Ce mouvement qui n’en finit pas de ne pas avoir d’avenir

Baptiste Campion • le 22 novembre 2019
France, Violences, gilets jaunes.

Cela fait maintenant un an que les gilets jaunes ont fait irruption dans l’espace public et politique français et qu’ils continuent de tenter de l’occuper chaque samedi malgré une baisse constante de la participation. Si la longévité du mouvement est assez exceptionnelle, elle illustre également son incapacité à se réinventer, à se structurer, à porter un projet qui pourra être repris politiquement. Si on prend du recul et qu’on analyse les conceptions idéologiques présentes au sein du mouvement, on peut prédire sans beaucoup de risque d’erreur que les choses gilets jaunes vont probablement encore durer, mais sans pouvoir dessiner un horizon politique réel.

Le mouvement des gilets jaunes est apparu, sans véritables signes annonciateurs [1], en novembre 2018 en réaction à la mise en place d’une écotaxe qui augmentait le prix du carburant de quelques centimes par litre. Non structuré, résultat d’un appel viral sur les réseaux sociaux, les opposants à cette taxe se recrutant principalement parmi la classe moyenne de la « France périphérique », ces régions où la voiture est le principal (sinon le seul) moyen de déplacement, ont rapidement trouvé deux modes d’action assez inédits : d’une part, ériger en symbole de la revendication un accessoire de sécurité présent dans chaque voiture, permettant à tout le monde de se faire facilement gilet jaune et, d’autre part, occuper les rondpoints, aménagements routiers jusqu’ici purement fonctionnels et caractéristiques de la France périurbaine et rurale (avec un symbole dans le symbole, les rondpoints étant de longue date moqués ou décriés comme symboles de la gabegie des élus qui voudraient chacun le leur, voire de « Bruxelles » à qui une légende urbaine tenace en France attribue la multiplication de ces giratoires).

Mais à cette revendication première, sorte d’étincelle qui a mis le feu à la mèche, se sont rapidement ajoutées deux revendications et frustrations connexes : une demande de baisse de la fiscalité qui est jugée injuste et écrasante (et dont l’écotaxe serait le symbole) et la manifestation d’un sentiment d’abandon des zones périphériques et des campagnes par l’État central au profit des grands centres urbains (dénonciation du manque de services publics de proximité, notamment). Si on a affaire à une revendication précise et ponctuelle articulée à une vision du monde, qui serait celle de la petite classe moyenne, peu politisée et éloignée des grands centres, qui craint de voir sa situation se dégrader à l’avenir, le mode de mobilisation exprime une colère plus générale bien plus qu’une revendication ponctuelle. Le terme est très employé par les manifestants interviewés aux premiers jours du mouvement : « je suis là parce que je suis en colère », et cette colère est supposée faire évoluer les choses, ainsi que justifier le mode d’action et son caractère parfois illisible.

De la colère éruptive au début du déclin

La colère va devenir spectaculaire à partir de la seconde semaine du mouvement, avec les manifestations improvisées à Paris, et en particulier autour des Champs-Élysées que nombre de figures émergentes du mouvement appellent à occuper comme un symbole. C’est une autre caractéristique des gilets jaunes, et qui perdure encore aujourd’hui (sur laquelle nous reviendrons plus bas) : sans structure, sans coordination, sans meneurs, les manifestations partent de mots d’ordre dispersés sur les réseaux sociaux et sur les rondpoints, chacun lançant son point de rassemblement ou son idée, et les rassemblements n’impliquent aucun parcours, aucune autorisation ou coordination avec les autorités, aucun responsable. C’est la politique du fait accompli : les gilets jaunes s’imposent là où ils ont décidé de se montrer et tentent d’occuper la place, bouleversant les codes institués de la contestation, et leur nombre devient rapidement très important. Ce qui amène très vite des débordements, avec des vitrines cassées et des magasins pillés aux Champs-Élysées dès la seconde semaine de manifestation, et surtout une journée d’émeutes très violentes le 1er décembre 2018 face à des forces de l’ordre cette fois mobilisées en grand nombre et qui s’opposent à des groupes de casseurs (en partie issus de l’extrême droite identitaire le matin, et de la mouvance anarcho-autonome plus tard dans la journée). Cette journée constitue sans doute un basculement, tant dans l’importance que prend le mouvement que dans le regard que vont poser dessus les autorités : des dizaines de magasins sont saccagés et pillés, plus d’une centaine de voitures et plusieurs immeubles sont incendiés, des scènes de guérilla urbaine et de barricades que les forces de l’ordre semblent incapables d’endiguer durent toute la journée sont retransmises en direct, sans oublier le saccage très symbolique de l’Arc de Triomphe par quelques dizaines de gilets jaunes à l’issue d’une véritable bataille pour la place de l’Étoile au cours de laquelle les policiers ont été mis en déroute. Les scènes d’émeutes se répètent, mais mieux contenues, en décembre et en janvier, surtout à Paris, mais aussi dans d’autres villes (Toulouse, Nantes, Bordeaux, Marseille, Avignon). Le contrôle de ces débordements se fait au prix d’un accroissement important de la réponse policière et judiciaire, ainsi que de très nombreux cas de violences policières liés notamment aux doctrines et armements mis en œuvre [2] (comme les très décriés lanceurs de balles de défenses ou les grenades explosives, tous deux susceptibles de mutiler), qui alimentent à leur tour la contestation. À ces violences matérielles (bris de vitrine, destruction de mobilier urbain, incendie de barrières de péage…) s’ajoutent également des violences physiques, contre les forces de l’ordre (certains policiers à terre étant véritablement lynchés par la foule), mais surtout contre les médias qui, initialement bienvenus sur les rondpoints et dans les cortèges, sont vus comme « parlant mal » du mouvement, à la solde du gouvernement, ou plus généralement comme représentant une élite parisienne privilégiée et déconnectée contre laquelle s’érigerait le mouvement. Nombre de reporteurs ou caméramans sont insultés, frappés, chassés manu militari des cortèges, sauf s’ils appartiennent à des médias vus comme soutenant le mouvement et privilégiant avant tout le direct et l’antenne ouverte sans éditorialisation (comme les médias en ligne Brut ou Vécu, ou la chaine de propagande russe RT France).

À l’issue des mois de décembre et janvier caractérisés par la récurrence de ces manifestations regroupant chaque semaine plusieurs dizaines à quelques centaines de milliers de manifestants, et se finissant souvent dans la violence dans les grandes villes, l’exécutif lâche progressivement du lest. L’écotaxe est suspendue puis abandonnée, le président Emmanuel Macron prend la parole à deux reprises pour annoncer une série de mesures, comme le « grand débat national » supposé donner la parole aux Français sur les grands thèmes de revendications (fiscalité, démocratie et citoyenneté, transition écologique, État et services publics) [3], ou à travers des mesures plus concrètes comme l’augmentation des primes d’aide à l’achat de véhicules plus écologiques, la baisse de certaines cotisations payées par les employés aux revenus modestes pour augmenter les salaires nets, ou encore la « prime exceptionnelle » de 1.000 euros que le président demande aux entreprises de verser à chacun de leurs salariés. Ces annonces, bien que fortement critiquées et décriées, semblent toutefois calmer le mouvement puisqu’à partir de ce moment-là, à l’exception de l’une ou l’autre « poussée de fièvre » (comme le 18 mars 2019 avec l’incendie du célèbre Fouquet’s, ou le 1er mai 2019 dont les manifestations se caractérisent par une hausse du nombre de participants, de nouvelles violences et de nouvelles polémiques sur la violence policière), le nombre de gilets jaunes manifestant chaque semaine tend à décroitre de manière continue, pour ne plus mobiliser que quelques centaines à un ou deux milliers de personnes aujourd’hui. Dans le même temps, les rondpoints, jusqu’ici occupés par des groupes qui en avaient fait des lieux symboliques marquant leur ancrage dans le territoire (avec cabanes, banderoles, soirées festives) sont progressivement évacués par les forces de l’ordre, ou simplement abandonnés faute de combattants.

Multiplication des revendications et transformation du mouvement

Si le nombre de manifestants décroit, comme le soutien de l’opinion, le mouvement tend également à se transformer de deux manières.

D’une part, privé de ses revendications initiales sur l’écotaxe, les groupes de gilets jaunes sont amenés à renouveler et réinventer leurs demandes, de manière parfois assez confuse. L’étiquette « gilets jaunes » va, en effet ,capter toute une série de revendications hétéroclites, quelques fois très anciennes ou contradictoires entre elles, faisant parfois de « l’attrape-tout », mais qui se cristallisent globalement autour de trois grands thèmes. D’abord, l’actualité avec le rejet de la limitation de la vitesse sur les routes secondaires à 80 km/h (une mesure de sécurité routière vue comme pénalisante pour les ruraux utilisant beaucoup la voiture) ou la privatisation annoncée des activités commerciales des aéroports de Paris. Ensuite la fiscalité et une demande de davantage de répartition des richesses avec la demande d’une fiscalité « plus équitable », le retour de l’impôt sur la fortune et la hausse des salaires et pensions de la classe moyenne. Enfin, et peut-être surtout tant ce thème est devenu symbolique, la demande de reconnaissance et d’une démocratie plus participative dans laquelle les citoyens auraient davantage le contrôle sur les orientations publiques et l’action des élus, notamment à travers la demande d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC). Sur ces trois « axes » s’agrègent et parfois disparaissent au fil des mois des mots d’ordres divers que les différents groupes et tendances de gilets jaunes vont porter avec plus ou moins de succès, comme l’opposition aux radars routiers, la suppression des privilèges des élus et la diminution de leur nombre, le référendum révocatoire, la réouverture d’hôpitaux publics fermés ces vingt dernières années, la création d’un bouclier fiscal interdisant de prélever plus de 25% du revenu des citoyens, l’exigence d’une hausse forte de la fiscalité sur les hauts revenus et les entreprises, l’annulation de la dette, l’embauche immédiate de 5 millions de fonctionnaires, le Frexit immédiat et la sortie de l’Otan, la lutte contre les lobbys de l’industrie pharmaceutique, l’arrêt des privatisations ou l’interdiction des méthodes pédagogiques issues des recherches récentes en sciences de l’éducation [4]. À cet inventaire à la Prévert, il faut ajouter l’identification à d’autres luttes, comme le soutien aux urgentistes ou aux pompiers en grève, l’opposition à la fin des régimes spécifiques de retraites pour les employés de la SNCF, le soutien à Steve [5], ou encore le soutien aux manifestants hongkongais, indépendantistes catalans, opposants libanais ou chiliens dans lesquels nombre de gilets jaunes disent sur les réseaux sociaux se reconnaitre, voir les avoir inspirés. Ces identifications semblent s’ancrer dans un imaginaire plus ou moins partagé de l’inscription des gilets jaunes dans le sens de l’histoire à travers un mouvement « mondial » de révolte(s). Il y a potentiellement autant de revendications différentes que de tendances différentes de gilets jaunes, mais on peut y reconnaitre un rejet de la mondialisation, du libéralisme et des entreprises multinationales qui est traditionnellement le fond idéologique de la gauche radicale, mais mâtiné de quelques conceptions plus typiques de la droite souverainiste et réactionnaire.

D’autre part, et en lien direct avec la transformation et l’étoffement progressif de ces revendications, on constate un changement sociologique dans le mouvement [6]. On l’a dit, parti comme un mouvement spontané qui semble né dans la classe moyenne de province peu politisée, les gilets jaunes ont dans un premier temps été vus comme de droite, voire d’extrême droite, avec des revendications anti-écologistes et typiques des « petits patrons ». À plus forte raison quand on constate que si le mouvement s’est voulu immédiatement « apolitique », les appels à la première journée d’action ont été boostés en ligne par les réseaux très actifs de l’extrême droite proche du Rassemblement national (ex-FN) et de la sphère identitaire. Cet « étiquetage » explique en grande partie la méfiance des syndicats et des partis de gauche envers le mouvement dans ses premières semaines, allant jusqu’à recommander à leurs membres de ne pas se mêler aux manifestants. Et la méfiance était, dans une certaine mesure, justifiée : les gilets jaunes, souvent abstentionnistes et primo-manifestants, de ce fait largement ignorants des « codes » de manifestation, se sont rapidement retrouvés perdus face aux forces de l’ordre et aux groupuscules violents à partir du 1er décembre 2018, voire eux-mêmes impliqués dans des violences qu’ils justifient par la colère. Début 2019, un service d’ordre constitué de militants identitaires (dont notamment des Français qui ont combattu en Ukraine dans les rangs des milices pro-russes) a encadré certains cortèges. Mais ces « cadres » issus de l’ultra-droite, qui ont un temps accompagné les évènements, semblent avoir déserté le mouvement avec une partie des manifestants de la première heure à la suite des concessions de l’exécutif et à ce que certains ont vécu comme une « gauchisation » progressive du mouvement. Et force est de constater que si certains porte-paroles de la première heure sont toujours présents, les noyaux durs de gilets jaunes encore actifs parviennent aujourd’hui à rassembler du monde en s’appuyant avant tout sur les publics traditionnels de la « gauche de la gauche » : mouvements étudiants, zadistes, anarchistes et syndicalistes ou politiques de gauche (comme Jean-Luc Mélenchon ou François Ruffin) courant maintenant derrière le mouvement, avec un imaginaire assez prégnant de la « convergence des luttes » qui serait le nécessaire préalable à un grand basculement à gauche. On notera toutefois, assez paradoxalement, que si les revendications actuelles des gilets jaunes sont assez proches du programme de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, c’est Marine Le Pen qui semble jusqu’ici avoir tiré le meilleur profit électoral du mouvement (quoique limité).

L’impuissance (dés)organisée

Le mouvement des gilets jaunes est donc inédit à bien des égards, et il est parvenu à marquer profondément toute la classe politique française, entre une majorité tétanisée par le risque d’une nouvelle éruption en réaction aux réformes prévues (celle des retraites en particulier) et une opposition qui joue dans ses discours au concours de « qui est le plus authentiquement gilet jaune ». Plus que cela, en quelques semaines, entre novembre 2018 et janvier 2019, le mouvement a obtenu de l’exécutif bien plus (en termes de mesures financières) que l’ensemble des syndicats ces dernières années. De ce point de vue, les gilets jaunes sont assurément un succès, tout comme il est sans doute positif qu’ils aient ramené des populations largement abstentionnistes et dépolitisées à une préoccupation pour la chose publique et l’implication sociale.

Mais, du point de vue de nombreux gilets jaunes, ces succès n’en sont pas. On peut lire qu’ils n’ont pas obtenu assez et, surtout, qu’ils n’ont pas tout obtenu ni tout de suite [7]. Certes, le gouvernement a reculé sur l’écotaxe, a fait des concessions sur la fiscalité, a lancé un système de prime, a mis en chantier différentes réformes qui disent s’appuyer sur le grand débat national pour renouveler la démocratie, mais il y a tout le reste, et tant pis si celui-ci est flou voire contradictoire. Tant pis si la réalité est complexe et que la société ne peut être transformée en un jour. Tant pis si les élections ont donné des scores groupusculaires aux candidats issus du mouvement [8]. On notera d’ailleurs que la structure horizontale et individualiste d’un mouvement sans porte-paroles (voir infra) pouvant servir d’interlocuteurs favorise ce maximalisme. Contrairement aux mouvements sociaux traditionnels qui instaurent un rapport de force pour ensuite négocier, il ne s’agit pas ici de discuter des compromis, mais d’exprimer des demandes que les dirigeants sont appelés à satisfaire intégralement, partant du principe qu’ils sont là pour exécuter la volonté du peuple et que les gilets jaunes incarneraient ce peuple.

C’est la principale limite des gilets jaunes : faute de pouvoir compiler (malgré quelques tentatives, comme une Charte regroupant vingt-cinq revendications) et hiérarchiser de façon structurée les revendications (entre elles et dans le temps), faute d’avoir des choses à négocier et des personnes reconnues comme légitimes pour le faire, une fois privé de son détonateur qui était la taxe sur les carburants, le mouvement semble incapable de se diriger en tant que tel vers un but commun qui pourrait être revendiqué, négocié ou proposé au suffrage. Le « mouvement » des gilets jaunes ne semble aujourd’hui continuer à exister que par le partage d’un emblème commun (le gilet jaune), un mode d’action (la manifestation hebdomadaire du samedi) et un fond de discours commun qu’on pourrait qualifier de « populiste » (rejet des élites, rejet des médias, prétention d’incarner le vrai peuple face à ces élites), ainsi que la détestation commune d’Emmanuel Macron et des forces de l’ordre. Mais au-delà de ces symboles (qui restent toutefois suffisamment puissants pour mobiliser), il est difficile de voir sur quoi pourrait déboucher le mouvement, et ses membres sont surtout incapables de le dire.

Car se voulant spontané, apolitique, « horizontal », les gilets jaunes ont toujours refusé toute forme de structuration contraignante, toute idée de procédures pour élaborer un programme de revendications communs, ou encore toute volonté de se doter de représentants qui pourraient négocier en leur nom ou les incarner médiatiquement. On l’a vu, toutes les personnalités qui ont tenté de jouer ce rôle ou, plus tard, de porter l’esprit des gilets jaunes dans des listes électorales ont été décriées, conspuées, désavouées ou même menacées par d’autres groupes de gilets jaunes (telle Ingrid Levasseur, figure des débuts du mouvement qui a tenté de lancer une liste aux élections européennes avant de se retirer sous le harcèlement et les menaces). Le rejet des élites semble s’appliquer au mouvement lui-même, dont les membres craignent de voir émerger une « aristocratie » gilet jaune justifiant de tuer dans l’œuf toute tentative de structuration.

Cette difficulté est également visible lors des évènements rassembleurs destinés à coordonner et réinventer le mouvement, comme « l’assemblée des assemblées » qui s’est tenue à Montpellier le weekend du 1er novembre 2019. Outre que l’évènement a rassemblé relativement peu de monde (six-cents personnes), on notera le caractère paradoxal des travaux menés, ayant pour objectif de permettre au mouvement de « continuer à exister » tout en refusant l’idée d’une structuration et de revendications communes, et en consacrant l’autonomie de tous les groupes représentés. Le slogan principal des manifestations des dernières semaines s’incarne d’ailleurs dans une chanson expurgée de toute revendication : « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas, nous, on est là ». L’enjeu est de trouver des formules pour faire exister les gilets jaunes et faire revenir des militants sur les rondpoints, dont la « désertion » inquiète les organisateurs, mais en n’interrogeant pas (ou peu) ce qui devrait faire l’identité de ce mouvement, et singulièrement ses finalités, c’est-à-dire les raisons pour lesquelles les citoyens devraient (re)venir à eux et porter leurs revendications. On a, à l’inverse, plutôt l’impression, en lisant les comptes rendus de l’assemblée, d’une réunion de copropriétaires débattant des conditions dans lesquelles tel ou tel mouvement serait autorisé à utiliser pour ses propres combats la « franchise » contestataire qu’est devenu, d’un certain point de vue, le gilet jaune. De mouvement définissant ses propres buts, il semble se transformer en force voulant exister par le soutien de buts définis par d’autres (syndicats, notamment) qu’il rejetait il y a un an. Si l’idée de présenter des listes aux élections municipales (qui auront lieu au printemps) a à nouveau été évoquée, mais du point de vue technique (comment constituer et déposer des listes citoyennes) et non programmatique (chaque liste qui serait créée définirait son propre programme). Il est également question, dans d’autres groupes, d’organiser une « primaire des gilets jaunes » pour désigner un candidat commun à la prochaine élection présidentielle, avec comme seul socle de départ l’engagement des éventuels candidats à sortir de l’Otan et à instaurer le RIC, tout le reste du programme étant à la discrétion de chacun. Un scénario similaire au mouvement populiste italien 5Stelle (M5S) ne semble pas envisageable à court terme [9].

Cette aspiration à une démocratie directe radicale, horizontale et « dégagiste » permet d’identifier une autre caractéristique du mouvement : si nombre de gilets jaunes se sont réjouis dans les médias de renouer du lien social à travers la militance de rondpoint, on semble en réalité assister à un mouvement social profondément individualiste dans ses ressorts de mobilisation : je ne veux que ce qui m’intéresse moi, et j’hésite à me lier à d’autres qui risquent de ne pas être totalement alignés sur ma position. On peut se demander dans quelle mesure les gilets jaunes sont un véritable « mouvement », toute prise de parole ne se pensant que comme strictement individuelle, même pour faire des propositions altruistes. De ce point de vue, le fait que les gilets jaunes se coordonnent essentiellement sur les réseaux sociaux renforce sans doute involontairement ce caractère, ces outils renforçant un certain entre-soi par ce qu’on appelle les bulles informationnelles. Dans ce radicalisme, la revendication du recours systématique au référendum fait sens : le principe même de démocratie représentative est rejeté, au profit de quelque chose se rapprochant de la démocratie directe. Certains groupes Facebook de gilets jaunes le défendent clairement : ne pouvant faire confiance à aucun élu, représentant, parti, syndicat ou autre, in fine toute décision doit reposer sur moi et moi seul… au risque peut-être de ne rien voir évoluer faute de majorité, en raison du vote contraire du voisin ou de la révocation de chaque dirigeant chargé de mettre en place le programme voté par le peuple. La contradiction la plus fondamentale des gilets jaunes est peut-être là : alors que le mouvement se définit par le souhait profondément politique d’un changement radical de société, ses militants les plus motivés semblent préférer un immobilisme dans lequel on pourra privilégier une position contestataire au risque de faire de la politique, même sous des formes renouvelées.

Une impasse qui risque de durer

La conclusion logique de cette analyse, mentionnée en exergue de cet article, est que les gilets jaunes sont un mouvement profond de la société française, mais en l’état, il s’agit aussi d’une impasse. Pour profondes et sincères que soient les colères et revendications des gilets jaunes, le fonctionnement même du « mouvement » semble l’empêcher d’aboutir à de véritables débouchés politiques. L’horizontalité et l’individualisme numérique qui font sa force sont aussi sa faiblesse principale : plus la volonté de changement semble forte, plus les militants semblent tout faire pour empêcher le changement souhaité d’advenir, faute de projet ou de relais.

Sortir de l’impasse est difficile car cela ne peut passer que par une forme de renoncement à l’horizontalité qui a fait la force et l’identité du mouvement, en développant un programme qui pourrait être porté par des représentants, par exemple, ou au contraire par l’imposition violente d’un ordre nouveau dans un scénario révolutionnaire. Mais outre qu’elle n’est pas gagnée, cette seconde « solution » s’oppose au noyau militant qui revendique un pacifisme, malgré les manifestations violentes passées, et à une opinion publique qui, si elle a majoritairement pu soutenir le mouvement à ses débuts, est plutôt contre les débordements et le désordre. Une transformation du mouvement est nécessaire pour lui permettre de porter ses (ou des) aspirations de changements plus profonds, mais cette transformation implique nécessairement une forme de renoncement à la (non-)représentation du mouvement intégrée par les militants dès les premières semaines, ce qui risque d’être vu comme une trahison par une partie des gilets jaunes, et donc source de rejet.

Il est difficile de dire ce que deviendront à terme les gilets jaunes, mais en l’état ils risquent de continuer à chercher à s’imposer encore longtemps dans le paysage médiatique, sans doute en vain.

[1C’est à nuancer : les tensions sociales sont fortes en France et des mouvements éruptifs, soudains et parfois violents, se manifestent périodiquement. Pensons, par exemple, aux «  bonnets rouges  » qui ont réussi à torpiller une première mouture de l’écotaxe en 2013, ou au mouvement lycéen et étudiant contre la réforme de l’accès à l’enseignement supérieur début 2018. Dans les deux cas, on a des mouvements assez soudains, échappant largement aux syndicats et sans leadeurs, et qui se manifestent par des «  coups de force  » spectaculaires organisés sur les réseaux sociaux, hors des modes de contestation traditionnels. De ce point de vue, les gilets jaunes ne tombent pas du ciel. Par contre, personne n’aurait pu prédire que cette augmentation minime de la fiscalité sur le diesel allait, à ce moment précis, enclencher un mouvement aussi large et aussi profond.

[3Sur le « grand débat », voir notamment B. Campion, « Plongée dans les doléances du grand fébat national français », La Revue nouvelle, 3, 2019, p. 14-22

[4Voir notamment la Charte officielle des gilets jaunes – Vingt-cinq propositions pour sortir de la crise.

[5Steve Maia Caniço, jeune homme mort en chutant dans la Loire la nuit de la fête de la musique, et que de nombreux manifestants attribuent à une charge policière.

[6Notons que l’analyse, notamment sociologique, du phénomène des gilets jaunes est loin d’être évidente. On se centrera ici sur quelques marqueurs centraux expliquant la lecture présentée dans cet article. Sur l’analyse des gilets jaunes, voir notamment R. Maes, « “Gilets jaunes” et… mayonnaise analytique », La Revue nouvelle, 5, 2019, p. 13-24, se centrant principalement sur les gilets jaunes belges.

[7B. Campion et C. Mincke, « Unis dans la bipolarité. Élites, protestataires et espoirs déçus », La Revue nouvelle, 2, 2019, p. 2-7.

[9Ce mouvement populiste et dégagiste d’inspiration plutôt à gauche, mais rejetant le clivage gauche-droite, lancé par le comique Beppe Grillo, présente plusieurs similarités avec les gilets jaunes. À ceci près qu’il s’est assez vite structuré autour d’une plateforme numérique qui lui a permis de se constituer en parti participatif, de déposer des listes et d’atteindre le pouvoir (d’abord avec l’extrême droite populiste et xénophobe de la Lega emmenée par Matteo Salvini, aujourd’hui en coalition avec le Partito Democratico de centre gauche). Des contacts ont eu lieu en février 2019 entre le M5S et des personnalités des gilets jaunes, les Italiens proposant leur plateforme pour aider à la structuration du mouvement français. Mais ces contacts n’ont abouti à rien, les Français à l’origine de la démarche ayant été publiquement désavoué par une autre partie des gilets jaunes, avant de refuser l’offre.