Divergences de gauche

Pierre Reman

En Wallonie et à Bruxelles, la perspective de constitution d’un pôle
des gauches a particulièrement animé les débats de politique intérieure
à la veille des vacances et, sans conteste, elle fera encore la
une de l’actualité durant la campagne électorale qui s’annonce. Les
médias francophones ont essentiellement relayé les positions des différents
acteurs présents dans le monde associatif et politique et, particulièrement,
celles d’Écolo, qui allait formuler ses options pour
rassembler ses militants dans une stratégie de partenariat conflictuel.

Au-delà du positionnement des acteurs, deux questions mériteraient
d’être traitées. La première concerne la façon dont le système politique
belge se situera dans un contexte où les grilles d’analyse proposées,
de façon volontaire ou contraignante, par les acteurs politiques
à leurs militants et électeurs divergent de plus en plus.
Actuellement, on assiste à une volonté de la gauche francophone
d’expliquer les choses et d’impliquer les gens sur la base du clivage
gauche-droite, tandis que du côté flamand, de son gouvernement en
tout cas, le clivage communautaire reste dominant dans le sens où il
surdétermine les autres.

La deuxième question concerne le contenu de réformes qui pourraient
être reconnues comme siennes par le camp de la gauche, malgré
et au-delà des diversités qui le caractérise. Les deux textes qui
suivent indiquent bien que, sur la base de mêmes valeurs et d’une
inspiration commune, des points de vue divergents s’expriment à
gauche, même sur des questions qui sont loin d’être postmodernes...
En ce sens, ces deux articles expriment bien l’intérêt et les difficultés d’aller au-delà d’un rassemblement nécessaire pour combattre un
adversaire sur le champ électoral. Car il faut alors confronter des
idées (principes et pratiques) nécessaires à la réalisation de réformes,
même si elles n’ont pas l’ambition de transformer fondamentalement
le capitalisme ni de changer la société.

Campons d’abord le décor. Il s’agit de la réforme du minimex décidée
par le gouvernement en avril de cette année. Qui dit minimex dit
assistance et donc système résiduaire par rapport à des politiques
générales comme les politiques d’emploi, de revenus et de la sécurité
sociale. L’impératif pour la gauche, c’est de faire reculer l’assistance
par des actions qui n’entérinent pas une coupure à l’intérieur
du monde du travail entre les capacitaires et les autres. Faire sortir
les gens de l’assistance est donc un principe pour la gauche et c’est
celui-ci, même si ce n’est pas explicite, qui est le fil conducteur du
texte de Paul Palsterman.

La question politique est évidemment : comment faire pour que cette
sortie se fasse « par le haut » ? Dans la société salariale, il n’y a pas
une multitude de possibilités : il y a la sécurité sociale et le travail.
Certes, les allocations de sécurité sociale sont pour bon nombre d’allocataires
sociaux nettement insuffisantes et les conditions de travail
sont loin d’être idéales pour énormément de travailleurs précaires,
mais il n’y a pas d’autres moyens actuellement de sortir dignement
de l’assistance. Cela implique évidemment de déployer des politiques
en amont, car l’assistance se nourrit des effets d’un capitalisme particulièrement
dur avec les plus fragiles, mais elle se nourrit aussi de
défaillances dans les fonctions collectives qui entérinent les inégalités
plutôt que les combattre. On ne connait que trop bien les itinéraires,
balisés par les échecs scolaires d’une part, et par les failles des
politiques de redistribution des revenus d’autre part, qui conduisent
à l’assistance. Cela n’interdit pas non plus de réfléchir à des opportunités
de construire autour des politiques d’emploi et de sécurité
sociale des espaces de temps libérés pour mener à bien des activités
personnelles sans la stigmatisation de l’assistance. Le congé éducation
ou le crédit temps en sont des formes actuelles.

Le fait que la revendication d’un revenu minimum inconditionnel
n’a pas été reprise dans le débat entre les partis politiques et les
interlocuteurs sociaux s’explique à notre sens par l’affirmation du
principe selon lequel l’assistance doit rester une solution transitoire
et résiduaire. En ce sens, la gauche est cohérente avec elle-même et
fidèle à ses indignations morales devant les affirmations que, tout
compte fait, il y a des personnes dans notre société qui ne sont « plus
employables » et qu’en conséquence de cela la société duale pourrait
être un modèle de cohésion sociale. Ceci étant, la question de savoir si le contrat d’intégration est une solution pour sortir de l’assistance
« par le haut » est tout à fait pertinente, et Thomas Lemaigre a raison
d’interroger la gauche non pas sur les principes qui guident son
action, mais sur ses positions de gestionnaire du social dans un espace
qui n’est pas celui de la négociation collective, mais de la contractualisation
et de la personnalisation de l’aide, qui mobilise plus des
critères de responsabilisation individuelle que de solidarité collective.
La cohésion sociale exige sans doute un recours accru à des dispositifs
ciblés ou « sur mesure ». Ils doivent être articulés à des
mécanismes généraux, mais non pas se substituer à eux. Reste à
savoir si les pouvoirs publics déploieront les moyens nécessaires
pour honorer les obligations contractuelles symétriques à celles
désormais exigées de la part de leurs ci-devant assistés.