logo
Lancer la vidéo

Densité du vide

Numéro 2 - 2020 fictionItaliqueRevueNouvelle - par Aline Andriane -

Tu ouvres un œil. Tu ne te souviens plus de la veille. Enfin, tu t’en souviens jusqu’à un certain point. Jusqu’à un certain verre. Et puis tout se mêle, s’entremêle, se mélange, se brouille, se dissipe, se dissout, s’assimile, s’altère, s’oublie. Ne serait ce léger mal de tête caractéristique, tu te réveilles comme d’habitude : fatigué. Hier ne représente rien de déterminant pour qualifier aujourd’hui ou les jours suivants. La veille se fond dans ce magma temporel qui te sert de passé et d’horizon. Rien n’est (...)

Tu ouvres un œil. Tu ne te souviens plus de la veille. Enfin, tu t’en souviens jusqu’à un certain point. Jusqu’à un certain verre. Et puis tout se mêle, s’entremêle, se mélange, se brouille, se dissipe, se dissout, s’assimile, s’altère, s’oublie. Ne serait ce léger mal de tête caractéristique, tu te réveilles comme d’habitude : fatigué. Hier ne représente rien de déterminant pour qualifier aujourd’hui ou les jours suivants. La veille se fond dans ce magma temporel qui te sert de passé et d’horizon. Rien n’est arrivé. Et pourtant. Tu aurais pu garder la tête droite et le pas assuré, la voix douce et les pensées à l’écart. Mais tu sais que tu avais besoin d’effacer la grisaille des levers-métros, la lassitude des boulots-solos, la platitude des repas-écrans. Alors tu as lâché prise, tu as cessé de t’agripper à toi-même, à ta stabilité et tu as laissé ton corps tanguer, ton estomac se remplir et se vider, ta tête chercher le rythme d’une musique inconnue. Tu t’es laissé flotter pour éviter la collision de tes désillusions et de tes lâchetés.

Tu planes encore, ton corps semblant s’éparpiller et pétiller autour de toi, à l’image de la bière que tu as bue la veille ; tu te dilues dans l’instant. Ton enveloppe ne se restreint plus à une forme assignable, sensée. Seule ton imagination te donne encore un peu de profondeur. Tu cherches : une once de volonté, un brin de désir, une étincelle d’envie. Calme plat. Tu es un être sans passion, sans autre élan que celui du gaz ingéré. Tu es un morceau de présent, tu es un fragment d’éternité. Tu restes allongé, les yeux rivés au plafond. Il te semble distinguer le vide de la matière en même temps qu’un poids revient t’oppresser. Petite pression quotidienne du côté d’un cœur absent, engourdi. Ta conscience, bonne et mauvaise, fait son retour au galop. Elle t’ordonne de t’activer, d’être efficace, de vaincre l’inertie de la langueur : de te rendre utile. Utile à quoi ou à qui : ça reste encore à définir.

Pantin sans rêves et sans idées, tu commences par t’occuper de la mécanique. Tu bénéficies d’une cascade d’eau chaude pour calmer les élancements de ta peau qui respire à nouveau : la santé par le savon. Aux canalisations les odeurs de parfums capiteux masquant mal les relents de fatigue d’une journée de travail. Aux égouts les restes de cendre auxquels tu te confonds. À la bonde les nombreux cheveux que l’existence t’arrache. L’eau te dépouille des signes trop flagrants de vie.

Tu es propre. Non, tu parais propre. Mais rien ne compte plus dans ce jeu d’apparence. Tu décides de te laisser abuser par ton reflet, ta couverture adipeuse masque la vase qui te hante. À défaut d’une nouvelle peau, tu essaies de ne pas percer celle-ci, déjà mitée par la veille, par toutes ces veilles.

Tu revêts un de tes costumes et ton regard s’attarde là où il ne devrait pas. Ton image t’apparait plus ou moins inadaptée, un peu grotesque, tout à fait déplacée. Le frottement des tissus t’irrite, te rattache à la terre, t’ancre dans une réalité fade, presque irréelle. Peut-être que ta disharmonie fait illusion si ta marche suit la cadence mondiale ? Tu essaies en vain d’accorder tes mouvements à la vitesse des autres. Mais ta cadence ne s’aligne pas, jamais.

Malgré tout, la lente révolution terrestre s’empare de ta carcasse. Tu mets un pas devant l’autre, pas plus. Tu trébuches sur les aspérités du trottoir. Tu frôles des voix, sens des conversations et entrevois des odeurs. Ta conscience est entièrement saturée par toutes ces proclamations externes. L’animation du marché te vide de toute personnalité : il n’y a de place que pour cette foule affairée, ce monstre pluricellulaire. Tu espères trouver un début d’envie par osmose. Mais rien ne vient, rien ne part. Tout s’écoule et se coule à l’ombre de ton indécision, autre indice de ton inconsistance.

Tu achètes du sain parce qu’on t’a dit que ton corps était un temple. Tu penses toutefois que le tien n’accueille qu’un éternel courant d’air : le vent y souffle fort pour ne laisser qu’une plaine vide, aride, épurée, apeurée. Tu es dépouillé en même temps que crucifié par tes manques. Tu es un espace déserté, une zone en friche, un terrain vague. Tu ne sais à quelle loi obéir pour préserver tes ruines. Et les dieux ne répondent pas aux appels d’offres, ni aux demandes de colocation. Ton invocation n’est entendue de personne.

Mais qu’à cela ne tienne, on t’a inculqué le souci des autres. Alors, tu prends soin des rares tiens, à ta façon. Pas besoin de sujets de conversation : la discussion se construit sur l’absence et tes silences deviennent réponses. Ta respiration seule peut t’incarner. Tu laisses ton interlocuteur évoquer le tout, qui te perd dans son immensité, et le rien, qui se rapproche beaucoup trop de ton expérience du quotidien. Tu louvoies. Et tu te bouches les oreilles pour ne pas entendre ta langue former des sons insoumis, des mots stériles, des phrases oiseuses.

Parfois, rarement, tu rends visite à tes aïeuls et tu tentes de ne pas succomber à la chaleur étouffante de leur nouveau lieu de villégiature : le home, la maison des âmes égarées. Tu rends service et souris, potiche d’un nouveau genre, sage image en trois dimensions, à la vacuité intérieure sidérale. Tu broies les émotions sous une façade de bienveillance. Tu es un trou noir sentimental : tout disparait et te laisse exsangue.

La journée est passée, entre conversations phatiques et sourires empathiques. La journée s’est déroulée comme toutes celles où ton objectif n’a pas été défini par des impératifs économiques : sans trace, sans toi. Cumuls de souvenirs-gruyères dans lesquels le temps s’engouffre pour se perdre. Alors tu hésites entre remplir ton corps de matière ou de somnolence. Ne te laisserais-tu pas glisser toi aussi dans une excavation à l’abri de l’histoire ?

Tu appréhendes le retour des heures calculées, des cafés-machines et des responsabilités avortées. Sans alternative, tu plonges et replonges donc, jusqu’à l’asphyxie, dans le plafond de tes nuits, fatigué d’une énergie inexprimée, éteint par des attentes inaperçues. Le sommeil ne tarde pas à t’ensevelir, à te confiner dans la routine d’une semaine qui revient bientôt à la charge, qui n’est qu’à une sonnerie de réveil.

Ce matin, ou peut-être un autre, il pleut des visages comme il pleuvrait des cordes : chaque espace du wagon de métro est occupé par ces formes à peu près humaines qui tendent à se consumer à l’instar des bougies. Les corps se glissent, se fondent, s’amalgament, se mélangent et prennent finalement moins de place que leur égo. Disparue l’heure de pointe, voici l’apogée de l’heure liquide : l’heure des ablutions-déglutitions énergisantes. L’heure où il faut réorganiser sa densité corporelle pour l’adapter à la taille de la cage roulante.

Tu ne te presses pas en chemin, car peu importe ton élan, il n’a pas la bonne échelle. Tu te délaies donc dans la foule : dans la matrice. Pas besoin de volonté, la mesure est donnée par ce concert de corps désignés volontaires par l’ordre mondial auquel tu n’entends rien. Pulsation argent, silence vacant. Ta cadence est réglée par d’autres, sur d’autres. Aucune euphonie pour accompagner ton exode journalier. Aucun opium promis en fin de journée pour reconduire ton illusion existentielle. Tu es seul, avec tes apories.

Et malgré tout, tu travailles. Tu œuvres à déplacer tes poussières de savoir, à souffler celles des autres, à éternuer quelques particules obsolètes. Tu fais, défais, méfais et c’est reçu, et ça passe. Rien n’a de sens, sinon pour les autres. Et les heures s’égrènent ainsi, mais ne comblent pas, ne comblent rien. Le temps s’étire, se prolonge, allonge ton ombre. Tout devient plus grand : la connaissance, le salaire, la vacuité, les cernes.

Le soleil brille de ses dernières lueurs avant de disparaitre derrière les fenêtres de la rame qui t’emporte d’une boite à l’autre. D’un local-bocal à une maison-prison. Pour tromper l’absence de toi, tu vas au théâtre, au cinéma, tu t’entoures de musiques, d’amis, tu t’étourdis de lectures, de musées. Tu t’affaires, ne te laisses pas de répit, voiles l’abysse d’une fumée d’activités. Tu te fatigues, fouilles sans relâche dans l’instant pour y lire la formule du futur impressionnant. Tu esquives la pensée. Pas d’introspection. Tu refuses de réfléchir à tes choix, à tes non-choix. Tu n’es pas un bon physicien de l’énergie humaine et tu ne risquerais pas d’enrayer le mouvement auquel tu te soumets. Tu ne veux pas douter, pourtant, tu doutes. La vie est peut-être la fuite. La fuite c’est cette vie.

Tu es fatigué de tout, mais surtout de toi. Tu es harassé par cette avancée à reculons que tu t’imposes, par cette errance indélébile, par cette tangente que tu n’arrives définitivement pas à prendre. Tu traverses tes jours comme les passages piétons, sans regarder, sans attention. Tu vis pleinement tes nuits dans une absence à toi-même, dans une pleine inconscience. Et tu finis par penser que tu as presque vaincu le temps : il n’est plus qu’un marqueur de ta non-présence au monde, aux autres, à toi-même.

Les jours se sont écoulés. Ils n’ont rien laissé en toi que le souvenir du poids du monde. Ton corps aspire au relâchement et au délassement. Ton esprit cherche une énième tromperie. Alors tu fais ce que tu fais le mieux. Tu rejoins ta génération autour de tables instables. Tu contemples une liqueur jaune-orange-moirée, sucrée-amère, pétillante-plate, élaborée-simple, fraiche-à température. Tu réchauffes ta gorge par l’alcool et un rire artificiel. Tu creuses l’abime. Tu cloisonnes ton esprit morcelé. Tu t’oublies un peu plus.

Tu étourdis tes perceptions d’une musique sensiblement trop forte. Tu aiguises ton regard sous les lumières tamisées. Tu lèves le bras et bouges les hanches. Tu tournes sur toi-même, jusqu’à en perdre tes dernières illusions. Jusqu’à en perdre l’horizon. Jusqu’à ne plus voir que les visages de ces autres sans-vies. Celui-ci que même la touffeur du lieu et de l’alcool ne fera pas quitter sa veste. Celui-là aux traits juvéniles et à la danse désaccordée. Cet autre aux rides aussi généreuses que son sourire. Cette différente au corps affamé de désir. Ce reflet à la retenue tangible et au déséquilibre subtil. Tous unis dans une joie d’atmosphère, tantôt réelle, tantôt mirage. Tous désunis à l’image qu’ils se faisaient de leur avenir. Tous seuls, ensemble.

Partager

Aline Andriane


Auteur

professeure de FLE, assistante à l’université Saint-Louis Bruxelles et doctorante en linguistique française