Du pain, de l’instruction, la liberté. Une trilogie de la crise grecque, suite (et fin ?)

Paul Palsterman

Le soir du 31 décembre 2013, le commissaire Kostas Charitos, de la brigade des homicides de la sureté de l’Attique, passe en famille le réveillon, autour de la traditionnelle galette de saint Basile. Ce réveillon n’est pas tout à fait comme les autres : la fin de l’année 2013 coïncide avec la fin de l’euro — ou du moins de la participation de la Grèce et des autres pays d’Europe du Sud à la monnaie « unique ». Les gens voient sans regret partir la monnaie qui a symbolisé leur humiliation face à l’Europe du Nord et éprouvent une certaine émotion mêlée de tendresse pour le retour de la drachme. Ce qui ne veut pas dire que leur situation économique va s’améliorer, loin de là. La « nouvelle » drachme s’échange au taux de 500 pour 1 euro, ce qui représente une dévaluation par rapport à sa valeur en 2003, et n’est que le prélude à d’autres dévaluations. Le billet de 1 000 drachmes, qui n’avait été supplanté qu’au cours des dernières années avant le passage à l’euro par un billet de 10 000 comme unité standard dans les distributeurs de billets, suffit désormais à peine à acheter un pain.

Après les réductions de traitements, d’allocations sociales et d’autres dépenses qui se sont succédé au cours des dernières années, le gouvernement annonce la suspension de tous les paiements, y compris les traitements des fonctionnaires, pendant une durée d’au moins trois mois, avant de démissionner et de provoquer de nouvelles élections, ce qui retardera probablement le retour des paiements. Le commissaire lui-même se sent prêt à assumer trois mois sans traitement : la cuisine grecque, surtout réalisée par sa femme, se passe facilement de viande, et même de poisson frais ; la famille décide de faire table commune avec la fille du commissaire, jeune avocate débutante, et son gendre, médecin dans un hôpital public, et donc lui aussi privé de salaire ; il laisse sans trop de regret au garage la Seat avec direction assistée et GPS qu’il a achetée il y a quelques mois, à l’occasion du mariage de sa fille, pour remplacer sa bienaimée Mirafiori de trente ans, et se déplace désormais en transports en commun.

Mais ses adjoints ont plus de difficultés. L’un d’eux, ne pouvant payer la pension alimentaire de ses enfants, doit les envoyer chez ses parents, à la campagne, et les changer d’école. Un autre, ayant à charge ses vieux parents malades (et privés de pension), demande des aménagements d’horaire pour pouvoir assumer un deuxième emploi dans une société privée de gardiennage. Payés dans ce qui n’est désormais guère mieux qu’une roupie de sansonnet, les retraités fouillent les poubelles à la recherche de nourriture — spectacle déjà courant aujourd’hui dans les rues des villes, même si un trait d’humour noir veut qu’il se fasse de plus en plus rare, les familles consommant désormais ce que naguère elles jetaient, voire n’ayant elles-mêmes plus rien à consommer, et donc à jeter. Les ministres vivent terrés dans leur villa transformée en château fort, craignant s’ils mettent le nez dehors de se faire insulter, agresser, ou « enyaourter » (version grecque de l’entartage façon Gloupier).

C’est finalement les jeunes qui débutent dans la vie, autrement dit la génération de la fille du commissaire, qui doivent assumer le marasme de la situation, et sont confrontés au choix : rester ou partir ? Renouer avec la tradition grecque de l’exil et de l’émigration, mise entre parenthèses le temps d’une génération, ou chercher à faire revivre la Grèce, en transformant sans doute certaines attitudes ? S’intégrer au système ? Essayer de le changer ? En fonction de quels principes ?

La fille du commissaire, justement, qui est avocate, a ouvert avec une amie psychologue un bureau de conseil pour personnes dépendantes à la drogue. Leur bureau est également le quartier général d’une radio diffusée par internet, qui s’appelle Radio Espoir. Elle diffuse des offres d’emploi traditionnelles, mais aussi et surtout des initiatives de toutes sortes, depuis l’agriculture biologique jusqu’au développement de l’énergie renouvelable, en passant par des asiles pour sans-abris et des initiatives sociales diverses. Elle prend la défense des immigrés contre les agressions des bandes d’extrême droite, et leurs animatrices prennent des leçons auprès d’un vieux résistant sur la façon de se protéger elles-mêmes des agressions.

C’est dans ce contexte qu’on trouve successivement trois cadavres assassinés par balle. Un entrepreneur du bâtiment, un professeur à la faculté de droit et un fonctionnaire de l’Office des bâtiments scolaires, par ailleurs membre des instances dirigeantes de la centrale syndicale du personnel des services publics. Lorsque la police procède aux premiers examens, un GSM placé dans une poche des vêtements du défunt se met à sonner ; ou plutôt, en guise de sonnerie, on entend un message enregistré, qui reproduit l’indicatif de la radio des étudiants qui, en 1973, occupaient l’École polytechnique d’Athènes, en résistance à la dictature des colonels, et leur slogan : « Du pain, de l’instruction, la liberté ». Le message ajoute, pour l’entrepreneur : « Du pain, nous n’en avons pas » ; pour le professeur : « De l’instruction, nous n’en avons pas » ; pour le fonctionnaire syndicaliste : « La liberté, nous ne la trouvons qu’à l’étranger ». Le point commun des trois victimes ? Toutes trois ont participé à la résistance contre la dictature. Mais elles ont su monnayer cette participation : en se constituant un carnet d’adresses qui lui permet d’obtenir des marchés publics juteux, pour l’entrepreneur ; en se construisant une belle carrière académique, pour le professeur ; et pour la troisième victime, en obtenant une place élevée dans l’administration tout en faisant carrière dans le syndicat. Il apparaitra dans la suite de l’enquête que le passé de résistant dont se gargarisaient les défunts était moins glorieux que l’image qu’ils essayaient d’en donner, et qu’en tout cas leur carrière d’entrepreneur, d’universitaire ou de fonctionnaire syndicaliste était bien étrangère aux idéaux qu’ils proclamaient.

Tel est le thème du troisième volet de la Trilogie de la crise, de l’écrivain grec Petros Markaris, dédié au cinéaste Theo Angelopoulos, disparu en 2012, dont l’auteur avait été un des scénaristes attitrés.

Avec ce dernier roman, qui se risque donc à une légère anticipation — on verra si elle se réalisera comme l’auteur l’annonce, se clôture donc ce que Petros Markaris a à nous dire sur la « crise ». Il confirme ce qu’on pouvait déjà dire sur la base des deux premiers, comme d’ailleurs de ses autres romans : contrairement à ce que l’on pourrait penser à partir de ses traductions françaises, Markaris n’est pas un auteur de polars ; ce n’est pas non plus un spécialiste de l’analyse politique ; c’est avant tout un moraliste.

Le plus grand étonnement, en lisant des livres qui s’affirment consacrés à la « crise », c’est la quasi-absence de l’Europe. Bien entendu, on entend parler de l’Europe, en particulier de la Troïka, mais à la façon dont on en entend parler à la télévision. Une force anonyme, plutôt hostile, et dont, en tout cas, personne n’attend des solutions.

Quelques « Européens » traversent le champ de vision du lecteur à travers celui du commissaire Charitos, antipathiques — comme un cadre néerlandais de société de notation, dans le premier roman, intitulé « crédits en souffranc [1] », ou sympathiques — comme, dans le troisième roman, un jeune informaticien allemand tombé amoureux de l’amie psychologue de la fille du commissaire, qui l’aide à construire la radio internet, et diffuse même des émissions en allemand, à destination du public allemand, « pour qu’il comprenne mieux la Grèce ». Mais le message commun aux trois romans est bel et bien que c’est sur lui-même que le pays doit compter pour s’en sortir, notamment en retrouvant le lien avec des valeurs dont l’affairisme des années 1980 et 1990, symbolisé par les trois membres assassinés de la « génération de la Polytechnique », l’avait éloigné.

Pour qui connait et aime la Grèce, c’est peut-être l’aspect le plus désolant de la crise de confiance qui s’est installée entre ce pays et le reste de l’Europe. « Les Grecs » prennent parfois des libertés avec les règlements, depuis le code de la route jusqu’aux règlements d’urbanisme, sans oublier la fiscalité (encore que là, je ne vois pas bien qui pourrait leur en remontrer dans ce domaine, à part peut-être, paraît-il, les Suédois ; pas les Belges, en tout cas !). Mais ils sont dans l’ensemble, et sur les choses essentielles, d’une honnêteté scrupuleuse. Il est profondément injuste de les assimiler à des mafiosos, ou d’assimiler les petits passe-droits qui permettent à une société de fonctionner à de la corruption à grande échelle.

Bref, on ne peut que donner raison à l’auteur lorsqu’il laisse entendre que le pays, et notamment sa jeunesse, a de quoi se redresser sans attendre l’intervention d’un « deus ex machina », comme l’extraction du pétrole qui, paraît-il, git au fond de la mer Egée, ou de l’or que d’aucuns cherchent dans les montagnes (y compris celles de « mon » ile, en Eubée).

Ce qui n’empêche que l’Europe aussi devrait se poser des questions sur la façon dont elle fonctionne. Et si l’auteur n’en parle guère dans ses romans, ce n’est pas faute pour lui d’avoir des idées sur la question. Les interviews qu’il a données à la presse confirment, s’il en était besoin, que l’Europe, à ses yeux, est moralement tout aussi malade que la Grèce.

Il s’agit bien d’une maladie morale, dans la mesure où aucune rationalité économique crédible ne justifie l’austérité dans laquelle se complaisent des gouvernements comme ceux des Pays-Bas, ou qu’on impose de façon inique aux pays du Sud. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’un sentiment morbide, d’essence quasi religieuse, qui veut la punition, voire la mort du pécheur. C’est à un sentiment de ce type qu’ont obéi, en tout cas du côté français et américain, les négociateurs du traité de Versailles, avec les résultats que l’on sait. Les économistes, affirment-ils, ont compris les leçons du passé, et de fait la grande majorité d’entre eux réprouve la politique actuellement menée. Si tel est effectivement le cas, il est urgent d’élargir aux non-économistes les recyclages en histoire.

[1Ou Emprunts à la grecque, selon la traduction française publiée…