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Économie sociale, d’autres lunettes sont possibles

Numéro 01/2 Janvier-Février 2007

L’économie sociale apparait souvent comme une réserve d’Indiens : un réduit pour marginaux qui innovent, certes, mais qui se complaisent dans l’exaltation de leur singularité. Et qui font ainsi l’impasse sur la manière par laquelle « leur » économie apporterait des réponses aux enjeux de société plus globaux. Pourtant, à y regarder de plus près, il n’en est rien. Certes quand on interpelle leurs porte-drapeaux, on sent parfois le syndrome de toute minorité, cette tentation de raplatir les questions qu’elle ne (...)

L’économie sociale apparait souvent comme une réserve d’Indiens  : un réduit pour marginaux qui innovent, certes, mais qui se complaisent dans l’exaltation de leur singularité. Et qui font ainsi l’impasse sur la manière par laquelle « leur » économie apporterait des réponses aux enjeux de société plus globaux. Pourtant, à y regarder de plus près, il n’en est rien. Certes quand on interpelle leurs porte-drapeaux, on sent parfois le syndrome de toute minorité, cette tentation de raplatir les questions qu’elle ne se poserait plus sous un empilement de justifications certes intéressantes, mais... En réalité, nombreux sont aujourd’hui ceux qui sont déjà beaucoup plus loin. Et qui se demandent ce qui dans leurs pratiques est en germe pour affronter les défis considérables de notre société - la Wallonie et Bruxelles - à l’aube du XXIe siècle.
C’est ainsi qu’il faut comprendre la démarche de ce dossier lancée au départ d’une note prospective par Solidarité des alternatives wallonnes et bruxelloises, SAW-B. À la fois fédération, réseau et plateforme, irréductible à un secteur ou à une approche de l’économie sociale, SAW-B fêtait ses vingt-cinq ans en septembre 2006 en se demandant de quoi seraient faites les vingt-cinq prochaines années, ce qu’elle représenterait en 2031. Et en cherchant à élaborer une vision sur ces questions, potentiellement sans limites, en sollicitant les contributions de quelques personnes clés, principalement des observateurs qualifiés de mutations de l’économie  : le développement au Sud, le changement climatique, etc.

La Revue nouvelle a saisi la possibilité d’accueillir les premiers fruits de cette démarche. Elle ne prétend certes pas à l’exhaustivité, mais elle croise ses propres interrogations en la matière. Le dossier est introduit par un texte qui restitue quelques balises historiques, théoriques et institutionnelles de l’économie sociale. Puis, pour incarner les choses à l’attention du lecteur peu familier de la réalité abordée, viennent trois extraits d’interviews d’entrepreneurs. Un texte généraliste où SAW-B nous montre enfin sa première tentative de réarticuler l’économie sociale à nombre d’enjeux externes. Le corps du dossier est constitué de contributions qui en approfondissent ou en reformulent certains aspects. On est ici au cœur d’une interrogation prospective sur l’économie sociale. Les auteurs partent de leur expérience propre. À la plupart, il faut reconnaitre le mérite de s’être livrés à cette démarche de décentrement. Leur éclairage interpellera autant les spécialistes que les compagnons de route de l’économie sociale. Chemin faisant, on relèvera des points de tension évidents  : l’économie sociale a-t-elle des plus-values propres à apporter face au reste de l’économie  ? Ses réussites ont-elles essentiellement valeur d’exemple, ou sont-elles de réels leviers de transformation de la réalité économique  ? Les deux contributions finales, l’une de Christian Arnsperger et l’autre de Jacques Defourny et Jean-Louis Laville, essaient de trancher ces questions, de manière différente, et sans doute partiellement seulement irréconciliables. L’économie sociale peut se positionner comme force de transformation de l’économie, mais elle doit vouloir cette ambition. Pour le faire, elle doit s’inventer les lunettes avec lesquelles se regarder, quitte à passer pour radicale.

S’il ne fallait retenir qu’une chose au seuil de ce parcours, c’est le fait que l’économie sociale se cherche dans un monde qui ne l’attend pas. La difficulté de toute définition, et donc de toute réflexion et de tout débat, traduit d’abord la pauvreté des logiques dans lesquelles on tente de l’enfermer  : celles d’une science économique doctrinale et celles des valeurs qu’elle refoule. Au point que les pionniers de l’« alternative économique » se voient eux-mêmes comme des bricoleurs qui ont réussi, en négociant leur place dans un environnement soumis aux règles des uns et polarisé par la pureté autoproclamée des autres, nourrie d’un idéal autogestionnaire mi fantasmé mi en décalage avec le rapport au travail des individus contemporains. « Une autre économie est possible » est l’un des derniers slogans progressistes à la mode. Cette autre économie, ici, on la fabrique. Et quand on la pense et qu’on la discute, on est définitivement revenu des clichés, anciens ou nouveaux.

Ce dossier a été réalisé en collaboration avec Solidarité des alternatives wallonnes et bruxelloises.

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