Chronique de crise (1) : « De mensen leven hier en nu »

André Jakkals

Curieux mois de septembre. Terne rentrée. Comme si chacun retenait son souffle et n’osait s’avancer jusqu’au cœur du débat budgétaire et social. Un débat qui fondamentalement porte sur le « vivre ensemble », sur les rapports entre les Belges et leur État, entre les entreprises et les travailleurs, entre les Belges et les générations futures, entre les Belges et leur environnement. Mais on ne le prend pas comme tel. Ou si peu. Il y a une grosse panne d’imagination collective. Malgré la nouveauté et l’ampleur des défis, la rentrée politique se fait quasiment selon les codes en vigueur. Chacun vient avec ses positions, pour la plupart largement prévisibles. L’un pour « faire payer les banques », l’autre pour « réduire les fonctionnaires », l’autre encore pour réduire la norme de croissance des dépenses en soins de santé. Dans le langage politique belge, on appelle cela de la « musculation ». Et généralement, celle-ci est suivie de compromis plus ou moins équilibrés où chacun peut s’estimer heureux d’avoir sauvé la face, en se permettant d’afficher un résultat qui ressemble de près ou de loin à ce qu’il avait publiquement réclamé et en mettant en tout petits caractères la concession majeure qu’il aura finalement été contraint de lâcher.

Quoi de plus normal, se diront les blasés, cela a toujours fonctionné comme cela. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Mais aujourd’hui, même les plus routiniers des petits codes non écrits de la politique belge semblent perplexes face à la paroi à franchir pour éviter que l’État, ses entités fédérées, ses communes ne se retrouvent dans la spirale de l’effet boule de neige de la dette publique qui s’autoalimente et qui paralyse pour longtemps toute réelle possibilité d’action publique.

« L’État ne peut pas tomber en faillite »

Globalement, on est encore largement dans la sous-estimation de l’effort, voire dans le déni pur et simple. Que celui-ci soit le fait de la grande moyenne de la population qui ignore ce que 25 milliards d’euros veulent dire en termes de finances publiques, cela semble normal, même si on doit le regretter. Mais que les responsables politiques entretiennent cette ignorance, il y a de quoi s’inquiéter. En Belgique francophone, on n’a que peu suivi l’affaire, mais en Flandre, les déclarations faites par le président du PS au quotidien Het Nieuwsblad ont suscité une sacrée émotion. Il y a bien sûr un soupçon de mauvaise foi dans la manière dont elles ont été traduites. Elio Di Rupo réagissait aux propos du ministre du Budget Guy Van Hengel selon lesquels l’État belge serait « virtuellement en faillite ». La Flandre médiatico-politique a seulement retenu des propos présidentiels qu’il ne fallait pas « sacrifier la génération présente pour nos enfants ». Bien sûr, ce n’était pas exactement ce qu’il avait dit, le titre n’étant qu’un résumé tendancieux d’une phrase reprise dans le corps de l’interview dans laquelle Elio Di Rupo affirmait littéralement que « les problèmes budgétaires ne sont pas la fin du monde. Nous n’allons quand même pas sacrifier cette génération ? Bien sûr, nous devons penser à nos enfants, mais les gens vivent ici et maintenant [1] ». Il n’en fallait pas plus pour qu’aussitôt le président du PS fût comparé à feu Guy Mathot qui avait déclaré en pleine crise des années septante — alors qu’il était ministre du Budget — que « le déficit public disparaîtrait, comme il était venu »…

Le déni, vertu francophone ?

On ne peut que s’interroger sur l’interprétation à donner à cette déclaration présidentielle…

S’agit-il d’une « gaffe » ? Les termes ont-ils été voulus, pensés, prononcés consciemment ? Difficile à dire. Par contre, il est certain que l’ensemble des partis et de la presse flamande y ont vu un pied de nez de taille par rapport à toute velléité de faire la moindre économie dans les services publics et dans la sécurité sociale. Un pied de nez francophone et donc forcément irresponsable… aux yeux d’une opinion flamande qui continue malgré toutes les évolutions communautaires à se comprendre comme le cœur de l’intérêt général belge. Mais malgré cette première phase de déni essentiellement francophone — on verra comment plus loin il se manifeste dans le monde de l’enseignement —, le gouvernement fédéral et les Communautés et Régions sont cependant parvenus le 16 septembre à se mettre d’accord sur la répartition des efforts budgétaires à effectuer. Faut-il voir dans la vitesse de la décision un heureux présage pour la suite ? Peut-être, mais on sent tous les partis décidés à reporter à l’après 2011 l’essentiel des économies… soit après les élections fédérales qui sont déjà très proches. Le Conseil supérieur des finances ne recommande-t-il pas lui aussi de ne pas trop mettre le paquet dans les deux prochaines années ? Il faudrait, dit-on, ne pas trop hypothéquer le retour de la croissance que tout le monde annonce, comme le paysan sahélien implore la pluie, sans certitude aucune qu’elle soit jamais réellement au rendez-vous.

La prophétie du Bureau du plan

La seule chose qui pleut en cette rentrée, ce sont les pertes d’emplois. À Opel Anvers que l’on s’indigne de voir condamnée par le nationalisme économique allemand, alors que « la compétitivité de l’usine est la meilleure ». Chez Arcelor Mittal à Liège, chez AGC-Automotive à Seneffe et à Fleurus… Pourtant, ces fournisseurs de l’industrie automobile n’en sont qu’au début de la crise. Les grands pays producteurs ont dopé leurs ventes par les primes à la casse. Et l’année 2010 s’annonce une des plus mauvaises depuis 1970, les ménages allemands ayant anticipé leurs achats de nouveaux véhicules pour profiter de la prime fédérale. À la fin du mois d’août, la Belgique comptait 467.718 chômeurs, soit 39501 de plus qu’en juillet et 47.827 de plus qu’en août 2008, selon les chiffres publiés par l’Onem. La croissance du chômage était surtout sensible en Flandre : + 21% en un an, pour + 6% « seulement » en Wallonie et + 9,8% à Bruxelles. La crise touche durement l’économie florissante de la Flandre où la part de l’emploi privé est relativement plus grande qu’en Wallonie. Mais ce ne serait qu’un début. À la fin septembre, le Bureau du plan annonçait que le chômage grimperait encore en 2010 et en 2011. Le chiffre prédit a quelque chose de magique dans sa précision mathématique et dans la répétition des « 7 » : 777.700. On commence tout juste à percevoir les implications d’une telle évolution. Comme pour le budget, les réponses collectives devront sans doute être d’un genre inédit… Mais on ne voit, par exemple, encore aucun acteur important du champ politique belge parler notamment de réduction et/ou de redistribution du temps de travail. Les éditoriaux du Standaard, eux, ne parlent que d’un surcroît d’activation des demandeurs d’emploi.

Amers fruits de la croissance

On ne voit pas non plus un seul de ces mêmes acteurs médiatiques, politiques ou sociaux proposer une vraie réflexion collective sur les limites du modèle de la relance par le pouvoir d’achat individuel. C’est que la crise financière et son coût pour les finances publiques ont l’immense mérite de dissimuler que bien avant le sauvetage des banques, le budget belge était déjà très mal barré parce que l’essentiel des efforts menés pendant les années nonante avait été mangé dans le partage des « fruits de la croissance ». Tant que cette amnésie organisée dominera, tant qu’aucune évaluation des réformes fiscales passées ne sera effectuée, on voit mal émerger un nouveau consensus sur le financement des fonctions collectives dont la Belgique a besoin en ce XXIe siècle pour affronter l’ensemble de ses défis sociaux, écologiques et économiques.

Refaire des liens

Ce mois de septembre 2009 aura aussi vu se succéder une série d’événements sans aucun lien apparent, mais que nous devrions sans doute commencer à apprendre à relier : la décision de la Communauté flamande d’interdire le port du voile dans les écoles officielles, la prise de position du Centre d’action laïque appelant à une même décision en Communauté française, la crise « sans précédent » de l’institution judiciaire scandée au grand jour par le Premier président de la cour d’appel de Bruxelles, Guy Delvoie, les incidents opposant des jeunes Molenbeekois à la police, l’arrestation d’un ancien président de la FEB suspecté d’avoir commis un délit d’initié dans le cadre de la chute de l’action Fortis, le début de mobilisation des enseignants francophones contre des mesures d’économie annoncées par le nouveau gouvernement de l’Olivier, l’arrogance d’Albert Frère défendant ses rentes électriques, l’épandage de millions de litres de lait par des agriculteurs wallons broyés par la faillite d’un modèle productiviste qu’ils n’osent quasiment pas remettre en question. Quels points communs entre tous ces événements, sinon ce trouble d’un monde qui s’achève et qui ne voit pas encore ce qui lui succédera ?

[1« De budgettaire problemen zijn niet het einde van de wereld. We gaan deze generatie toch niet opofferen ? Natuurlijk moeten we denken aan onze kinderen, maar de mensen leven hier en nu. »