Des gestes barrière aux futurs possibles

Thomas Lemaigre
crise, climat, inégalité, Covid-19, pandémie.

Tel qu’il est en train de nous apparaitre au fil de cette crise du Covid-19, notre monde est traversé de contradictions et de fragilités exacerbées. Cela a été relevé à l’envi depuis la mi-mars, y compris dans nos colonnes. L’intérêt du moment présent est que ces contradictions et ces fragilités sont particulièrement visibles, comme surlignées par la pandémie et par nos manières de l’affronter.

Qu’est-ce que La Revue nouvelle est à même de vous apporter dans tout ça ?

Examiner le présent et ouvrir les futurs souhaitables

Aussi perclus d’incertitudes, aussi pénible soit-il à traverser, le moment présent fait partie des moments particulièrement denses de l’histoire. Plus qu’il y a quelques semaines, une multitude de questions apparaissent ouvertes, alors même que se font déjà sentir les pressions pour revenir à « la normale ». Quelle que soit son ampleur, tout retour pur et simple sera problématique, et dans les principes, et dans les faits. Non, ne plus nous toucher, privilégier la téléconférence au « Tu as le temps de prendre un verre vite fait ? », fréquenter masqués les lieux publics, ostraciser certains au motif de leur état de santé avéré ou supposé, renoncer à soigner ceux frappés des moins bons pronostics, sous-payer ceux en première ligne et sous-financer leurs services que l’on appelle d’intérêt général, tout cela est pile à l’opposé du monde que nous voulons. À rebours de l’inertie, pour contrer l’empire du « plus ça change, plus c’est la même chose », nous aurons à éviter l’habituation en cultivant l’ouverture des questions et la multiplicité des possibles.

La lumière que jette le Covid-19 sur notre monde est brutale et cruelle. Les problématiques et les ambitions qui fondent le travail d’une revue comme la nôtre s’en trouvent ravivées. Au premier rang d’entre elles se pose la question de la maitrise ou de la déprise démocratique de notre devenir collectif. Dans tout ce qui est à reconstruire, allons-nous nous complaire dans les chemins de dépendance hérités des recettes mortifères des quarante dernières années ? Allons-nous creuser encore les sillons vers plus d’inégalités économiques, de dépendance aux combustibles fossiles, de prédation des ressources de la biosphère ? Ou allons-nous vouloir emprunter d’autres voies que celles de la prédominance des pouvoirs privés sur les pouvoirs publics, de l’aplatissement de la participation sur la consommation, de la délégation de tous nos communs à des entités court-termistes et de la marchandisation intégrale de notre futur ?

Dans notre édito d’il y a exactement un an [1], juste avant les élections, face à la multiplication des manifestations sociales de demandes de changement de paradigme, nous notions déjà que la montée des politiques d’inspiration néolibérale arrive à une fin de cycle. Un an plus tard, face aux incertitudes ouvertes et aux fragilités apparues ces derniers mois, tout le monde a commencé à pousser dans l’espace public ses propositions et ses idées, que l’on soit progressiste ou non. Tout le monde s’est engagé dans des arguments voire des conflits sur la définition des problèmes, sur les jeux de leurs causes et sur l’imputation des responsabilités. C’est évidemment indispensable pour autant que l’on ne se contente pas d’y aller à coups de slogans ou de tweets. Surtout, ce qui nous semble primordial, c’est un effort prospectif : avant de partir dans de grandes envolées qui aimantent les clics, avant de bercer sa bonne conscience d’illusions angéliques, la première chose à faire est de situer les ruptures en cours, d’anticiper les effets de la crise et de décoder les scénarios qui s’ouvrent.

La gestion de crise comme source de signaux

Ce travail est à entamer en examinant au plus près les décisions (individuelles comme collectives, publiques comme privées) qui sont prises dans ces jours de déconfinement.

Les conclusions que l’on peut commencer à tirer de cet examen du présent tendent à montrer que le politique n’arrive pas encore à prendre la mesure des défis systémiques et se complait à touiller dans les vieilles casseroles. Les grandes firmes pharmaceutiques ont jugé insuffisamment profitable la recherche d’un vaccin « pan-Covid » après le Sars de 2003 ? Confions-leur le programme de testing du Covid-19 au lieu d’investir dans les laboratoires hospitaliers. Au nom de l’efficience, au nom du patriotisme économique, au nom de la liberté d’entreprise… Les industries du transport sont toutes au bord du gouffre face à l’impératif climatique ? Redressons-les à coups de milliards publics sans exiger en contrepartie de contributions substantielles aux objectifs de Paris sur le climat que nos pays peinent à atteindre, ni sans réguler ou taxer les marchés financiers qui recommenceront à amasser des gains dès l’an prochain. Au nom de l’emploi, au nom de la liberté de circuler, au nom de ce contresens qu’est la croissance… Des secteurs comme l’agroalimentaire et la grande distribution ont entrepris de longue date une vaste entreprise de dégradation de la santé publique ? Permettons-leur d’entretenir leur profitabilité, d’augmenter les horaires de travail, d’en dégrader les conditions de sécurité, ou encore de tolérer des modifications dans la recette de leurs produits sans en faire mention sur l’étiquette et de spéculer sur les masques et le gel hydroalcoolique. Au nom du pouvoir d’achat, au nom de la liberté de choix entre Lotus et Scottex…

Bien sûr, il y a aussi des décisions à contrecourant comme des refus d’aider des entreprises actives dans les paradis fiscaux. La plupart de ces décisions sont souvent plus locales ou plus discrètes, comme des réquisitions de salles de sport pour héberger les sans-domicile ou la transformation de voiries en espaces prioritaires pour les cyclistes. Mais ces exemples restent encore des signaux faibles. Plus ils ont de pouvoir, plus nos décideurs, remis de leur précipitation première, apparaissent se complaire dans leurs zones de confort.

Le monde social, lui, se découvre traversé par de vieilles fractures et de nouvelles fissures. Il y a ceux qui donnent du temps sans compter pour aider les gens de leur quartier et ceux qui épient et dénoncent leurs voisins. Il y a ceux qui en profitent pour mettre au point des modes de vie plus soutenables et ceux qui vident les grandes surfaces pour accumuler des stocks dans leurs caves, ceux qui sont devenus des adeptes des circuits courts à l’occasion du confinement et ceux qui n’en peuvent plus d’attendre leur revenge shopping — et notez bien qu’on peut acheter des légumes à la ferme et surveiller les gestes barrière des autres, rien n’est simple… Il y a aussi ceux qui plongent dans la pauvreté et ceux qui ont reconstruit leur épargne. Et puis surtout, il y a ceux qui ont été mobilisés contre la maladie et sont en train de s’user la santé physique et psychique à pallier les impréparations politiques, ceux dont le travail (ouvrier ou paysan) n’a pratiquement pas eu à changer, ceux qui ont tout de suite dégainé un certificat médical de complaisance, ceux qui ont basculé dans le chômage économique ou les plans de licenciements collectifs et ceux — jusqu’ici les plus présents sur les réseaux sociaux et donc dans le débat public — qui ont travaillé moins, ou à un rythme plus choisi, bref y ont trouvé leur compte et ont pris leur contentement pour une généralité.

L’imprévisible qui vient encore

Mais tout ce dont l’avenir est fait ne peut être déduit de ce qui se déroule sous nos yeux aujourd’hui, pas même de ce que nous connaissons de l’histoire et des calculs que nous pouvons faire sur l’avenir : dans un édito [2] récent, nous en appelions à réinventer notre vision de l’incertitude en politique. À tous les niveaux, des cartes se trouvent rebattues, tant sur le plan des rapports sociaux de proximité que dans l’arène géostratégique mondiale, ouvrant de nouvelles coalitions d’intérêt, de nouvelles voies stratégiques.

Nous vivons un moment historique et ce qui définit l’histoire tient à sa part d’imprévisibilité. Tout cela, un travail de revue devra y porter attention. Avec les semaines qui passent, les populations vont recouvrer leur capacité de mobilisation, comme on le voit déjà en Italie. Elles ont été mises à l’épreuve et à contribution, physiquement, émotionnellement comme économiquement, par des mesures prises de façon verticale et unilatérale. Elles ne manqueront pas de questionner leurs dirigeants et de les mettre à l’épreuve dans la rue et dans les urnes. À l’enfermement généralisé derrière des « gestes barrière » répondra la recherche de parole publique. Une partie se mobilise déjà pour inventer des réponses horizontales et locales ou tente de mettre toute la société en mouvement. Typiquement, en Belgique comme en France, face à un pouvoir de centre droite, il est difficile de ne pas imaginer des configurations inédites comme des convergences entre mouvements de type gilets jaunes, professionnels de la santé et du social excédés et militants environnementalistes lassés d’être « gentils ».

Face à tout ce qui peut de la sorte vouloir se libérer, les dirigeants partout dans le monde ont deux possibilités : quelques-uns vont jouer le jeu démocratique au risque, c’est justement le jeu, de se voir évincer, les autres vont (continuer à) se laisser tenter par l’autoritarisme, qu’il soit brutal ou revête les atours de la surveillance et la manipulation high-tech, entre des apps de traçage individuel et des opérations à la Cambridge analytica. L’urgence peut durer longtemps et le « niveau de la menace » fait subsister les peurs. Mais tout régime a besoin d’une certaine dose de confiance de sa population pour lui faire affronter l’imprévu…

Un point d’attention est à relever ici. Si nous voulons définir « offensivement » des objectifs sur la base d’une certaine vision de la société, il faut aussi, « défensivement », prendre au sérieux les menaces qui nous pendent au nez. On pense à ces tentations juste évoquées. On pense plus largement à tous les acteurs qui ont profité de la crise pour faire avancer leur agenda antidémocratique ou antisocial, des Gafam au secteur des équipements de sécurité… Mais on pense surtout à la résurgence sournoise d’une certaine forme de darwinisme social (mâtinée de nationalisme, populisme, xénophobie…). Le Covid-19 et ses conséquences économiques et sociales font le boulot, ils apportent aux tenants du darwinisme social l’occasion de voir leur rêve se réaliser, il suffit de le laisser faire : hécatombe massive parmi les populations faibles du tiers-monde, nombreux décès parmi les groupes à situation sociale ou à santé plus précaire dans les pays riches, redressement des seules entreprises « saines », fermeture des frontières à l’immigration pour éviter la diffusion du virus, forte diminution des politiques redistributives et de l’aide au développement sous prétexte de restrictions économiques, etc. On l’a constaté dans l’unanime chacun pour soi des dirigeants européens. On le soupçonne dans la priorité que la Suédoise a donnée à l’économique sur le social dans son premier scénario de déconfinement (celui annoncé le 24 avril, retouché dix jours plus tard). On le pressent dans certains discours politiques, mais aussi, plus insidieusement, dans le fatalisme égoïste de beaucoup de dirigeants et citoyens. On a froid dans le dos en entrevoyant comment cette vision du monde formatera les réponses aux prochaines crises, qu’elles soient épidémiques, liées aux changements climatiques, aux mouvements de populations ou tout bêtement à la canicule [3] de cet été ou de celui d’après.

Beaucoup sera dans la manière

À La Revue nouvelle, nous décoderons le présent, nous garderons un œil sur le futur, nous le ferons dans un esprit offensif, mais aussi défensif, tantôt programmatique, tantôt déconstructeur. Tout cela étant résolument posé, notre ambition de revue doit aussi s’attacher à la manière. Ce n’est pas ici le lieu de revenir sur les valeurs qui nous animent ni de déplier un argumentaire sur notre ligne rédactionnelle, le numéro spécial que nous venons de consacrer au Covid-19 [4] suffit comme illustration, tout comme nombre de dossiers et de contributions qui l’ont précédé.

Sauf pour relever que plus encore que jusqu’ici, nous souhaitons, avec nos auteurs et nos lecteurs, plancher sur les conditions et les « méthodes » pour faire changer les choses. Si nous n’apportons pas autant d’attention à la manière d’atteindre les objectifs qu’aux objectifs eux-mêmes, le risque est que l’utopie d’une société différente, plus solidaire, plus soutenable et plus démocratique soit cruellement déçue… et reste une utopie. Traiter de cet aspect des choses sera notamment précieux face au concert actuel des sciences humaines qui revendiquent beaucoup d’être écoutées, s’expriment beaucoup…, mais peu ou pas du tout là-dessus. Plus largement, une trop large part des parties prenantes aux débats en cours sur la « gestion » et sur l’« après » se cantonnent dans l’analyse et les positions de principe, et pas assez dans les processus de transformation (mis à part dans les approches technocratiques ou thérapeutiques dépolitisées), leurs stratégies argumentatives, leurs leviers, leurs alliances, leurs obstacles, leurs points aveugles, etc. Qu’est-ce qui a endigué ou amplifié la crise actuelle et comment lier cela au projet qu’il s’agit de défendre ? Les équipes pédagogiques ont réagi très différemment à la fermeture de leur école : qu’est-ce qui a fait que certaines se lancent sur les voies de l’innovation pédagogique et d’autres se replient sur un service à peine minimum ? Dès lors que nous ne sommes pas égaux face au virus ni face aux mesures de lutte prises contre lui, quelles voix donner à ces inégalités ? Certes l’Union européenne doit dégager des moyens nouveaux pour la reconstruction, mais combien ? Avec quels objectifs ? Par quels mécanismes ? En s’appuyant sur qui et en parant à quelles menaces ? Certes il semble urgent de relocaliser certaines activités industrielles, comme dans le secteur du médicament ou du matériel médical. Mais lesquelles exactement ? À quel prix ? Au détriment de quels intérêts et à l’avantage de quels autres ?

Telle est la teneur des travaux que nous nous assignons aujourd’hui et pour les mois qui viennent.

[1Lemaigre Th., « Fin de cycles, début de siècle », La Revue nouvelle, n° 4/2019.

[2Lemaigre Th., « Les nouvelles incertitudes démocratiques », La Revue nouvelle, n° 1/2019.

[3Maes R., « Canicule et machine à expériences », La Revue nouvelle, n° 6/2019.

[4Maes R., « Covid-19 - Une revue face à la crise », La Revue nouvelle, n° 3/2020.

6 mai 2020