans la bouche du président français, il n’en demeure pas moins que la référence à cette période est courante, comme en témoigna, par exemple, ce cadre de santé français dans un établissement pour personnes âgées : « Le temps du confinement, le Covid-19, ça ne leur parle pas, explique Laurent Garcia. Les personnes âgées sont ici pour leurs derniers jours, et elles parlent plus de l’enfermement que du Covid-19. Ce qu’elles disent, c’est : “vous savez, nous, on a vécu la guerre, donc un virus ça ne nous fait pas peur”. »

Le point que je retiendrai de cette métaphore est celui de l’incertitude : nous ne connaissons pas la date de la fin du confinement (ce qui ne sera pas encore non plus la fin des effets du coronavirus) comme les citoyen·ne·s des Première et Seconde Guerre mondiale ignoraient la date de la fin du conflit.

Face à la prolifération des journaux « personnels » partagés de confinement tant du côté des écrivain·e·s que des internautes sur leurs réseaux respectifs, j’ai repensé à cette pratique des journaux de guerre, objets culturels et historiques. Beaucoup plus qu’à ces références littéraires avancées depuis le début de la pandémie : La peste de Camus, La fable de La Fontaine Les animaux malades de la peste ou encore Le Décaméron de Boccace, où la maladie est au-delà de la problématique sanitaire car elle métaphorise des comportements sociaux (parodie de procès et hypocrisie de la cour dans la fable) des visions d’une société nouvelle (émergence de la bourgeoisie du commerce chez le conteur italien), et l’expérience de l’absurde (allégorie de la guerre chez l’écrivain-philosophe). Les journaux de guerre sont plus terre à terre, égrenant la banalité des jours en alternance avec des évènements marquants l’histoire collective, mais dont les protagonistes n’ont pas toujours conscience.

Petite plongée dans ces écritures qui mêlent histoire individuelle, personnelle et mémoire collective et sociale, à l’heure du confinement.

Journal intime, journal extime ?

Le journal intime est une pratique ancienne, plutôt genrée (réservée prioritairement aux jeunes filles dans le cadre de leur éducation au XIXe siècle) et qui a évolué au fil des mentalités, des conditions (ou non) de leur publication et des évolutions technologiques.

Doit-on opposer journal intime et journal extime ? C’est en tout cas l’avis du critique littéraire A. Thibaudet qui semble être le premier à utiliser l’expression en 1923, à propos de l’ouvrage de Maurice Barrès Chronique de la Grande Guerre : « M. Barrès, dans une interview récente, appelait sa Chronique de la Grande Guerre un journal intime de la France. Quel singulier contresens ! Et comme ce journalisme, qui est de l’action, de l’action énergique, vivante et volontairement partiale, ressemble peu à un journal intime, acte d’intelligence, miroir de la clairvoyance au repos où l’homme s’arrête de vivre pour comprendre. […] et la Chronique a tout de la première, rien de la seconde. C’est comme le journal de la France, tout ce qu’on peut imaginer de plus extime. » On sent même quelque mépris pour cette manière d’écrire le monde extérieur selon son point de vue personnel.

Un bond dans le temps et nous retrouvons l’extime défini par l’écrivain Michel Tournier, auteur d’un … Journal extime paru en 2007 : « En opposition au journal intime, un journal extime sonde l’intimité non pas de l’auteur, mais du territoire qui lui est extérieur ».

L’articulation entre l’intimité et le désir de rendre visibles certains aspects de l’extimité ont donné de très belles réussites littéraires, à l’insu parfois de leurs auteurs. Ainsi le bouleversant Journal de deuil de Roland Barthes, entamé le lendemain de la mort de sa mère le 25 octobre 1977, est constitué de textes-fragments, aphorismes et n’était pas destiné à la publication.

Lorsque le fils de Susan Sontag découvre les journaux et carnets de sa mère, qu’elle tenait depuis ses douze ans jusqu’à quasi ses derniers moments, David Rieff ignore si elle voulait les rendre publics : aucune consigne n’a été laissée par l’écrivaine. « Tout en ayant conscience de violer l’“intimité” » de sa mère, David Rieff a choisi de publier trois volumes de ces écrits en opérant une sélection, mais sans jamais « exclure quoi que ce fût, soit parce que la note présentait ma mère sous un certain éclairage, ou bien à cause de la franchise sexuelle ou de la méchanceté dont elle pouvait faire preuve [1]. »

Annie Ernaux a particulièrement travaillé la question de l’intimité reconfigurée socialement notamment avec son Journal du dehors (1993) (« anti-journal intime ») et le magnifique Nos années (2008) qualifié d’« autobiographie impersonnelle ».

« [N]oter les gestes, les attitudes, les paroles de gens que je rencontre me donne l’illusion d’être proche d’eux. Je ne leur parle pas, je les regarde et les écoute seulement. […] Peut-être que je cherche quelque chose sur moi à travers eux, leurs façons de se tenir, leurs conversations » (JDD).

« Elles (les images de souvenirs) s’évanouiront toutes d’un seul coup comme l’ont fait les millions d’images qui étaient derrière les fronts des grands-parents morts il y a un demi-siècle, des parents morts eux aussi. Des images où l’on figurait en gamine au milieu d’autres êtres déjà disparus avant qu’on soit né, de même que dans notre mémoire sont présents nos enfants petits aux cotés de nos parents et de nos camarades d’école. Et l’on sera un jour dans le souvenir de nos enfants au milieu de petits enfants et de gens qui ne sont pas encore nés » (NA).

Le numérique a reconfiguré l’intimité en « journal extime ». Pour Pierre Assouline, « Le Journal extime, qui correspond mieux à notre air du temps, n’a pas pour autant éliminé le journal intime à l’ancienne. Ceci n’a pas tué cela. Mais chez les écrivains, il peut prendre la forme originale d’un blog. On en connait quelques-uns parmi ces blogs à part, suivis chaque jour par des milliers de lecteurs fidèles ainsi venus aux nouvelles : François Bon (Le Tiers livre), Claro (Le clavier cannibale), Jacques-Pierre Amette alias Paul Edel (Près, loin), André Markowicz (Facebook) et Eric Chevillard (L’autofictif) ainsi que Pierre Maury (Journal d’un lecteur) et Michel Crépu (La Nouvelle Revue française) ou à l’étranger tel celui de l’espagnol Antonio Munoz Molina (Visto y no visto) ».

Cherchez les femmes ?

Journal de guerre, des tranchées à la cuisine ?

À côté de l’activité du ou de la diariste quotidienne, donnant lieu au journal intime, des journaux pouvaient démarrer à l’occasion d’évènements exceptionnels : la guerre en est un et les journaux de la période 14-18 furent légion. Par exemple, à partir de 1914, Paul Destombes, architecte à la retraite, tient un journal à Roubaix, en zone occupée. Il a d’ailleurs fait l’objet d’uneréédition sous format numérique lors des commémorations de la Grande guerre, avec des tweets journaliers. Ou encore J’étais médecin dans les tranchées du médecin chirurgien Louis Maufrais et publié par sa petite-fille journaliste Martine Veillet, à l’occasion des nonante ans de l’armistice (2008)… l’écriture de soins comme une écriture de combat… Comme le disait l’historien Philippe Dautrey, « la guerre de 1914-1918 a été autant écrite que vécue ». Et davantage écrite depuis les tranchées que depuis les cuisines ou de l’arrière des combats, où les femmes étaient occupées à remplacer les hommes dans toute une série de fonctions.

Sous l’influence d’une personne bien scolarisée ou du modèle du cahier d’écolier, des carnets de guerre personnel ont permis de porter un autre regard sur l’histoire officielle. La pratique se perpétue lors du second conflit mondial. C’est aussi une entreprise permettant des jeux de fiction inédits, ainsi « Édith Thomas tenant, parallèlement à son propre (réel) journal, le journal d’un (fictif) pétainiste, qu’elle baptise Célestin Costedet » (Philippe Lejeune, 2019).

Et justement, qu’en est-il de la place des femmes dans cette masse de journaux de guerre ? Il y les journaux des infirmières au front. Par exemple celui de Julie Crémieux, Souvenirs d’une infirmière, paru en 1918, celui de Jane de Launoy en 1936, Infirmières de guerre : service commandé. Front de 14 à 18. Comme ces cahiers antérieurs, les journaux de bord tenus aujourd’hui par les internes et soignant·e·s seront sans doute des archives précieuses pour les futures pandémies. Le spécialiste de l’autobiographie, Philippe Lejeune a dressé une bibliographie des journaux tenus par des femmes durant l’occupation française de la Seconde Guerre mondiale. Il en répertorie quarante-quatre (contre plusieurs centaines rédigées par les hommes). On retiendra cependant pour cette période trois journaux écrits par des femmes emblématiques, dont l’un a connu un immense succès populaire : il s’agit du Journal d’Anne Franck (1947). Les deux autres sont le Journal de guerre de Simone de Beauvoir et Une Femme à Berlin (1954), paru d’abord anonymement et puis attribué à la journaliste Martha Hillers.

Le premier nous touche parce qu’il fait partie de ces journaux personnels dont la mort tragique de la rédactrice est connue, comme pour les écrits identiques de ceux et celles qui finirent dans les camps de la mort. Le quotidien non seulement confiné, mais caché de la protagoniste dans des circonstances dramatiques n’empêche pas l’écriture légère et optimiste de ses journées : « Nous ne sommes pas trop mal ici, car nous pouvons faire la cuisine et écouter la radio en bas, dans le bureau de papa. M. Kleiman et Miep et aussi Bep Voskuyl nous ont tellement aidés, ils nous ont déjà apporté de la rhubarbe, des fraises et des cerises, et je ne crois pas que nous allons nous ennuyer de sitôt. Nous avons aussi de quoi lire et nous allons acheter encore un tas de jeux de société. Évidemment, nous n’avons pas le droit de regarder par la fenêtre ou de sortir. Dans la journée, nous sommes constamment obligés de marcher sur la pointe des pieds et de parler tout bas parce qu’il ne faut pas qu’on nous entende de l’entrepôt. Hier nous avons eu beaucoup de travail, nous avons dû dénoyauter deux paniers de cerises pour la firme, M. Kugler voulait en faire des conserves. Nous allons transformer les cageots des cerises en étagères à livres » (Journal d’AF).

Simone de Beauvoir a tenu un journal presque toute sa vie durant. Son Journal de guerre couvre la période du début des hostilités, de septembre 1939 à janvier 1941 et est constitué de sept carnets. Sa publication isolée a été faite en miroir du journal de Sartre (connu sous le nom Les carnets de la drôle de guerre, septembre 1939-juin 1940) et la lecture conjointe des deux épistoliers — et de la correspondance publiée par après — permet de retracer la manière dont le couple a vécu cette période noire.

Les études menées par la suite pointent chez elle le désir de dépasser le récit de soi pour écrire une histoire incarnée, se faire « mémorialiste » à l’image d’un Malraux ou d’un de Gaulle. « Le fait est que je suis écrivain : et une femme écrivain, ce n’est pas une femme d’intérieur qui écrit, mais quelqu’un dont toute l’existence est commandée par l’écriture », déclare-t-elle dans La Force des choses, soulignant ainsi la volonté de dépasser le simple récit de soi. « À cette époque, on n’attend pas d’une femme qu’elle écrive ses mémoires. »

Enfin, Une femme à Berlin est, je l’ai mentionné plus haut, un journal publié d’abord de façon anonyme et ensuite attribué à la journaliste allemande Marta Hillers. Il a été rédigé entre le 20 avril et le 22 juin 1945 et dépeint la vie quotidienne des Berlinois et surtout des Berlinoises lors de la débâcle allemande, et dans l’attente angoissée de l’armée russe. C’est aussi un témoignage sur les violences et les viols à l’égard des femmes en temps de guerre : « Je n’ai pu m’empêcher de penser quelle chance j’avais eue jusqu’alors — dans ma vie, l’amour n’avait jamais été une corvée, c’était un plaisir. On ne m’avait jamais forcée et je n’avais jamais dû me forcer. C’était bon, tel que c’était. Aujourd’hui, ce n’est pas l’excès qui me met à bout. C’est ce corps abusé, pris contre son gré, et qui répond par la douleur » (Une femme à Berlin).

La réception du texte a été houleuse. Publié pour la première fois en 1954 en anglais, il fut très mal reçu en Allemagne, où la guerre restait un énorme tabou. En mai 1968, le texte circula car la manière dont l’autrice y parlait de sexualité et de domination masculine était extrêmement contemporaine. Enfin, il a été republié en 2003, mais a suscité de nombreux débats historiographiques et quant à sa maternité : avait-il bien été rédigé d’une seule main par la journaliste allemande ?

Trois journaux de femmes, trois destins, trois œuvres littéraires…

Journaux de confinement, entre quotidien, humour et philosophie

Philippe Lejeune, encore lui, a poursuivi ses recherches au XXIe siècle en prenant en compte les nouveaux médias numériques dans Cher écran, journal personnel, ordinateur, internet (2000) les nouveaux diaristes et les pratiques interactives des journaux et blogs personnels en ligne, « le diariste [blogueur] ne suit que certains fils de son existence, ce qui fait problème, ou le passionne : le journal [en ligne] n’est nullement un récit complet de sa vie, ni un fidèle autoportrait. Parce qu’il n’est écrit que pour soi et qu’il passe sous silence bon nombre d’informations contextuelles évidentes pour l’auteur, un journal intime est dès lors bien plus difficilement lisible qu’un billet de blog » (Lejeune, 2000, p. 30-33).

Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont passés par là et les comptes facebook, twitter, Instagram d’écrivain·e·s servent de journal extime. En ces temps de fermeture des lieux scolaires, certain·e·s professeur·e·s ont innové en mettant en place des blogs sur le confinement comme David Paternotte : « Sexe et genre sous confinement » où, chaque jour, un billet anonyme traite de cette thématique particulière. Le professeur et philosophe Pascal Chabot tient tribune lui dans La libre Belgique et nous livre ses réflexions sur le temps, l’histoire, la protection, le destin… : « philosophe confiné » tenant lieu de philosophie dans le boudoir ?

Les allusions et les comparaisons à la guerre sont-elles de mise dans les propos et journaux des écrivain.es ? Bien entendu, l’allocution présidentielle avait ouvert les vannes. Très explicite dans le texte (qui a aussi suscité la polémique) de Marie Darrieussecq qui rappelle, ironie du sort, que « Les affiches d’une expo sur l’Exode nous poursuivent… ». Et de renvoyer au texte du journaliste François Guillaume Lorrain : « Coronavirus : souvenirs d’exode. Avant le confinement, les citadins sont tentés de partir. Une exposition, fermée, montrait les Parisiens dans l’exode de 1940. Retour sur un traumatisme. » Daniel Pennac conforte aussi la comparaison : les Français n’ont pas vécu un évènement commun de cette sorte depuis la Second Guerre mondiale. Et d’élargir aussi à des situations de prise d’otage ou du goulag ! Interrogé sur France Inter le 17 mars, l’écrivain évoque l’otage Jean-Paul Kauffmann, « enfermé pendant des mois et des mois, et qui a sauvé son esprit en relisant indéfiniment le deuxième volume de Guerre et Paix, de Tolstoï », ou encore Soljenitsyne, « sauvé du goulag par la lecture ».

Même son de style chez les diaristes anonymes : « Coronavirus. Le journal de confinement d’un hameau de campagne, près de Nantes. Journal de “guerre” : Dans ce village poste frontière métropole/pays de Retz, entre Bouaye et Saint-Mars-de-Coutais (Loire-Atlantique), une poignée de familles expérimentent le confinement, instauré en raison de l’épidémie de coronavirus. Première semaine sous le soleil et dans une relative bonne humeur. Pas une mauvaise n’a résisté. » Ou encore sur ce site qui encourage, comme exutoire, à tenir son journal de confinement pour la transmission de l’expérience, à la manière d’une guerre menée depuis son intérieur : « Dans quelques décennies, au coin du feu après le repas dominical, Jean-Marcel vous demandera : “Comme toi tu es vieux, tu as dû vivre la guerre du coronavirus ?” Et là, comme nos ainés avant nous, on pourra prendre une voix grave et dire : “Oh oui, j’y étais”. Même si pour nous, le front consistait à rester à la maison devant un film et à se laver souvent les mains. »

Il faudra attendre maintenant, voir si l’incertitude, le temps suspendu du confinement sera propice à l’éclosion d’oeuvres pérennes, à l’instar de La Peste, qui justement liait l’image de la maladie à la métaphore de la guerre… Longtemps je me suis confiné·e de bonne heure

[1Rérolle R., « Renaître. Journaux et carnets 1947-1963 de Susan Sontag : l’invention de Susan Sontag par elle-même », Le Monde, 2010.


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