Demain l’individualisme

Revue nouvelle

Individu-consommateur, individu-travailleur, individu-citoyen, individu-profil, individu-élève, individu-patient, etc. Nous sommes une société d’individus. Nous sommes reliés par des collectifs, des organisations, des institutions, des cultures, des écosystèmes, etc., mais nous serions devenus avant tout et fondamentalement une « société d’individus ». Une société dont le principe est l’individu : la singularité inaliénable de ses droits et de ses libertés, sa subjectivité, ses identités et tout ce qui leur donne de l’existence sociale. Et tant mieux ! Devenir des individus est l’une des voies par lesquelles nous avons échappé à tant de sombres asservissements historiques — au souverain, aux aristocrates, aux Églises, aux États totalitaires. Et devenir des individus continue et continuera de nous extraire d’autres tyrannies — le patriarcat, les technologies qui manipulent notre attention — et de nous nous prémunir d’y retomber. De tels constats individualistes ont été soutenus et entretenus par des idéologies et des institutions : l’école pour tous, la protection sociale ou encore les mass media ont modelé qui nous sommes aujourd’hui. Mais tous ces projets historiques d’individuation ont-ils produit exactement ce qu’ils entendaient produire ? La possibilité de se poser la question est renouvelée à chaque génération. Elle est attisée par l’une des plus vieilles inquiétudes de la modernité : qu’est-ce qui va bien pouvoir faire tenir ensemble cette société d’individus ? C’est dans un tel moment qu’entendent s’inscrire les hypothèses et les réflexions de ce dossier de La Revue nouvelle, avec un point d’attention particulier : et si l’on se penchait sérieusement sur ces individus qu’il s’agit de faire tenir ensemble ? Et si nous avions besoin de regarder de l’intérieur qui est cet individu ? Et si nous découvrions que, deux siècles et demi après les Lumières, l’individu contemporain n’a plus grand-chose à voir avec l’individu de Tocqueville, de Rousseau ou de Smith, qui sont justement les figures qui ont été inscrites dans toutes ces forces qui nous lient ? Et si de tels décalages contribuaient à expliquer la crise d’obsolescence où se sentent enlisés les familles, les écoles, l’État, les mouvements sociaux, les grandes entreprises ?

Dresser à nouveaux frais un portrait de l’individu contemporain est bien ce chantier auquel nous voulons contribuer. Quand, dans les crèches ou les hôpitaux, on se retrouve démuni face à des stagiaires qui ne veulent en aucun cas ôter leurs piercings ou leurs bijoux qui présentent des risques pour les enfants et les patients, quels individus sont ces stagiaires ? Quand, en tant que parent, nous nous trouvons face à des adolescents qui renâclent à se mettre à leurs devoirs parce que le prof’ en question est « trop nul » (sous-entendu « pas digne de mes efforts ») parce qu’il ne leur a pas donné la note qu’ils « méritaient », quels individus sont ces ados ? Et nous face à eux, peut-être tiraillés entre notre bienveillance inconditionnelle éventuellement un peu paresseuse et notre envie que l’avenir leur réserve le meilleur, quels individus sommes-nous ? Quand un magazine d’écologie pratique lance un article avec un titre comme « Je m’assume jusqu’au traitement de mes excréments [1] », quel individu suis-je sommé d’être ?

L’occasion de nous attaquer à ce portrait nous a été donnée par un petit opuscule de Vincent de Coorebyter qui fait converger des analyses des sociologues David Riesman et Paul Yonnet pour distinguer différentes « figures de l’individu ». L’article introductif de Thomas Lemaigre revient sur ce basculement. On serait sorti d’un individu produit par l’avènement des bourgeoisies depuis la Renaissance, porté par une réussite sociale consistant à atteindre une position donnée une fois pour toutes, à coups d’efforts et de mérite, dans des sociétés tenues ensemble par toute une architecture de statuts. Le glissement se serait fait vers un individu qui trouve les principes de ce qu’il veut être en lui-même, et non dans ces schémas sociaux hérités et figés. Ses choix ne seraient plus tant autonomes au sens de l’exercice de son libre arbitre qu’au sens de posés indépendamment de l’ordre familial et de l’ordre social, voire contre eux. Ce qui procède de soi-même l’emporte sur ce qui est préécrit par les autres, par les institutions, par la société, et est éventuellement valorisé comme tel par la famille, par les groupes de pairs, par certaines institutions… Mais une fois décrit ce renversement, en insistant sur la figure dont nous sortons, l’idée de l’auteur est de prolonger ce travail pour pointer le fait que ces différentes figures, loin d’être exclusives, cohabitent dans une bonne partie de la société belge francophone contemporaine. Son hypothèse est que cette dynamique de cohabitation peut déplacer la manière de poser nombre de problèmes collectifs. Si l’individu contemporain se distingue de figures antérieures, c’est que l’« individualisme » ne peut être vu comme une tendance historique graduelle et linéaire : il a aussi changé de « nature ». C’est bien de mutation qu’il s’agit dès lors que l’on comprend l’individualisme comme une vision de l’individu en tant que principe d’organisation des relations sociales et non comme une conception morale donnant à l’individuel plus de valeur qu’au collectif.

Il est donc crucial de démêler les forces historiques qui ont produit une telle mutation. Comme insiste Vincent de Coorebyter dans sa contribution au présent dossier, avant de s’interroger sur l’action collective des individus contemporains, c’est dans la sociologie de la famille qu’il convient de chercher les ressorts de cette transition. D’après le sociologue Paul Yonnet, elle est essentiellement induite par les progrès en matière d’hygiène, en particulier périnatale, qui font en sorte que la mortalité infantile recule de façon spectaculaire au cours du XXe siècle, pour devenir anecdotique en Occident dès les années 1950. Pour Yonnet, dès le moment où les parents sont mis en situation, par ces progrès, d’investir de manière singulière la relation avec chacun de leurs enfants, cette relation devient beaucoup plus individualisante qu’avec des grandes fratries ou avec des nouveau-nés dont les chances de survie sont très contingentes. Or, c’est la relation parent-enfant qui élaborerait les soubassements de l’inscription de l’individu dans le social et ceux de son rapport à lui-même. Un enfant aimé « pour lui-même », en tant qu’être singulier plutôt qu’en tant qu’incarnation d’un rôle social, se constituera plus comme un individu auteur autonome de ses choix existentiels.

Cette mutation de l’individu contemporain n’est sans doute pas réductible à une telle combinaison de logiques techniques et démographiques. Elle s’inscrit dans des temps plus longs comme ceux des mutations culturelles [2] : sécularisation de la société, démocratisation de l’enseignement, Mai 68, ou encore cet aspect du projet néolibéral qui a voulu démocratiser, banaliser et légitimer la figure de l’entrepreneur pour saper la gauche politique. Des mutations économiques et politiques sont aussi en jeu, on pense notamment au suffrage universel, à l’explosion du consumérisme, à l’émancipation féminine et à la protection sociale universelle. Sans oublier, plus récemment, la bataille des industries numériques et culturelles pour notre temps de cerveau. Nous n’avons malheureusement pas la place ici d’entrer dans cette discussion pourtant indispensable. Si les visions critiques insistent sur les formes de domination et d’aliénation qu’affronte cet individu contemporain, cette imbrication des facteurs qui la portent indique que c’est d’abord un mouvement historique de libération dont il s’agit. C’est d’ailleurs ce qui apparait dans la contribution de Malika Es-Saïdi. Dans un premier temps, elle interroge des artistes contemporains issus d’autres cultures et souligne le caractère localisé dans le temps et l’espace de notre individualisme. Ensuite, partant du lieu commun selon lequel l’artiste contemporain serait le personnage à l’avant-poste de la mutation individualiste, elle ouvre une discussion qui fait écho à l’hypothèse de cohabitation de figures différentes, issues d’histoires successives, entre l’artiste producteur d’objets monnayables sur les marchés de l’art et l’artiste auteur d’un propos singulier sur le monde.

Mais si l’individualisme contemporain peut s’avérer libérateur, ce n’est pas à n’importe quelle condition, pas dans n’importe quelle société. La discussion d’actualité sur les mécanismes producteurs de burnout le montre de manière limpide. Dès lors que, comme le propose Thomas Lemaigre, nombre de burnouts pourraient être lus comme des clashs entre d’un côté des organisations à la fois bureaucratisées et manipulatrices des consentements et de l’autre des individus aux aspirations identitaires à la fois labiles et insondables, c’est bien le travail qu’il nous revient de réinventer.

Le développement des individus contemporains a ainsi pour condition et pour conséquence la réinvention de la plupart de nos institutions, de nos politiques publiques, de nos manières de faire collectives. C’est une exigence très radicale qui est là portée, aussi radicale que celle née des déséquilibres irréversibles que l’humanité impose à son écosystème Terre. Il y aurait même lieu de se demander si la figure de l’individu contemporain n’a pas une portée encore plus radicalement égalitariste que celle des Lumières, à la racine de nos démocraties… modernes et enrayées. C’est l’image de l’automobile et du bouchon chère à Yves Citton [3] : la voiture, qui prétend nous individualiser, ne nous libère que si sont choisies en ce sens les règles collectives à son sujet.

Pour terminer, Guillermo Kozlowski s’interroge (et nous interroge) de la même manière sur ce qui nous fabrique en tant qu’individus et ce qui nous rend libre tout en occultant ce qui nous détermine. Il voit l’individu contemporain comme une entité qui, au moins sur le plan imaginaire, n’est plus la plus petite composante du social, décomposé qu’il est en profils, en compétences, en tags. Sa conscience de soi, et de sa liberté en particulier, est à réinterroger en permanence, à partir en particulier de son histoire, de sa position sociale et de son corps singuliers.

Depuis des années, La Revue nouvelle s’est posé la question de ce qui arrive à nos subjectivités contemporaines, que ce soit à propos des neurosciences, du consentement sexuel, de la minorité légale, des phobies collectives, du développement personnel ou, tout récemment, à propos de l’exercice de l’autorité vis-à-vis des enfants, des pratiques religieuses des musulmans de Belgique, des gilets jaunes, etc. [4]

La question de l’autonomie individuelle, et donc celle de son articulation au collectif, se confirme dans les pages qui suivent comme à la fois centrale et délicate à poser. Délicate parce que nous manquons forcément de distance (à la croisée entre sciences humaines et introspection), parce que les tentations moralisatrices et conservatrices sont toujours embusquées (nous sommes de mieux en mieux outillés pour comprendre notre passé tandis que notre avenir s’avère chaque jour plus incertain), et parce qu’il faut être prêt·e à réexaminer convictions et projets politiques à la lumière de ce que révèlera l’enquête (au lieu de geler une réponse spéculative au risque de laquelle entreprendre de changer l’humanité).

[1Le Ménahèze G., La Maison écologique, « Cap sur l’autonomie. Tome 2 », hors-série n° 12, octobre 2019.

[2Nous pourrions faire ici appel aux éclairages de quelqu’un comme Marcel Gauchet. D’autant plus que le texte où il aborde le plus directement ces questions (l’article « Un nouvel âge de la personnalité ») a fait en 1995 l’objet d’une digression sous forme d’interview dans La Revue nouvelle (d’où nous avons tiré notre exergue). Mais à relire ce texte, on peut se permettre de penser que, malencontreusement, Gauchet n’ait peut-être pas compris Riesman à partir d’une lecture dans sa version originale.

[3Contrecourants politiques, coll. « Raison de plus », Fayard, 2018, p. 19 et ss.

[4Voir respectivement dans La Revue nouvelle : De Vos B., « Éducation, autorité et autonomie : à deux vitesses », n° 11-12, 2014 ; Torrekens C. et Adam I., « Pratiques religieuses des Belges de confession musulmane », n° 6, 2019, https://bit.ly/2t3CvP0 ; Campion B., « Ce mouvement qui n’en finit pas de ne pas avoir d’avenir », blog e-Mois, 22 novembre 2019.