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Crise en Chine. Un cadrage tiers-mondiste

Numéro 7 - 2015 - par Xavier Dupret -

Les médias n’ont pas manqué récemment d’évoquer la crise chinoise avec hélas, le plus souvent, une certaine forme de superficialité. Parler d’une crise économique en la ramenant à des considérations strictement financières n’a, en effet, rien d’intéressant. Cette grille de lecture ne permet pas d’établir un diagnostic étayé sur la situation.

Les médias n’ont pas manqué récemment d’évoquer la crise chinoise avec hélas, le plus souvent, une certaine forme de superficialité. Parler d’une crise économique en la ramenant à des considérations strictement financières n’a, en effet, rien d’intéressant. Cette grille de lecture ne permet pas d’établir un diagnostic étayé sur la situation.

La bulle

À la base des difficultés actuelles, on ne peut que pointer la difficulté qui existe à passer d’une économie basée sur les exportations à un modèle davantage soutenu par la consommation interne. Cette question est malheureusement trop souvent traitée en envisageant la seule question de la redistribution des revenus sans la relier aux structures économiques internationales.

L’évolution des inégalités en Chine, depuis le processus d’ouverture économique mérite un commentaire. En 2014, 1 % des ménages les plus riches en Chine contrôlait plus d’un tiers des richesses de la nation, tandis que 25 % des ménages les plus pauvres en contrôlaient à peine 1%. Concomitamment, l’évolution de l’indice de Gini a de quoi alarmer les observateurs. En effet, le coefficient est toujours situé entre 0 et 1. Lorsqu’il est nul, le coefficient de Gini correspond à une situation d’égalité parfaite des revenus et des patrimoines. Il s’agit évidemment d’un cas de figure théorique jamais réalisé. Et lorsqu’il est égal à l’unité, le coefficient représente le cas tout aussi théorique d’une société absolument inégalitaire, c’est-à-dire dont la totalité des revenus et des biens appartiendrait à une seule personne.

Les statistiques officielles indiquent que le coefficient de Gini pour la Chine était 0,47 en 2011. Il y a, en revanche, vingt ans, le coefficient y était de 0,36 [1]. La montée des inégalités en Chine est donc patente.

Jusqu’ici, la démonstration fonctionne. La Chine, puisque les inégalités y ont indubitablement progressé, éprouve des difficultés à réorienter sa production vers son marché intérieur. De plus, des déficiences dans la couverture de protection sociale amènent les classes moyennes chinoises à accumuler une importante épargne de précaution, laquelle s’est convertie, ces dernières années, en ressort financier d’une poussée de spéculation immobilière. D’où les soubresauts boursiers, une fois la bulle en voie de dégonflement, abondamment commentés par les médias dominants. Cette lecture n’a rien de faux.

Cependant, elle reste à la surface des choses. La progression des inégalités aux États-Unis est, en effet, tout aussi impressionnante. C’est ainsi que l’indice de Gini y était de 0,476 en 2013 [2]. Rien n’indique, par ailleurs, un rééquilibrage depuis l’éclatement de la crise de 2007-2008.

En 2007, l’indice de Gini aux États-Unis était de 0,463. Depuis, il n’a cessé d’augmenter. On soulignera également qu’au milieu des années 1990, l’inégalitarisme de la société américaine ne présentait pas un profil différent (indice de Gini de 0,45 en 1995).

Changement d’optique

Ce constat permet de mesurer combien sont criantes, à l’échelle mondiale, la progression des inégalités et, partant, la nécessité d’opérer un vaste mouvement de redistribution des richesses. Paul Samuelson pointait déjà, il y a presque une décennie, ce côté obscur de la mondialisation.

« La mondialisation est un processus globalement gagnant, mais pas pour tout le monde. Sur les cinquante prochaines années, ce sont les plus volontaires et les plus capables qui en bénéficieront. En revanche, les populations à bas revenus seront les principales perdantes sur les cinq continents. Pour atténuer l’explosion des inégalités dans chaque pays, les mieux placés devront bien finir par partager une partie de leurs richesses [3]. » Cette recommandation est d’autant plus pertinente que le modèle de financement de la consommation par le crédit aux États-Unis est entré en crise en 2007-2008.

Le cadre actuel de la mondialisation est-il, finalement, compatible avec un objectif de rééquilibrage du partage de la valeur ajoutée en faveur des salaires ? Paul Samuelson, qui fut longtemps un ardent défenseur du libre-échange, n’hésitait pas, à la fin de sa vie, à remettre en cause la libéralisation du commerce mondial. Son raisonnement était le suivant. En partant de l’hypothèse que l’économie mondiale se résume à deux pays n’échangeant entre eux que deux biens, chacune des deux nations, au bout du compte, se spécialise dans un type de biens pour lequel elle dispose de la plus grande productivité. Les gains d’échange sont alors mutuels entre elles.

Mais si le pays B augmente sa productivité pour le bien dont il n’était pas le producteur de référence, le pays A verra sa richesse décroitre. On notera avec intérêt que cette remise en cause trouve son origine dans la peur que Samuelson éprouvait à l’idée que la Chine égale un jour les États-Unis pour les biens à haute valeur ajoutée [4].

Vu du Sud…

Parallèlement, la division du monde entre centre et périphérie est contestée au Sud, en raison d’un rapport de forces globalement défavorable aux nations périphériques. Il est vrai que la division internationale du travail les a spécialisés dans les biens à faible valeur ajoutée (matières premières et biens agricoles), les condamnant à une dégradation structurelle des termes de l’échange avec le Nord.

Cette tendance n’a rien d’un fantasme tiers-mondiste puisqu’elle a été corroborée, pour le XXe siècle, par des travaux universitaires de haut niveau [5]. Dans ces conditions, la solution pour le Sud passe par la mise en œuvre d’une politique de déconnexion. Cette dernière, dans l’optique de Samir Amin [6], correspond à l’idée de développement autocentré. Celui-ci vise à mieux articuler, au sein des sociétés périphériques, la production de biens de production et celle des biens de consommation de masse. Et cette réarticulation implique l’organisation de barrières protectionnistes permettant un développement industriel local.

La crise en Chine, de ce point de vue, est caractéristique des impasses de la mondialisation des échanges, telle que mise en œuvre depuis les années 1980. Bornons-nous à constater qu’en Chine, un taux de croissance du PIB de 4% en 2015 s’appuiera sur des investissements représentant 45 % du PIB. Cette suraccumulation évidente de capital invalide de fait la thèse d’un développement spontané par le jeu du libre-échange.

Les soucis de la Chine constituent une aggravation qualitative importante de la crise. Car la spécialisation d’autres nations périphériques (le Brésil, par exemple) dans la fourniture de matières premières à destination de la Chine apparait, aujourd’hui, comme problématique. Cette évolution signe la fin d’un modèle de développement. C’est ainsi que le flux des capitaux à destination des nations émergentes sera, en 2015, négatif pour la première fois depuis 1988. En cause, leurs taux de croissance décevants couplés à la perspective d’une remontée des taux d’intérêt aux États-Unis [7].

La crise en Chine est donc bien plus qu’un « simple » dérèglement financier.


[1Banque mondiale, juin 2015.

[2US Census Bureau, Income Gini Ratio for Households by Race of Householder (all races), octobre 2015.

[3L’Expansion, décembre 2005.

[4Paul Samuelson, « Where Ricardo and Mill Rebut and Confirm Arguments of Mainstream Economists Supporting Globalization », Journal of Economic Perspectives, vol. 18, n° 3, 2004, Pittsburgh, p. 135-146.

[5Matthias Lutz, « A General Test of the Prebisch. Singer Hypothesis », Review of Development Economics, vol.3, 1999, Wiley-Blackwell, Hoboken (EU), p. 44-57.

[6Samir Amin, La loi de la valeur mondialisée, Le Temps des cerises, 2011.

[7Financial Times, 1er octobre 2015.

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Xavier Dupret


Auteur

chercheur auprès de l’association culturelle Joseph Jacquemotte et doctorant en économie à l’université de Nancy (France)