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Du nouveau, mais pas trop

Numéro 03 Mars 2012 - par David Urban -

L’idée d’organiser les relations entre les universités et le territoire n’est pas neuve, loin de là. Sur cette question, André Molitor a, par exemple, donné deux articles remarquables à La Revue nouvelle en 1958 : « Mission et expansion des universités » et « L’université et les autres enseignements ». Il était très tentant de soumettre à leur lumière la note du ministre Marcourt sur le paysage de l’enseignement supérieur.

Même après plus d’un demi-siècle d’archivage, certaines sources de savoir gardent leur éclat constant alors que leur support physique jauni et piqué de taches est visiblement atteint et dégage une odeur fade de moisissure. En consultant les articles qu’André Molitor a livrés en 1958 sur l’avenir de l’université, il revient à l’esprit de l’observateur contemporain des politiques de l’enseignement supérieur cette vieille locution latine : nihil novi sub sole. Mais cette première impression se justifie-t-elle ? N’est-ce pas la force du passé de nous renseigner sur le présent ?

La modernité d’André Molitor

Lorsque ces deux articles d’André Molitor ont été publiés, la Belgique unitaire traversait une période particulièrement difficile et son système éducatif était au centre de tensions majeures : présidé par Achille van Acker, le gouvernement socialiste-libéral avait confié le portefeuille de l’Instruction publique au bourgmestre montois de l’époque, Léo Collard, qui plaça l’expansion de l’enseignement de l’État au centre de son action politique. Ce fut la « guerre scolaire » qui, dans les premiers mois de 1958, n’avait pas encore trouvé son aboutissement. Les acteurs qui pilotaient alors l’enseignement étaient aisés à identifier, ils étaient requis à négocier ce qui deviendrait le « pacte scolaire » qui ne serait signé que le 6 novembre 1958. C’est une période au cours de laquelle l’enseignement ne se pensait qu’à l’intérieur des frontières nationales, le glossaire mobilisé pour analyser le champ éducatif était loin de faire référence aux agents supranationaux, aux prescriptions du new public management ou aux concepts du néoinstitutionnalisme. En tout cas, le discours des années cinquante déroule ses arguments avec les mots de son temps, fort éloignés de la terminologie du XXIe siècle, dont la complexité ne nous apparait plus tant elle nous est familière. En faisant abstraction des indubitables différences dans la forme de l’écrit, qui datent les articles d’André Molitor, il faut reconnaitre que les arguments qu’il avance et les interrogations qui en découlent paraissent au cœur de l’actualité la plus contemporaine.

À la fin des années cinquante, la croissance démographique, l’élévation des taux de scolarisation ainsi que l’entrée progressive des femmes dans l’enseignement supérieur imposent à celui-ci de nouvelles responsabilités : il était assez évident que les ressources mises à sa disposition en termes d’argent, de personnel et d’infrastructures ne suffiraient pas si l’on voulait préserver l’objectif de démocratiser le plus largement possible l’accès à l’enseignement supérieur. Face aux difficultés qui s’annoncent et alors que la crise politique sur l’enseignement obligatoire est toujours vive, André Molitor ose soulever la problématique de l’organisation de l’enseignement supérieur : « Nous nous bornerons à étudier ici une question qui est, en soi, suffisamment importante, à savoir la conséquence sur la structure même de notre appareil universitaire, de l’afflux numérique des étudiants [1] ». Dans le contexte d’une Belgique pilarisée à outrance, cette réflexion, énoncée avec une très grande humilité, est non seulement extrêmement pragmatique, mais également très courageuse. Par ailleurs, et cela suffirait à justifier notre intérêt pour des textes vieux de plus d’un demi-siècle, la question qu’il aborde est très proche des problèmes structurels que connait l’enseignement supérieur d’aujourd’hui et auxquels le ministre Marcourt tente de trouver une solution.

Relire André Molitor aujourd’hui

Selon André Molitor, les difficultés qui s’annonçaient dans le supérieur pouvaient être surmontées en dessinant un paysage universitaire capable de répondre aux objectifs de garantir l’accès libre à la formation intellectuelle et à la préparation professionnelle de l’étudiant. La tension entre les deux objectifs exigeait de repenser le modèle même de l’université, qui avait jusque-là longtemps été considérée essentiellement, voire exclusivement, comme une instance spécialisée dans la formation approfondie et la recherche.

André Molitor a écrit à un moment où les grands changements dans l’enseignement supérieur belge étaient encore à venir : les universités libres, confessionnelle (UCL) et non confessionnelle (ULB), étaient encore régies par la loi du 12 aout 1911 qui leur accordait une liberté de gestion interne intégrale en contraignant toutefois chacune d’entre elles à accomplir ses missions dans l’arrondissement où elle était établie. Les universités d’État, quant à elles, étaient organisées par la loi du 28 avril 1953 qui ne leur imposait pas une restriction territoriale de ce type. Tout changement dans ces subtils équilibres aurait nécessité de négocier longuement un compromis politique et de mettre au point de multiples systèmes de compensation. Cela conduit aussi à la conclusion selon laquelle prôner l’augmentation de l’offre universitaire ad hoc dans pareil contexte n’aurait pu que susciter des réactions en sens divers et attiser des convoitises, qu’elles soient d’ordre régional, communautaire ou philosophique.

Pour améliorer l’offre, il était dès lors nécessaire de mener une réflexion sur l’ensemble de l’enseignement supérieur. Le premier constat d’André Molitor est primordial : il ne lui paraît opportun ni d’augmenter l’offre d’enseignement dans le cadre des structures existantes ni d’envisager la multiplication des universités complètes. À ses yeux, il n’est pas indiqué de permettre aux centres existants de se ramifier pour prendre en charge de plus grandes parts de marché, car cela ne pourrait conduire qu’à attiser des concurrences stériles. Il faut rapidement trouver des solutions pragmatiques, d’autant plus que des voix du Nord revendiquent fermement leur besoin en termes d’établissements néerlandophones.

C’est alors l’idée d’une « déconcentration » du champ universitaire qui suit son chemin, ou encore la vision incroyablement prémonitoire d’un « système planétaire [2] » qui suggère de spécialiser les institutions et de leur affecter des fonctions différentes : dans la vision d’André Molitor, certaines auraient été prioritairement dédiées à la recherche et à la formation de la relève académique, quand d’autres auraient assuré d’abord la formation universitaire de base du plus grand nombre. La finalité était de mettre au point une coordination territoriale apte à satisfaire les besoins en éducation supérieure dans toutes les régions du pays en tenant compte des réseaux philosophiques. Le moyen préconisé pour y arriver était de différencier les universités et de les spécialiser, les unes dans la production de connaissances, les autres dans la diffusion de ces connaissances, ce qui s’opposait à l’idéal humboldtien qui suppose l’union étroite entre la recherche et l’enseignement.

L’analyse d’André Molitor repose sur une approche systémique qui place résolument les droits et les besoins de l’étudiant au centre du raisonnement. Dans cet État qui se voulait social (on l’accusera plus tard d’avoir été un État-providence), le projet d’ouvrir l’accès à l’enseignement supérieur au plus grand nombre ne pouvait pas se satisfaire de mesures en vue de favoriser la mobilité des étudiants vers les centres universitaires. Pareille définition de la démocratisation l’aurait bien trop appauvrie et aurait placé la responsabilité de sa réalisation sur les individus, en l’occurrence sur les étudiants. La vague idéologique qui a recouvert l’Occident dans les années quatre-vingt n’était pas encore passée par là, l’idée d’une responsabilité de l’État par rapport aux citoyens gardait sa force d’évidence. Il revenait donc à l’université d’aller vers l’étudiant, non pas pour lui vendre sa marchandise éducative, et pas davantage pour chercher à rencontrer les besoins en formation de ses clients. Elle avait le devoir de trouver les moyens indispensables pour réaliser les investissements lourds susceptibles de garantir le droit à l’éducation.

Soulignons aussi que chez André Molitor, nous cherchons en vain d’autres critères devenus aujourd’hui tellement familiers qu’ils tendent à paraitre intemporels. Le projet d’essaimage universitaire, lourd de conséquences institutionnelles significatives, est envisagé pour le seul bien de l’étudiant et de la collectivité ; nulle part, André Molitor ne porte la moindre attention à la visibilité extérieure des institutions, aux effets que pourraient avoir les réformes qu’il préconise sur leur image. Dans un monde où les comparaisons internationales n’étaient opérées que par quelques chercheurs, elles ne se traduisaient pas en rankings internationaux et elles ne constituaient pas un référentiel de la politique éducative. La renommée internationale d’une institution ne se mesurait pas selon cet indicateur.

La pensée d’André Molitor est d’ailleurs très réaliste en ce qui concerne le concept même d’université : il ne tente pas de nous décrire une organisation humaine — et idéale — dont la grandeur s’évaluerait en fonction de ses effectifs. Avec une humilité qui contraste avec les discours cacophoniques contemporains sur la « taille critique » des universités, il constate pour sa part qu’il n’y a pas de taille optimale pour qu’une université fonctionne bien, car « ces critères sont fort relatifs [3] ». À aucun moment, il ne tente d’identifier les paramètres qui seraient associés à la « bonne université », pas plus qu’il ne se hasarde à quelque considération sur les qualités respectives des universités complètes et des centres universitaires, ou des universités dites « incomplètes ».

À l’époque, il ne paraissait pas pertinent de tenter d’opérer un classement des universités sans prendre en compte les caractéristiques de l’environnement dans lequel elles se développent. André Molitor est pourtant déjà conscient des paradigmes qui s’affirment dans d’autres parties du monde : il constate que le terme d’« université » suit de plus en plus le concept anglo-saxon d’university, qui désigne une institution qui regroupe en son sein diverses branches d’enseignement supérieur. Cependant, André Molitor ne fait usage de cette conception que pour montrer qu’elle ne correspond pas à la réalité vécue en Belgique. Dans la vision planétaire des universités, les institutions belges arborent fièrement leur spécificité et interagissent prioritairement entre elles. En bref, la concurrence dans le monde de l’enseignement supérieur fut d’abord intrabelge avant de s’internationaliser.

Mise en perspective des écrits d’André Molitor
avec la note Marcourt

Indépendamment des quelques éléments de forme qui inscrivent ses articles dans son temps, la puissance d’analyse d’André Molitor sur notre système d’enseignement supérieur reste stupéfiante. Il ne faut guère forcer pour trouver plusieurs chevauchements entre ces articles et la récente « Note au gouvernement de la Communauté française sur le paysage de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles » du ministre Jean-Claude Marcourt. La problématique que tentent de traiter ces documents est la même : comment assurer un accès démocratique à l’enseignement supérieur sans « dispersion considérable de l’effort financier et du capital intellectuel » alors que les établissements ne sont pas « interchangeables [4] » ?

C’est ici que se situe toute la difficulté à ajuster le fonctionnement des universités de Belgique francophone au système planétaire génialement anticipé par André Molitor et auquel le processus de Bologne, massivement soutenu par la Commission européenne, a donné une consistance indéniable : où placer le centre de gravité afin que puissent s’équilibrer les tensions philosophiques et géographiques en fonction des nouvelles formes d’enseignement supérieur ?

Il « faudrait étudier simultanément un mouvement centrifuge pour certains secteurs de l’université, mais peut-être un mouvement de regroupement pour d’autres [5] ». La note ministérielle fait exactement ce que préconisait André Molitor en 1958 quand elle propose de distribuer les lieux d’enseignement du premier et du deuxième cycle dans des pôles académiques d’enseignement supérieur (PAES) selon une logique géographique.

Cette première opération aboutit à instaurer une frontière territoriale. Le pôle sera un établissement d’enseignement supérieur et il organisera les activités et les services communs des institutions d’enseignement supérieur dans sa zone. Les missions qui seront confiées aux pôles leur seront déléguées par leurs membres ou attribuées par le législateur. Les auteurs de la note n’accordent visiblement qu’une confiance très mesurée aux institutions existantes, d’autant que les « académies universitaires » n’ont pas développé une force centripète à ce point puissante qu’elle aurait permis de réformer le paysage institutionnel de façon substantielle. Il reste à savoir si la logique provinciale du découpage territorial des pôles académiques constitue la meilleure solution afin de garantir à la fois la proximité et l’unité du système, ou si cette approche permet tout simplement de redistribuer et de déplacer les rapports de force entre institutions.

Un deuxième point de comparaison porte sur l’idée de regrouper des instituts de recherche. André Molitor envisageait de rassembler certaines forces et ressources scientifiques au sein d’un haut lieu d’excellence nationale. La différence principale entre sa conception et le projet politique de Jean-Claude Marcourt est flagrante : l’esprit de l’époque permettait d’imaginer que ces lieux de concentration de la recherche auraient pu être gérés par les quatre universités elles-mêmes sans que leur soit imposé un « dispositif confédérateur ».

L’idée de faire collaborer des scientifiques de tout le pays n’a pas été abandonnée, elle subsiste encore dans quelques institutions et quelques dispositifs, qui ne concernent toutefois qu’une partie très limitée de la recherche. Le projet de Jean-Claude Marcourt de créer une « Académie de recherche et d’enseignement supérieur » (ARES) suit la logique de centraliser le pouvoir et de mettre les universités au service d’objectifs de développement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce qui devient incontestable quand on découvre que la composition et les missions de cette Académie seront définies par le législateur. Il paraît évident que la Communauté française s’engage dans un modèle européen entamé par la stratégie de Lisbonne et qui provoque des changements dans tous les pays voisins.

L’idée de restructurer le paysage de notre enseignement supérieur selon un « système planétaire » n’est donc pas nouvelle. La réalisation de la vision d’André Molitor a été contrecarrée par l’histoire de la Belgique : les lois linguistiques de 1963 définissant les régimes linguistiques et administratifs ont eu une influence déterminante sur l’organisation territoriale de l’enseignement supérieur belge. Outre qu’elle a décidé la création de nouveaux centres universitaires à Anvers et à Mons, la loi du 9 avril 1965 sur l’expansion universitaire a aussi garanti l’avenir de l’université de Louvain, qui s’est déchirée jusqu’à décider de la délocalisation de sa section francophone.

Il n’est pas très audacieux de considérer que la communautarisation de la Belgique des années soixante fut un facteur tellement structurant que la question de pôles nationaux ou d’académies nationales d’enseignement supérieur fut abandonnée. Finalement, seul l’essaimage d’institutions fut retenu. Il serait toutefois hasardeux d’attribuer ces politiques uniquement aux rapports de force entre acteurs engagés. Ce processus fut murement réfléchi et reflétait une volonté politique soutenue qui tenait compte des aspirations de l’époque.

Le plus étonnant est qu’il a fallu autant d’années pour que se concrétisent les idées exprimées par André Molitor et qu’il partageait sans aucun doute avec quelques-uns de ses contemporains. Or, le paysage de l’enseignement supérieur est devenu plus complexe qu’il ne l’était il y a cinquante ans.

La multiplication d’acteurs institutionnels a changé la donne et a surtout déplacé les forces motrices qui induisent aujourd’hui les changements dans l’enseignement supérieur : elles ne sont plus déterminées par la vision d’un État nation, mais par des logiques globalisées et attentives au processus de Bologne. D’où peut-être la vision d’un système d’enseignement supérieur « à deux soleils », défendue dans la note au gouvernement de la Communauté française : l’un pour l’enseignement des deux premiers cycles, suivant une logique provinciale, l’autre pour la recherche, le monde « postuniversitaire » et international. Un soleil pour répondre aux besoins de la massification d’enseignement supérieur, l’autre pour promouvoir l’excellence du système. Certaines évolutions récentes chez nos voisins allemands et français vont dans le même sens.

Les mesures de remodelage de l’enseignement supérieur, qu’elles soient anciennes ou contemporaines, visent une répartition plus rationnelle et plus efficace des ressources et des moyens mis en œuvre. Il faut admettre que rien ne garantit aujourd’hui que le projet de Jean-Claude Marcourt permettrait de limiter, voire de réduire, les couts de l’enseignement. La même remarque peut être faite à propos de la réduction des cloisons entre l’enseignement supérieur non universitaire et l’enseignement universitaire.

Ce n’est sans doute pas par hasard qu’André Molitor a terminé son article en traitant de la problématique des passerelles et du sens du découpage entre les enseignements supérieurs universitaire et non universitaire. Il était déjà conscient que l’apprentissage tout au long de la vie serait confié, au moins en partie, à l’enseignement supérieur et que l’université aurait un rôle éminent à jouer pour accompagner la formation continue des personnes engagées dans la vie active. Mais ce qui donne davantage de substance encore à sa conception, c’est qu’il inscrit résolument la transformation du paysage de l’enseignement supérieur dans une optique pédagogique : la décentralisation est présentée comme un remède probant aux problèmes rencontrés par les nouveaux étudiants à leur arrivée à l’université. Aux yeux d’André Molitor, cette décentralisation aurait dû aller de pair avec une amélioration du passage de l’enseignement secondaire à l’enseignement supérieur en termes d’orientation, de suivi, et donc de lutte contre l’échec.

En substance, les tensions qui traversent aujourd’hui notre système d’enseignement supérieur sont-elles si différentes de celles des années cinquante ? Au moins, elles nous sont familières, même si elles sont apportées par d’autres raisons.

Et si sous le soleil, il n’y avait rien de nouveau ?


[1Molitor A., « Mission et expansion des universités », La Revue nouvelle, 15 février 1958, p. 164.

[2Idem, p. 166.

[3Idem, p. 164.

[4Idem, p. 165 et 166.

[5Idem, p. 166.

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David Urban


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