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Brexit, l’Apocalypse ?

Numéro 6 - 2016 - par Xavier Dupret -

Que l’on regrette ou soit, au contraire, d’accord avec la décision prise, le plus démocratiquement du monde, par le peuple britannique à l’occasion du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne 23 juin 2016, force est de constater que le résultat, négatif pour les élites, est pointé aujourd’hui comme un facteur de déstabilisation de l’économie mondiale. Il faut déconstruire ce discours.

Que l’on regrette ou soit, au contraire, d’accord avec la décision prise, le plus démocratiquement du monde, par le peuple britannique à l’occasion du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne 23 juin 2016, force est de constater que le résultat, négatif pour les élites, est pointé aujourd’hui comme un facteur de déstabilisation de l’économie mondiale. Il faut déconstruire ce discours.

L’économie mondiale est déstabilisée par un ensemble de facteurs structurels dont l’existence remonte à une époque bien antérieure au Brexit. Non sans intentions polémiques, on se demandera si, dans le fond, la fonction du discours faisant reposer l’état chaotique de l’économie mondiale sur les errements supposés du peuple britannique n’a pas, in fine, pour vocation de diffuser l’idée (pas très démocratique, au demeurant) qu’il vaut mieux pour l’avenir de la planète que le vulgus pecum ne s’occupe pas trop d’économie.

Le monde va changer de base

Au rayon « la fin du monde est proche », le FMI a, il y a peu, fait fort en revoyant ses statistiques de croissance mondiale à la baisse. Les bréxiteurs fous ont donc déstabilisé le capitalisme mondialisé qui se porte si bien depuis l’été 2007. Moins ironiquement, on reprendra les éléments de discussion, sinon de discernement, proposés par le FMI dans son dernier rapport sur l’économie mondiale.

Et on verra que d’après le FMI, l’économie mondiale post-Brexit devrait croitre de 3,1% en 2016 et 3,4% en 2017, contre 3,2% et 3,5% [1] estimés d’après une prévision datant du mois d’avril. On remarquera que les économies britannique et européenne seront les plus touchées par la décroissance de l’économie mondiale. Et c’est ici qu’on s’interrogera. Le Brexit apporte-t-il une modification substantielle aux données de base caractérisant l’économie européenne ? La réponse est non. Et cela, ce sont des économistes du FMI eux-mêmes qui le disent lorsqu’ils en viennent à critiquer le néolibéralisme et son objection de réduction de la taille de l’État. Une des manières de parvenir à cet objectif consiste en l’« institutionnalisation de contraintes en matière de dépenses publiques passant par des limites en matière de déficits et ce faisant, sur la capacité des gouvernements à s’endetter. L’histoire économique récente offre de nombreux exemples de telles limitations comme le critère de 60% d’endettement public maximal fixé par le traité de Maastricht pour rejoindre la zone euro. Le besoin d’une consolidation de nature fiscale dans certains pays ne signifie pas qu’un objectif similaire doive être poursuivi dans tous les pays d’une Union monétaire. […] Les marchés estiment hautement improbable une crise de la dette dans le cas de pays qui présentent une tradition de politiques fiscales cohérentes [2] ».

En la matière, les obsessions de la Commission européenne ne sont pas préservées de bien désespérantes surprises. C’est ainsi que des États ne présentant aucun problème sur le plan macroéconomique sont mis sous pression. Le site de la Confédération européenne des syndicats (CES) constitue, à ce sujet, une précieuse mine d’informations. On sera surpris d’y apprendre que le Luxembourg met en œuvre un programme d’austérité. À priori, rien ne justifie que notre petit voisin adopte de telles mesures. La dette publique s’y élève à 21% du PIB. C’est-à-dire tout sauf une situation problématique au regard des critères de Maastricht. Pourtant, le Grand-Duché applique, depuis 2010, un programme drastique de rabotage des prestations sociales. Les allocations familiales et la prime pour les enfants à partir de vingt-et-un ans ont été supprimées et remplacées par un système de bourses et d’emprunts pour les étudiants. Ces mesures concernent également, et sans exceptions, les jeunes gens fréquentant l’école secondaire. Par ailleurs, le gouvernement grand-ducal se montre désireux de geler les niveaux des pensions jusqu’à 2014. De même, des coupes sont signalées dans les services et les investissements publics [3]. Cette situation absurde a déjà été dénoncée dans un passé récent par le FMI lui-même.

FMI, officine bolchévique ?

Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI, l’a admis, sans ambages, au début de l’année 2013. Le FMI se serait, d’après lui, trompé quant aux incidences économiques de l’austérité. Le fond du problème résiderait dans la sous-estimation systématique de l’action de l’État sur l’économie par les spécialistes du FMI. Tenant pour acquis que l’action de l’État sur l’économie était négligeable, voire, dans certains cas, dangereuse. Les économistes du FMI ont profondément sous-estimé l’effet déprimant des coupes budgétaires sur les pays les plus touchés par la crise de la dette en Europe (Grèce, Espagne, Irlande, Portugal). Et Olivier Blanchard d’établir, dans un rapport qui, gageons-le, fera date, que les prévisionnistes du FMI ont « lourdement sous-estimé l’augmentation du chômage et le déclin tant de la consommation privée résultant de l’application de politiques d’austérité [4] ».

Les observations de Blanchard se basent sur le concept de multiplicateur. En économie, un multiplicateur désigne le cas de figure dans lequel la modification d’une variable économique entraine une modification plus que proportionnelle (à la hausse comme à la baisse) d’une autre variable. Les modèles du FMI étaient basés sur une hypothèse établissant uniformément le multiplicateur du budget de l’État à 0,5. Si l’on suit cette hypothèse, en retranchant 4 milliards d’euros du budget de l’État, il en résulte une réduction du produit intérieur brut de 2 milliards. On remarquera, au passage, le dogmatisme de cette hypothèse. Le comportement des multiplicateurs budgétaires varie, en réalité, selon la conjoncture économique. Les politiques de consolidation budgétaire s’avèrent particulièrement problématiques voire carrément nocives lorsqu’une économie est à l’arrêt. Les scénarios de consolidation n’ont, dès lors, de sens que dans des périodes de reprise économique. C’est donc fondamentalement à l’aune de la croissance que l’on doit évaluer les programmes d’austérité. Deux chercheurs de l’université de Berkeley, Alan Auerbach et Yuriy Gorodnichenko, ont démontré, il y a quelques années déjà, qu’une contraction de la dépense publique engendre, en retour, une contraction de l’activité économique quatre fois supérieure en période de faible croissance qu’en période de haute conjoncture [5].

Bref, l’austérité, c’est mauvais en période de crise. Le plus drôle dans l’histoire, c’est que tout le monde le sait depuis des années. Et la mise en œuvre des politiques d’austérité sur le vieux continent est bien antérieure au Brexit. Le rappel de ce petit fait tout simple devrait inciter à relativiser l’impact du Brexit sur la croissance structurellement déprimée en Europe.

Planète Brexit ?

Quant à attribuer une influence à ce point fondamentale au Brexit pour ce qui est des cahots de l’économie mondiale, on prendra quelque recul en rappelant une donnée qui échappe de moins en moins aux observateurs, même lorsqu’il leur arrive de travailler dans des lieux plutôt dominants comme l’OCDE. En l’occurrence, la tendance à la baisse des salaires au sein des PIB à l’échelle mondiale.

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Et partant, une plus petite part pour les revenus du travail. Ce dont témoigne le graphique ci-dessous. En moyenne, dans les pays de l’OCDE, la part des salaires représentait 68% du PIB contre 60% en 2004.

L’existence de cette masse importante de capitaux, couplée avec les possibilités de circulation qui lui sont offertes, change les rapports de production. Jusque dans le milieu des années 2000, le développement du crédit a permis de financer un double mouvement cumulant une extraction de valeur en provenance de nouvelles zones d’industrialisation (à commencer par la Chine) et le développement de la consommation à crédit par les ménages des nations développées. À ce sujet, un bon graphique vaut mieux qu’une longue explication. Le graphique ci-dessous détaille l’évolution, durant les périodes d’expansion économique, de la répartition des fruits de la croissance aux États-Unis depuis 1949.

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Entre 1949 et 1979, les 90% les plus pauvres ont toujours bénéficié de la part la plus importante des fruits de la croissance. Cependant, cette part est allée décroissante avec le temps. Elle passe de 80% dans les années 1950 à 60% durant la seconde moitié des années 1970. Les années 1980 (les années du néolibéralisme triomphant) ont vu les fruits de la croissance être accaparés par le décile (les 10%) le plus riche de la population américaine. Une petite amélioration est à signaler lors de la phase expansive de 1991 à 1997. La situation s’aggrave à partir de 2001. Entre 2001 et 2007, les revenus de la plus grande partie de la population stagnent alors que le décile le plus favorisé pompe la quasi-totalité des fruits de la croissance. Entre 2009 et 2012, les revenus et le patrimoine de la majorité de la population diminuent en dépit du contexte de croissance tandis que le « top ten » de la population américaine voit ses revenus progresser comme ce ne fut jamais le cas depuis 1945.

En réalité, le modèle d’accumulation par octroi du crédit est devenu impraticable depuis une petite dizaine d’années. C’est la conclusion à laquelle doit logiquement conduire toute tentative d’explication de la survenance de la crise de 2007-2008. La baisse de la part des salaires et la perte de pouvoir d’achat de la classe moyenne dans les nations développées constituent des données bien antérieures au Brexit.

Seul un esprit étriqué qualifierait l’analyse qui précède d’économiciste. Il ne faut, en effet, pas être grand clerc pour voir que de manière globale, les élites politiques sont, en raison de la crise, minées dans leur légitimité dans la plupart des nations occidentales. La question du lien avec les inégalités saute aux yeux dès lors qu’on s’apercevra que les mouvements antiestablishment sont les plus virulents en Grande-Bretagne et aux États-Unis, soit les pays occidentaux les plus clairement inégalitaires. De ce point de vue, le Brexit constitue un épisode qui vient s’ajouter à d’autres moments de remise en cause de l’idéologie dominante comme l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du Labour ou encore la campagne de Bernie Sanders aux États-Unis [6]. Cette onde de choc pourrait, d’ailleurs, toucher la Belgique francophone si le PTB confirmait à l’occasion des élections de 2019 les sondages qui le placent, pour l’heure, devant le CDH et Écolo.

À une vérité plate et ténue, Pouchkine confessait préférer un mensonge exaltant. Le Brexit prouve que ce n’est plus ainsi que l’on pourra tenir les peuples de nos jours…


[1IMF, World economic outlook, juillet 2016 et IMF, World economic outlook, avril 2016.

[2Jonathan D. Ostry, Prakash Loungani et Davide Furceri, Neoliberalism : Oversold ?, Finance & Development, juin 2016, vol. 53, n° 2, p. 40.

[4Blanchard Olivier et Leigh Daniel, Growth forecasts errors and fiscal multipliers, FMI, IMF working paper, WP/13/1, janvier 2013, p. 5.

[5Auerbach Alan J. et Gorodnichenko Yuriy, Measuring the Output Responses to Fiscal Policy, NBER Working Paper n° 16311, National Bureau of Economic Research, Cambridge, aout 2010. L’auteur de cet article a déjà détaillé les résultats de cette étude dans une revue du mouvement ouvrier socialiste (« Un autre point de vue sur l’austérité », Les Cahiers du Fil rouge, n° 19, décembre 2013).

[6Concernant les dimensions davantage philosophiques de l’opposition « peuple versus élites », on se réfèrera utilement aux travaux d’Ernesto Laclau, professeur de théorie politique auprès de l’université de l’Essex (en particulier, La razón populista, Ed.FCE, Buenos Aires, 2005).

Aout 2016

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Xavier Dupret


Auteur

chercheur auprès de l’association culturelle Joseph Jacquemotte et doctorant en économie à l’université de Nancy (France)