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Des revues et des femmes

17 mars féminismelittératureRevueNouvelle - par Laurence Rosier -

L’histoire du combat des femmes est attachée à l’histoire de l’évolution des moyens matériels de diffusion des théorisations, pensées et avancées scientifiques en matière de féminisme.
Ainsi, aujourd’hui, on parle d’une quatrième vague du féminisme qui est intimement liée au web 2.0 et plus particulièrement à l’usage militant des réseaux sociaux. Cette vague va de pair avec un élargissement du public touché par le féminisme (et, effet collatéral, une visibilité de discours jusque-là réservés aux concerné·e·s et (...)

L’histoire du combat des femmes est attachée à l’histoire de l’évolution des moyens matériels de diffusion des théorisations, pensées et avancées scientifiques en matière de féminisme.

Ainsi, aujourd’hui, on parle d’une quatrième vague du féminisme qui est intimement liée au web 2.0 et plus particulièrement à l’usage militant des réseaux sociaux. Cette vague va de pair avec un élargissement du public touché par le féminisme (et, effet collatéral, une visibilité de discours jusque-là réservés aux concerné·e·s et donc une démultiplication du discours d’opposition sous des formes virulentes et violentes), des thématiques spécifiques dans un premier temps (dénonciation du harcèlement, du sexisme et de la misogynie via et sur la toile) et des modes d’expression de contrediscours numériques. La dedipix est un exemple de ces nouveaux modes : conçue au départ comme une dédicace par l’image de soi augmentée d’une inscription, postée sur le Net, c’est devenu, entre autres, un moyen sémiologique et discursif pour dénoncer par les victimes elles-mêmes, les propos que leur ont tenus les harceleurs et les violeurs.

Les modes de réflexion, d’action et de diffusion sont intimement dépendants des médiasphères et le militantisme, au-delà d’ailleurs du féminisme, se caractérisent justement par l’appropriation et/ou le détournement des moyens technologiques au service d’une cause.

Dès la naissance des mouvements féministes organisés à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, on a vu des formes médiatiques multiples comme des prospectus, des brochures, des tracts, des pétitions, des pamphlets, servir la diffusion des revendications des femmes en matière d’égalité des droits et de critique sociale, médias élaborés par les femmes et pour les femmes.

La parution du prospectus La Femme libre, considéré comme le premier journal féministe, date de 1832. Il était rédigé et publié uniquement par des femmes. Suivirent de nombreuses initiatives dans la même veine : la presse était ainsi mise au service des avancées sociétales.

La deuxième moitié du XXe siècle verra progressivement surgir des canaux de recherche et de diffusion par le monde universitaire, parallèlement à l’accès de plus en plus grand des femmes à l’enseignement supérieur, dans ce milieu resté très masculin. Occuper du et le terrain en milieu universitaire est un enjeu scientifique, éducatif et politique : « Pour le mouvement féministe, les universités sont des lieux d’action, mais aussi de recherche et de réflexion et les travaux des universitaires viennent justifier et soutenir les actions entreprises sur le terrain. Ces universitaires veulent exercer une influence sur l’éducation en transformant les programmes scolaires, primaires et secondaires, ainsi qu’universitaires, améliorer la condition féminine, dans le milieu professionnel comme dans la sphère privée, et, à long terme, faire évoluer les mœurs [1]. »

Les recherches féministes se sont donc dotées de revues spécifiques pour se développer, dans des ancrages disciplinaires multiples (littérature, sociologie, histoire, sciences politiques, droit, économie, anthropologie, etc.). Le site Effigies en liste un nombre impressionnant, au-delà du monde francophone.

Mais les féministes ont aussi toujours continué à développer des modes de diffusion plus alternatifs, tout comme elles ont saisi à bras-le-corps les nouveaux genres numériques tels que les blogues, les chaines youtube, les comptes Instagram…, en forgeant des mots-dièses rassembleurs (#metoo, #heforshe, #blackhairchallenge, pour n’en citer que quelques-uns). Il y a là une constante : déplacer les frontières des discours légitimes en termes d’énonciateur∙trice, de postures, mais aussi de thématiques — je pense à la perspective intersectionnelle, décoloniale.

« Le développement de la blogosphère a complètement modifié les contours de la légitimité, puisqu’aujourd’hui, théoriquement du moins, il suffit de tenir un blog pour dire au monde entier ce qu’on a envie de lui dire. Certes, on le dit en son nom personnel, on sait qu’on ne représente que soi-même, mais même dans ce cas, on pourrait se poser la question : qui suis-je, moi, pour pouvoir affirmer publiquement ce que j’affirme ? Le seul fait que le contenu du blog soit accessible potentiellement à l’ensemble de la planète est peut-être ce qui fonde cette légitimité individuelle : puisque tout le monde ou presque peut me lire, et donc me contredire, qu’est-ce qui m’empêche de transmettre ce que d’autres peuvent contester [2] ? »

Dans les années 1970, en effet, des revues de très grande qualité tiennent cependant à prendre leurs distances avec des universités (et ce faisant avec leur procédure de légitimation institutionnelle), peinant à prendre au sérieux les questions de genre. La création de l’Université des femmes à Bruxelles va également dans ce sens de lieux et donc de discours alternatifs.

La revue belge Sextant, lancée en 1992, émet le même souhait : Sextant est la première revue à paraitre dans une université francophone avec la volonté affirmée de faire entrer dans les connaissances les débats ouverts par le féminisme contemporain (mais aussi ancien), et d’interpeler les sciences humaines et les sciences exactes sur les pratiques sociales de la démarche scientifique à l’intérieur d’une institution qui apparaissait comme les académies être le bastion d’une pensée asexuée dominée par le sexe « dit — à tort — fort [3] ».

L’actualité des luttes sociales est aussi un crédo des milieux féministes universitaires comme en témoigne cet encart sur le site de la revue les Cahiers du genre en cet hiver 2019-2020, toujours engagé en France contre les réformes touchant à la retraite : le comité de rédaction des Cahiers du genre est en grève depuis le 17 janvier et rejoint les luttes en cours contre la réforme des retraites et contre le projet préfigurant la prochaine loi pluriannuelle de programmation de la recherche (LPPR).

À partir de maintenant et jusqu’à nouvel ordre, le comité n’examinera aucune nouvelle proposition d’article ni de dossier. En effet, la réforme des retraites, la LPPR, ainsi que de nombreuses réformes en cours participent à la destruction d’une université et d’une recherche publiques et ouvertes, fragilisent les missions des revues scientifiques et accentuent les inégalités, en particulier celles de genre, déjà fortes au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Nous appelons celles et ceux qui le peuvent à rejoindre le mouvement et à participer aux caisses de grève.

La parution en 1974 d’un numéro de La Revue nouvelle entièrement consacré aux questions féministes et intitulé « La naissance de la femme » se situe sans doute dans la ligne decette volonté d’articuler une réflexion universitaire à des postures davantage militantes pour une revue qui n’est certes pas de large audience, mais plus étendue qu’une revue scientifique et qui précisément représente un vecteur spécifique de diffusion des idées féministes dans un cadre « inhabituel »… et, qui plus est, d’inspiration catholique.

Les contributions sont majoritairement rédigées par des femmes, un seul article l’est par un homme et un autre émane de la revue elle-même : les femmes qui participent au numéro sont des « pointures » du féminisme, aux premiers fronts des combats modernes. Issues de champs d’étude et d’expertise différents (Éliane Boucquey est romaniste, Odette Thibault est biologiste, Françoise Collin philosophe et écrivaine, Hedwege Peemans Poullet et Éliane Vogel juristes…), elles ont des activités militantes et scientifiques qui les lient et les relient. Les Cahiers du Grif, créés par Françoise Collin et Jacqueline Aubenas en 1973, par exemple, les font se rejoindre pour des publications féministes et également pour le numéro de La Revue nouvelle en 1974, les affinités électives ou la sororité entretiennent entre elles ou avec d’autres femmes la réflexion sociale, politique et genrée. Mariette Raway est aussi syndicaliste à la CSC de Liège et Marie-Thérèse van Lunen Chenu est la cofondatrice des Femmes et hommes en Église et du centre Genre en christianisme.

Ces mélanges d’approches disciplinaires diversifiées, de positions politiques (et leur articulation comme spécificité du combat féministe) et de parcours (même si on y voit quand même une mise en avant des femmes diplômées, dépassant les « filles et sœurs des hommes cultivés » comme se plaisait à ironiser Virginia Woolf) offrent un numéro remarquable et historique.

Il me semblait de bon ton et d’époque, pour célébrer les septante-cinq ans de la revue, outre de rappeler que le discours féministe passait aussi par ici, d’insister sur l’imbrication originale qu’elle propose, entre discours scientifique accessible, politique et militant. « Les femmes qui écrivent vivent dangereusement », ont écrit Laure Adler et Stefan Bollmann. L’ouvrage était certes avant tout consacré aux femmes de lettres et écrivaines et à leurs luttes sociales et intérieures pour pouvoir s’exprimer librement par la plume (on dirait par le clavier aujourd’hui). Mais au-delà, écrire dans la diversité des genres et des supports, des chroniques, des articles, des éditoriaux, des comptes rendus, poster des prises de position, relayer des indignations et les commenter sur les réseaux sociaux, investir dans l’écriture de combat et d’analyse (les deux perspectives pouvant aller de pair) : la vie dangereuse est celle de l’échange intellectuel, politique, scientifique, militant avec ses controverses, ses polémiques, ses virulences, mais avec, aussi, la volonté de montrer qu’envers et contre tout, la discussion comme échange émancipatoire est possible. Et une revue comme La Revue nouvelle permet cette coexistence stimulante, où se rejoignent des personnes d’horizons idéologiques différents, aux parcours originaux.

Les femmes y ont joué un rôle, un peu à la manière des « compagnes de route », nous sommes neuf dans le comité de rédaction aujourd’hui : parmi toutes les formes de militance autour de et avec l’écriture, l’orientation de la politique éditoriale d’une revue est un beau combat… à poursuivre…


[1Montagutelli M., « Les féministes et l’université américaine », Revue Lisa/Lisa e-journal, vol. II, n° 1, 2004, p. 99-100.

[2Chaponnière M., Ruault L. et Roux P., « Légitimité du féminisme contemporain », Nouvelles questions féministes, 2017/2, vol. 36, p. 6-14.

[3Puissant J., « La revue Sextant : l’occasion de faire le point », Clio. Histoire, femmes et sociétés, 16/2002, p. 51-60.

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Laurence Rosier


Auteur

Née en 1967, Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’université libre de Bruxelles. Auteure de nombreux ouvrages, elle a publié plus de soixante articles dans des revues internationales, a organisé et participé à plus de cinquante colloques internationaux, codirigé de nombreux ouvrages sur des thèmes aussi divers que la ponctuation, le discours comique ou la citation ou encore la langue française sur laquelle elle a coécrit M.A. Paveau, La langue française passions et polémiques et publié chez Vuibert en 2008. Elle a collaboré au Dictionnaire Colette qui va paraître cette année (Pléiade) en rédigeant les notices narrateur/monologue intérieur /discours rapporté.
Spécialiste de la citation, sa thèse publiée sous le titre Le discours rapporté : histoire, théories, pratiques a reçu le prix de l’essai Léopold Rosy de l’Académie belge des langues et lettres. Son petit traité de l’insulte (rééd en 2009) a connu un vif succès et a donné lieu à un reportage qui est passé récemment à la télévision (une coproduction RTBF/Canal plus) : Espèce de…l’insulte est pas inculte. Elle dirige une revue internationale de linguistique qu’elle a créée il y a trois ans avec sa collègue Laura Calabrese Le discours et la langue. Avec son compagnon Christophe Holemans, elle a organisé deux expositions consacrées aux décrottoirs de Bruxelles (Halles saint Géry 2011, ULB 2012) qui a donné lieu à un ouvrage trilingue : Décrottoirs ! publié aux éditions Racine en 2012.
En 2015, elle est commissaire de l’exposition Salope et autres noms d’oiselles qui est montée à l’ULB (avec ULB Culture). Cette exposition consacré à l’insulte au féminin a remporté un vif succès : elle a depuis été remontée au théâtre de poche (2016), à la maison de la laïcité de Charleroi (2016), à la Sorbonne (mars 2017) et enfin à la maison des sciences de l’Homme de Paris en plein contexte de l’affaire Weinstein. Libération, Le Monde, Les Inrocks, Le Figaro, Arte ont mis à la une l’exposition durant le mois d’octobre 2017. Enfin, en novembre 2017 est paru son dernier ouvrage intitulé L’insulte … aux femmes (180°), couronné par le prix de l’enseignement et de la formation continue du parlement de la communauté WBI (2019). Elle a été la co-commissaire de l’expo Porno avec Valérie Piette, qui a renoncé un vif succès (novembre 2018).
Laurence Rosier est régulièrement consultée par les médias pour son expertise langagière et féministe. Elle est chroniqueuse du média Les Grenades RTBF et à La Revue nouvelle (Blogue de l’irrégulière). Elle a été élue au comité de gestion de la SCAM en juin 2019.

Avec le groupe de recherche Ladisco et Striges (études de genres), elle développe des projets autour d’une linguistique « utile » et dans la cité.