E.-U./U.E. : vers une opposition en miroir

Théo Hachez

Les défilés contre la guerre en Irak ont réuni par deux fois, les 15 février et 15 mars, des millions de personnes à travers le monde. L’hétérogénéité des manifestants, maintes fois soulignée, renvoie d’abord à une défaite politique de la première puissance mondiale, défaite qui s’est également traduite par l’impossibilité de faire partager son point de vue par le Conseil de sécurité de l’O.N.U. Peu crédible et surtout inacceptable dans ses postulats manichéens, le discours de l’administration Bush a fait l’unanimité contre lui, réussissant même à s’attirer les critiques de ceux qui se disent sensibles à certains de ses arguments.

Mais le confort moral des condamnations de principe n’est pas de mise. D’abord parce qu’il s’acquiert, qu’on le veuille ou non, sur le dos d’un peuple opprimé pour lequel les foules pacifiques et leurs représentants politiques n’ont pas condescendu à fournir une alternative un tant soit peu construite au tapis de bombes américaines et britanniques : c’est ce qu’on lira dans l’article de Donat Carlier. Si l’on veut que le devoir d’ingérence ne soit pas militairement instrumentalisé, il faut encore n’en pas laisser la prérogative morale à ceux qui prétendent mettre les frappes chirurgicales à son service, tandis que la coalition contre la guerre se trouve contrainte d’abriter d’aussi grands démocrates que Poutine...

Ensuite, on ne peut se satisfaire de ce que la crise actuelle ait manifesté une large demande, explicite et consciente, d’un ordre mondial multilatéral, que rien ne préfigure pourtant, et où l’Europe tiendrait sa place. On a assez dit qu’il y avait d’autres tyrans aussi dangereux que Saddam pour ne pas s’en préoccuper un petit peu quand même, la capacité de nuire massivement étant, pour des raisons technologiques évidentes, de mieux en mieux partagée. La fracture politique qui a traversé l’Europe n’est en rien annonciatrice de ce nouvel ordre souhaité. Au vrai, on n’en est encore qu’au dégel de l’après-guerre froide qui nous laisse en héritage des ornières idéologiques, des postures et des interprétations dont il est très difficile de s’extraire. C’est aussi vrai pour la France et l’Allemagne dont l’attitude donne à penser que l’Europe ne peut se manifester comme vraiment autonome que dans un rapport d’opposition aux États-Unis. C’est vrai encore pour les pays d’Europe centrale et orientale, candidats à l’entrée dans l’Union, pour qui leur nouvelle affiliation renvoie naturellement à un alignement mécanique sur le cœur du monde occidental qu’incarne pour eux l’Amérique.

Une opposition qui serait un alignement

Cependant, au-delà de ces considérants politiques largement débattus au cours des dernières semaines et où l’originalité caricaturale de l’administration Bush prend une part abusive sinon aveuglante, les Européens doivent se préparer à affronter deux débats. S’en tenant aux aspects politiques et militaires et par-delà les divergences dont l’Europe a été le théâtre, les plus optimistes défendent qu’un à un, les gouvernements pourraient se rapprocher sur l’idée d’une Europe puissance capable d’assurer sa propre sécurité et de peser concrètement sur le devenir du monde. Bref, il se passera sans doute peu de temps avant que l’on nous présente la facture d’un réinvestissement militaire d’envergure, pour la bonne cause, évidemment : le multilatéralisme, tant souhaité, se payera. Il est rare qu’un consensus tel que celui qui s’est manifesté ces dernières semaines ne soit pas exploité de façon conséquente. Au reste, le gouvernement Raffarin avait déjà enclenché le processus avant que ne se déclare la crise irakienne : moins pour l’école, plus pour l’armée. Au fond, cette priorité militaire européenne, les conservateurs américains la soutiennent aussi lorsqu’ils nous suggèrent de la financer sur le dos de l’État providence qu’ils considèrent trop généreux. Si les Européens sont encore capables aujourd’hui de se revendiquer de leur modèle social, disent-ils, c’est parce qu’ils n’assument ni le cout de leur défense ni celui de leur ambition de peser moralement sur le destin du monde, toutes deux prises en charge par les États-Unis. Ajoutons qu’on nous vendra, Français en tête, parce qu’ils disposent d’une industrie ad hoc, ces dépenses comme porteuses d’une dynamique économique vertueuse. Bref, si l’on n’y prend garde, les partisans d’une vraie politique étrangère et de défense européenne risquent de nous pousser insensiblement vers le modèle américain d’une Europe qui sacrifie son modèle social et confie sa compétitivité technologique et économique aux industries de la guerre.


Les moyens de la vertu

Il faut aussi lever une autre hypothèque pour éviter l’effet miroir et, finalement, un affrontement fatal. Derrière l’originalité de l’administration Bush et ses oripeaux de croisé, se cache aussi la nécessité d’une « realpolitik » énergétique. Certes, elle peut prendre d’autres formes, plus sournoises et sans doute plus efficaces, que la guerre spectaculaire qui s’enclenche et dont les conséquences sont imprévisibles. On ne dira donc pas ici que les États-Unis font la guerre pour le pétrole, mais bien que, de toute façon, le modèle de développement qu’ils ont choisi détermine à moyen terme le respect de leur intérêt vital en matière énergétique. Et qui dit intérêt vital, sous-entend un mépris relatif des considérations morales et des vertus politiques. Il n’est donc pas inconvenant de prendre en compte la région du globe où se cristallisent les tensions. De façon plus ou moins visible, au plus profond des motivations et des positions des uns et des autres, l’on devine finalement un néocolonialisme commandé par les ressources énergétiques qui se concentrent dans le golfe Persique. C’est assez évident pour les Américains dont le monopole, acquis par la guerre, inquièterait les Français et les Allemands qui s’y verraient bien aussi. Quant aux Russes, faire peser leur censure les met en position de valoriser leurs propres ressources ou l’influence qu’ils ont dans des zones sensibles et bien pourvues. Toute l’histoire du xxe siècle dans cette région a été pourrie par cette donne qui a stimulé les puissants à adopter, à entretenir voire à susciter des entreprises politiques locales, les plus folles et les plus sanguinaires. Malheur aux peuples qui ont tiré ce lot empoisonné de l’or noir et dont l’entrée dans le monde moderne s’est faite, par pipeline interposé, au gré d’un pouvoir qui a pu s’imposer comme partenaire des intérêts pétroliers !

Plutôt que d’investir massivement dans un bras armé à articuler à leur revendication d’autonomie politique, les Européens seraient donc mieux inspirés de diminuer leur dépendance à l’égard des hydrocarbures dont les réserves sont de toute façon limitées : mieux vaut donc apprendre à s’en passer le plus tôt possible et, pourquoi pas, avant les autres. La magistrature morale qu’ils se gaussent d’exercer sur le monde y gagnerait en sérénité et en crédit aux yeux du monde. C’est un chantier tenable à l’échelle du continent et dans lequel les États, les industriels et... les citoyens peuvent s’investir. Les bénéfices écologiques collatéraux d’une telle opération sont à ce point évidents pour la planète qu’ils devraient à eux seuls la justifier : elle donnerait tout son sens à l’expression « écologie politique ». Cela suffira-t-il à faire baisser la tension fatale qui pèse sur le Moyen-Orient et sur d’autres régions stratégiques gratifiées de sous-sols juteux ? Si elle n’est pas suffisante, c’est une condition sine qua non à moyen terme, et, à tout le moins, un facteur de paix mondiale. Car, quand il n’y en aura plus pour tout le monde, les intérêts vitaux risquent de parler fort, y compris entre les deux rives de l’Atlantique.