Déchiré, déchiqueté

Elisabeth Harkot de la Taille

Plusieurs pays dans le monde vivent de nouvelles expériences atterrantes. La présence d’un océan ne doit pas faire oublier aux Européens celle que subit le Brésil. Cri d’alarme et témoignage douloureux, le petit texte qui suit est dû à Elizabeth Harkot de la Taille, professeure de langue anglaise et de linguistique à l’université de São Paulo.
Pour le comprendre, il faut savoir que le président brésilien est appelé «  Mythe  » par ses partisans. Quant à la ministre de l’Agriculture, la rue l’appelle «  musa do veneno  » (littéralement «  muse du poison  ») parce qu’elle est responsable de l’acceptation d’environ deux-cents pesticides, la plupart interdits en Europe, et du relèvement de leur niveau d’acceptabilité (la quantité de pesticides tolérée en Europe est le dixième de ce que connait à présent l’agriculture brésilienne).
NdT

Traduit du portugais (brésilien) par Jean-Marie Klinkenberg

Ne lisez pas. Vous êtes prévenus : ne lisez pas.

Voyez-vous, je ne vais pas vous faire rire, ni vous rendre riches ni vous faire sentir meilleurs que les autres ou supérieur à eux. Je ne vais pas non plus vous aider à résoudre vos problèmes ou ceux des autres. Et si ce que vous voulez c’est rencontrer Dieu, je ne suis pas celle que votre âme inquiète attend.

Pour dire la vérité, depuis des mois, je me sens bizarre ; et toute sensation m’est bizarre.

Par exemple, je me suis mise à avoir horreur de certaines lettres majuscules. Je ne comprends pas bien ce qui s’est passé. Et même, bien que j’en aie un peu honte, je ne parviens plus à écrire que « brésil ». L’écrire autrement ne m’est tout bonnement pas possible. Et ce n’est pas le seul exemple. Il arrive sans cesse que je ne puisse pas faire ce que la grammaire voudrait que je fasse. Des mots me sont à présent interdits.

Je crois que cela a commencé avec ces attaques répétées contre la sémantique. Si je me souviens bien, elles ont commencé quand les journaux et à la télévision ont massivement utilisé le mot « controverse » pour désigner l’abominable. Une controverse, selon le dictionnaire, c’est « une discussion, un débat, une polémique, sur une action, une proposition ou une question qui ne fait pas l’unanimité ». Une controverse, une polémique, cela renvoie à des divergences, à des désaccords. Rien à voir avec « l’abominable ». Cousin du haïssable et de l’exécrable, « l’abominable » se réfère à ce qui ne peut être accepté, à ce qui ne peut qu’être vomi. Bien loin des divergences d’opinion, l’abominable porte atteinte aux valeurs qui nous gouvernent.

Eh bien, malgré les kilomètres qui séparent ces deux mots, les médias ont décidé d’appeler « controverse » des faits et des actions abominables. Faire l’éloge de la torture, tourner le viol en ridicule, mépriser les personnes âgées, les malades et les pauvres, encenser l’injustice, célébrer les barbares… : tout cela ne serait qu’opinion.

Peut-être sont-ce ces atteintes à la langue et au pays qui ont abouti à la mise en place d’une gouvernance qui suit la logique de la novlangue orwellienne : l’agriculture est aujourd’hui entre les mains d’une glorificatrice des poisons ; c’est un isolationniste qui a la charge des relations internationales ; le responsable de l’environnement est une personne condamnée pour crimes contre l’environnement ; c’est un banquier qui règne sur l’économie ; un ignare qui préside à l’éducation ; quant à la justice et la sécurité… La liste est loin d’être close. Dans le même temps, la démolition, la dévastation et la destruction sont devenues des « réformes ». Tout comme Assad poursuit tranquillement la réforme de la Syrie, le « brésil » s’est engagé dans la réforme des retraites.

La novlangue brésilienne est plus gourmande que l’originale. Elle est si empressée qu’elle s’est récemment emparée des mathématiques. Naguère organisée en trois pouvoirs, la république fédérative du « brésil » contribue aujourd’hui à faire advenir une réforme de l’algèbre dans laquelle x = 1, lorsque 1 (le pouvoir exécutif) + 1 (le pouvoir législatif) + 1 (le pouvoir judiciaire) = x. Cela ressemble à de la confusion, et ça l’est. Con+fusion : soit, approximativement, fusion conjointe. Les trois pouvoirs ne font plus qu’un, en une version bouffonne de la Sainte Trinité. Mais sans doute vaudrait-il mieux évoquer ici le mythe de l’Ouroboros, ce serpent qui se mord la queue. Dans les milieux ésotériques, ce mythe renvoie à l’évolution ou à la fertilité. Mais ici, sur la planète Terre, pour un serpent, dévorer sa queue, c’est se suicider. Certains disent que l’ère du Mythe a enfin commencé : l’avenir du pays-serpent sera-t-il celui de la confusion suicidaire ?

Bizarre, tout cela. Et je me sens bizarre. Les matins, à présent, sont pénibles. Rencontrer des gens que j’ai naguère aimés devient douloureux. Mes journées ne sont plus que de longues et lourdes séquences de tâches, jusqu’à ce que la nuit vienne, et le sommeil avec elle.

Parfois, je rêve. Une mer de plastique ondule. E la nave va !

Mais en dépit de ce que je vois quand je suis réveillée, un pressentiment me gagne : notre sémantique va se rétablir. La langue est vivante ; et elle trouve toujours les ressources pour dire ce qu’elle veut, et pour faire plier ceux qui la trahissent.

« Saviez-vous que les rhinocéros femelles donnent un excellent lait ? »