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Blackout

Numéro 09 Septembre 2003 - par Pierre Walthéry -

Jeudi, milieu d’après-midi. Le siège des Nations unies, en bord de baie de l’Hudson River. Architecture moderniste, quelques courbes, surtout des angles. Un long bâtiment plat, une tour, précédés d’une esplanade en béton et de quelques arbres. Des bronzes contemporains : un revolver au canon noué, une mappemonde. Des drapeaux sur toute la longueur : d’abord un groupe de cinq ou six, Cuba, Italie, Israël, Mexique... Et puis les centre-quatre-vingt-cinq autres. Je me demande quelle est la logique qui (...)

Jeudi, milieu d’après-midi. Le siège des Nations unies, en bord de baie de l’Hudson River. Architecture moderniste, quelques courbes, surtout des angles. Un long bâtiment plat, une tour, précédés d’une esplanade en béton et de quelques arbres. Des bronzes contemporains : un revolver au canon noué, une mappemonde. Des drapeaux sur toute la longueur : d’abord un groupe de cinq ou six, Cuba, Italie, Israël, Mexique... Et puis les centre-quatre-vingt-cinq autres. Je me demande quelle est la logique qui préside à cet ordonnancement. Peut-être un délicat équilibre qui date de la guerre froide. Selon le New York Times, le règne de la lenteur, le calme feutré, la courtoisie de la bureaucratie internationale, le tout traduit en six langues.

Contraste total avec l’agitation de l’extérieur. Le seul point commun avec la ville, peut-être... Le sentiment de sa propre importance.

À côté de l’O.N.U., un complexe non identifiable : centrale électrique, usine quelconque... Moses Playground, dit le plan. En tout cas, industrie lourde... Entre les deux, les voitures, encore les voitures. Des grosses, des petites, des rouges, des blanches et des jaunes. Surtout des grosses. Surtout des jaunes, genre Yellow Cab. Quelques limousines. Et puis la dernière mode, dans le genre, les SUV limousine. Des 4 x 4 de dix mètres de long, avec chauffeur.

Ce matin, nous avons visité le Cloister Museum, une extension du Metropolitan, offerte par un milliardaire de la dynastie Rockefeller. En 1938, il a fait importer d’Europe des pans entiers d’abbayes, romanes et gothiques, et les a reconstitués ici, sur le haut de l’ile à Washington Heights, au milieu d’un parc dans une espèce de manoir bâti avec des pierres amenées dans la foulée. Quatre cloitres complets, français et allemands, dont un occupé par la cafétéria. Des tombeaux, des gisants, des costumes religieux anciens. Des toiles représentant des scènes de la Bible, d’écoles allemandes, italiennes ou espagnoles. Divers objets en provenance de Tournai ou du Sud de la France. Comme si cet homme avait voulu sauver un morceau d’Europe avant le désastre qui s’annonçait. Je me demande dans quelles circonstances ces ventes ont été effectuées. Tout ceci a un arrière-gout de trophée impérial, me fait remarquer Xavier. Je me sens objectivé, partie intégrante de cette Europe de carte postale. Un insecte épinglé dans la vitrine d’un entomologiste.

J’ai envie de voir le hall d’entrée de l’O.N.U., où Cary Grant faisait les cent pas en attendant Lester Townsend dans North by Northwest. On entre par une cahute en bois recouverte de toile blanche, on fait la file et on passe au détecteur, comme dans un aéroport. Une foule mélangée de touristes patiente, plutôt asiatique et familiale. Des agents de sécurité en uniforme gris organisent le contrôle, avec la même dégaine nonchalante que les flics du N.Y.P.D. Quelques Blacks et un géant roux. Je suis dans la queue avec Xavier depuis quelques minutes quand les lumières s’éteignent. Tout le monde se regarde, des sourires sont esquissés. Même l’O.N.U. peut avoir des pannes de courant. Les agents de sécurité sont au téléphone. On ne passe plus. Les néons clignotent, s’éteignent, se rallument, mais leur lumière est faible. Les détecteurs ne semblent plus très vivants. Le sosie de Bill Ballantine nous explique qu’il ne sait pas quand le check-in reprendra.

Pas de chance. 16 h 15, le bâtiment ferme ses portes dans une demiheure. Plus la peine d’attendre qu’ils aient trouvé la source de la panne. Peut-être un fonctionnaire qui a poussé la climatisation trop fort. North by Northwest, ce sera pour une autre fois. De toute façon, ce n’aurait plus été pareil. Moins de gentlemen en costume, de secrétaires en tailleur ; 2003 est trop bigarré pour que l’on puisse ressentir le monde bipolaire et gris des années cinquante. Nous reprenons nos sacs laissés à la consigne. Xavier part à l’exploration des immeubles du quartier, le Chrysler Building, le Flatiron, l’Empire State. Je me dirige vers Grand Central pour reprendre le métro vers Brooklyn Bridge, et de là me balader dans Brooklyn Heights.

Les feux de signalisation du carrefour entre la First Avenue et la 42nd Street semblent en panne. Coups de klaxons. Une grosse femme avec une poussette coincée au milieu du trafic s’exclame « Oh my God ! ». Des volontaires s’interposent, arrêtent un instant le flot de voitures. La dame peut passer de l’autre côté. En remontant la 42nd Street, la foule se densifie. Un autre carrefour dont les feux ne fonctionnent pas. Les employés du Pfizer Building sont sur le trottoir. L’air mi-désorientés miamusés. Peut-être une alerte à la bombe, en protestation contre la commercialisation massive du Viagra. Ou un drink de départ original. Plus haut, la foule déborde du trottoir. Des gens commencent à marcher sur la chaussée. En temps normal, il faudrait oser, étant donné la densité du trafic. Il est environ 17 heures. Je me demande si les sorties de bureau sont tous les jours aussi chaotiques. À la hauteur de Grand Central, la cohue. J’hésite un instant, essaie de passer. Un flic qui filtre à l’entrée me repousse en marmonnant quelque chose d’incompréhensible. Je renonce à lui demander de répéter dans un langage plus foreigner-friendly. De toute manière très peu de monde semble entrer dans la station. Je m’arrête un instant. Autour de moi, les gens ont l’air de s’interroger sur ce qui se passe.

J’entame la conversation avec un homme, costume trois pièces, en train de discuter avec une asiatique plutôt mignonne. Pas de chance, elle en profite pour s’esquiver. « Vous êtes Français ? », me demande-t-il, en souriant et en français. Autant pour mon amour-propre. Je ne pensais pas que mon anglais faisait si Frenchy. « Non, je suis Belge. » Je lui réponds dans la même langue. Il sourit et m’avoue ne pas vraiment parler français. Il me demande si je connais Bruxelles. Il travaille comme consultant aux Nations unies. Il me répète à plusieurs reprises qu’il a fait deux M.B.A. ici, depuis qu’il est arrivé. Qu’il a passé dix ans en Europe, et qu’il la préfère aux États-Unis, définitivement. Il compte y retourner bientôt. « Les gens se foutent des pauvres ici. » « Je ne dis pas ça parce que tu es Européen », ajoute-t-il. J’essaie de lui glisser que de l’autre côté de l’Atlantique, nous avons aussi nos pauvres qui ne sont pas toujours mieux logés qu’ici. Il m’explique que cette foule, ce n’est pas normal. Ce ne sont pas seulement les employés de Pfizer. Tout le quartier, et peut être toute la ville sont sans électricité. Je regarde de nouveau les flots de gens qui passent au carrefour entre la 42nd et Park Avenue. De plus en plus compacts. La circulation est pratiquement à l’arrêt.

Pour lui, c’est pratiquement certain. Un nouvel attentat. Quelque chose - une centrale électrique - a dû sauter à l’extérieur de New York. Ce n’est que le commencement. Il me sourit d’un air un peu condescendant quand je lui dis que pour ma part je pense plutôt à une trop forte demande d’électricité à cause de la chaleur. « De plus en plus de gens détestent ce pays et ceux qui y vivent », m’explique-t-il avec un sourire fataliste. « Ça n’a fait que s’accroitre avec la guerre. Et maintenant, avec la nouvelle politique du gouvernement américain, les choses risquent encore d’empirer. Bush met à distance ses alliés arabes traditionnels, quitte l’Arabie Saoudite et cherche à diversifier son approvisionnement en pétrole en favorisant la construction d’un pipeline entre le Tchad et le Cameroun. Tout cela est mauvais. »

Je lui dis que même si la ville est sens dessus dessous, je trouve cette ambiance « les piétons reprennent la rue » plutôt cool. Il me regarde un instant et approuve. Il me raconte que quand il était gosse, en Afrique il devait marcher plusieurs kilomètres pour aller à l’école, de son village. Et chaque matin, il se faisait dépasser par le camion de son grand-père qui allait livrer des marchandises à la ville. Il ne comprenait pas pourquoi le vieux ne s’arrêtait jamais pour le prendre avec lui. Un jour, il est allé lui rendre visite, au grand-père, pour lui demander des explications. Et le vieux lui a fait la morale. Il lui a dit qu’il y a deux niveaux, deux couches au monde tel qu’on peut le percevoir : celui des apparences, confortable, à l’abri des contingences. Et puis la réalité, où chacun doit trouver sa propre solution pour aller à l’école. Souvent, les gens finissent par oublier l’existence de ce premier niveau. « Si je ne t’emmène jamais avec moi dans mon camion, c’est parce que je veux que tu prennes bien conscience de la réalité des choses, pour commencer. Un jour, tu passeras à autre chose, tu monteras plus loin. Mais il faut que tu n’oublies jamais ce trajet que tu fais maintenant pour te rendre à l’école. » Je le quitte peu après. Nous nous serrons la main : Thomas. Pierre.

Un peu plus loin, je bifurque vers la gauche sur la Troisième Avenue. La ville est presque à l’arrêt. De milliers de gens sont dans les rues, sur les trottoirs et les chaussées. Trois millions de personnes coincées sur l’ile de Manhattan. Les néons sont éteints et la plupart des commerces ont fermé. Quelques terrasses de cafés conservent leurs clients. Des files de plus en plus longues - calmes et disciplinées, à l’anglaise - se forment aux arrêts de bus. La plupart de ceux-ci sont complètement bondés et ne s’arrêtent pas. De toute manière ils avancent au pas. Peut-être les gens ne les prennentils que pour profiter de la climatisation. Vingt degrés, contre 100°F/ 35°C à l’extérieur. Des immigrés indiens vendent des boissons, des bretzels et des jus de fruits à leurs échoppes, comme à l’accoutumée. Je me demande s’ils ont fait monter les prix pour l’occasion. Devant la terrasse d’un café, la patronne a réquisitionné ses employés et distribue des verres d’eau glacée aux passants avec un air de « self righteousness », de dame patronnesse qui visite ses pauvres. Je prends un gobelet comme les autres. Les gens la remercient. Thank you very much indeed. L’ambiance est placide, presque décontractée. À un carrefour, un jeune en rollers et sac à dos s’improvise agent de la circulation pendant quelques minutes. Bras tendus, exhortations aux passants et automobilistes. À d’autres croisements, ils sont deux ou trois, pas toujours très coordonnés. Ça marche : les voitures s’arrêtent, les gens attendent un instant devant les feux éteints. Au bloc suivant, le chaos. Un taxi et un bus bloquent le passage. La marée humaine se glisse dans les interstices et continue de couler downtown - vers le bas de l’ile et les ponts. Les cabines téléphoniques sont prises d’assaut. Des files, à peine moins longues qu’aux arrêts de bus, dix, quinze personnes. Certains portables ont l’air de fonctionner. Les espaces surélevés sont envahis par des photographes et des caméramans improvisés. La foule se laisse immortaliser, avec parfois des remarques ironiques. Au moment où je le prends en photo, un homme, géant de deux mètres grisonnant, genre cadre supérieur qui a tombé la veste me fait un sourire éblouissant en disant « smile », sans s’arrêter. Dans les magasins, les jetables partent comme des petits pains. Faute de caisse enregistreuse, les transactions sont approximatives. Le vendeur qui me tend les deux films couleur me fait un rabais de trois dollars à défaut de change.

Au carrefour avec la Trente-troisième Rue, un homme moustachu, la cinquantaine, veston gris look d’avocat de série télé s’est juché sur un bac à fleurs dans la travée qui sépare les deux sens de circulation. Il porte un badge de journaliste et est en train de communiquer par walkie-talkie. J’attends qu’il ait terminé sa conversation, puis je lui demande s’il a des infos sur « all this mess ». Il me dit que, selon ses contacts, ce n’est pas une centrale électrique, mais une sous-station, un relais, qui a flanché à la frontière avec le Canada. On ne connait toujours pas la raison..., me dit-il en appuyant son regard. Une bonne partie de la Côte Est est privée d’électricité. D’autres passants, nous voyant causer s’arrêtent et lui demandent combien de temps ça va durer. Il n’en sait évidemment rien. L’homme ajoute simplement qu’il était là en 1965, et que là le courant avait mis quarante-huit heures à revenir. Personne ne semble ouvertement parler de l’éventualité d’un attentat. Et pourtant tout le monde y pense, laisse percer une interrogation, des points de suspension dans ses questions. Seuls les touristes prononcent ouvertement le mot. Je pense aux rames de métro qui ont dû s’arrêter un peu partout sous terre. Aux hôpitaux aussi. Cette ambiance cool n’est qu’une apparence et les nouvelles du soir ne manqueront pas d’amener leur lot de victimes que je ne peux que présager. Je commence à me demander comment je vais me débrouiller pour remonter sur Montréal si tout ceci se prolonge, avec mes vingtsept dollars en poche.

Plus bas, sur Union Square, la place est bondée, à peine plus que d’habitude. On continue à sentir l’ambiance East Village. Des gens assis par terre bouquinent, bavardent ou boivent. L’interdiction de boire de l’alcool en public semble oubliée pour un temps. Un groupe de rappeurs commence son show. Ici aussi, l’entrée du métro est fermée. Sur le côté, un groupe de Women in Black proteste contre la politique des États-Unis en Israël-Palestine et distribue des tracts. Un homme, presque jubilant, brandit une banderole Free Palestine, avec un air de « je vous l’avait bien dit ».

Je continue mon chemin vers Williamsburg Bridge, le pont le plus proche, pour retourner à l’appartement. Je redescends la Quatrième Avenue, puis la Seconde, le long du Sara Roosevelt Park. La longue file humaine s’est un peu étirée de ce côté. Des immigrés portoricains assis sur la devanture de leur épicerie nous regardent passer, imperturbables. Des gens leur achètent de l’eau, de la bière, des glaces. Un patron de café a inscrit à la craie sur son tableau « Power out - Get your drink on ». En devanture, les clients rigolent.

Le pont, enfin. Sept-cents mètres de long, au moins. Des voitures de flics à l’entrée qui tentent de canaliser le flot humain. Les quatre bandes de circulation sont envahies, en plus de la passerelle réservée aux piétons. Seuls les services d’urgence et professions prioritaires peuvent traverser l’Hudson en voiture dans les deux sens. Une rame de métro est à l’arrêt au-dessus, la conductrice nous regarde, assise sur un rail. Parfois, nous nous faisons dépasser par des cyclistes ou des rollers. Au milieu, la vue est superbe sur Manhattan et Brooklyn. De l’autre côté, sur la gauche, j’aperçois les bâtiments de la Old Dutch Brewery, avec ses caractères blancs monumentaux à demi effacés, près de l’appartement. Toujours le même calme nonchalant, presque désabusé. Un rasta me dépasse, un livre sous le bras, en train d’expliquer le sens de la vie à la fille qui l’accompagne. Je saisis au passage les mots « vie », « amour ». Quelques groupes remontent dans l’autre sens vers Manhattan. Des jeunes rigolent des touristes qui prennent des photos du panorama, des gens, des deux : « Nice view, eh ? » À la sortie du pont un flic en lunettes noires répète inlassablement « Manhattan on the left, the Queens straight ahead » pour ceux qui cherchent leur chemin. Il fait des moulinets avec ses bras pour diriger les quelques voitures qui se risquent à traverser. Une fille lui donne à boire. Des juifs orthodoxes, manteaux et chapeaux noirs, distribuent de l’eau. Je remercie le rouquin qui me tend un gobelet. De longues tresses, des lunettes, un air d’étudiant timide. Il esquisse un sourire, mais n’accroche pas mon regard.

Je n’étais pas encore venu dans cette partie de Brooklyn. Les habitants sont plus pauvres que plus haut, sur Bedford Avenue et Grand Street, nettement plus hip. Beaucoup de Portoricains, encore. Des gosses s’amusent à s’asperger autour d’une bouche d’incendie qui a été déverrouillée. Une mère tente de remplir un biberon. La foule s’est éparpillée dans toutes les directions. Tout parait presque normal ici. Les rues, plus étroites, sont presque désertes. Des vieux assis sur leur chaise me regardent passer et échangent de temps en temps quelques mots en espagnol. C’est ici qu’en 1977, lors du dernier blackout, tous les magasins du quartier avaient été pillés par la foule. Tout avait été emporté à pied, en voiture, en camionnette.

De retour à l’appartement. Le soir tombe. Le téléphone ne fonctionne pas. C’est un combiné fax répondeur. Sans électricité, pas moyen de l’utiliser. Xavier arrive un peu après. Comme moi il s’est promené sur Manhattan un certain temps avant de réaliser ce qui se passait et marcher vers le pont. Nous décidons d’aller faire quelques courses pour parer au plus pressé. Tops, la grande surface du quartier, est fermée. Je me demande comment ils vont faire pour conserver leurs surgelés. En chemin nous nous arrêtons près d’une famille attroupée autour d’une voiture dont la radio diffuse des infos. Les nouvelles sont concentrées sur la situation locale. Pas moyen d’en savoir plus sur l’origine du blackout. Les petites épiceries de quartier et les night-shops sont ouverts. Dans l’obscurité qui tombe, les gens font leurs achats au briquet ou à la lampe de poche. La patronne à la caisse - une Polonaise - échange quelques paroles avec les clients en fumant une cigarette. Ses fils guident les gens à la lueur de lampe de poche tout en veillant à la marchandise. Nous achetons quelques conserves et des bougies, en comptant l’argent qui nous reste. J’essaie de trouver des piles pour la radio. Peine perdue, tout est parti. Tous les distributeurs de billets sont évidemment morts.

De toute manière, il ne me reste plus assez pour le billet vers Montréal, si les distributeurs de billets ne fonctionnent plus. En redescendant Bedford Avenue, nous nous arrêtons devant la bouquinerie qui s’est ouverte à la place d’une ancienne pharmacie. Les titres sont à l’image du quartier : livres d’art, quelques classiques, philosophie orientale, pamphlets politiques radicaux. Des affiches anti-guerre et anti-Bush, renseignant des sites web contestataires : www.thinkc.com, www.peace -action.org. En devanture de vitrine, un gros album de reproduction des oeuvres de Louise Bourgeois. On y trouve même un Tintin : the Complete Companion, écrit par un certain Michaël Farr. L’étalage est sorti, avec une bougie qui suffit à peine pour discerner les titres des livres. Le libraire sort et engage la conversation, un grand type, dégingandé, les cheveux blancs, un short en jeans déchiré. Une dégaine à la Jarmusch. Il a l’air indécis. Il ne sait pas s’il doit fermer boutique ou si au contraire il n’a pas une mission à remplir : tenir sa librairie ouverte alors que toute la ville s’est éteinte. Il nous demande notre avis, puis nous propose d’aller chercher des bières et de venir l’aider à tenir son magasin. On se dit « Peut-être à tout à l’heure ». Sur les murs et les lampadaires, des gens ont placardé des affiches confectionnées à la hâte au gros marqueur noir, qui invitent les cyclistes à se rassembler à 20 heures précises pour un Blackout Bicycle Ride 2003 de Brooklyn.

Plus tard, à la nuit tombée, nous montons sur le toit de l’immeuble. Les voisins du dessus, Lea et Miles achèvent leur repas, avec leur bébé et le chien. Miles m’explique que le chien a cinq noms différents mais que c’est à « Human » qu’il répond le mieux. Toute la ville est éteinte, la vue sur Manhattan est irréelle. L’Empire State se dégage à la clarté de la Lune. Seuls le City Hall et un hôpital ont quelques-unes de leurs fenêtres éclairées. Au loin, plus à l’ouest, un immeuble est presque entièrement illuminé, celui de City Corp dans le Queens. « Là où est l’argent », commente Lea d’un air ironique. Ils redescendent chez eux pendant un moment. Quelques autres bâtiments semblent disposer de générateurs dans les beaux quartiers de Manhattan, au niveau de Middle Town et Upper East Side. Les étoiles sont anormalement visibles. Des hélicoptères de la police font la ronde autour des quartiers financiers. Certains éclairent la ville de leurs projecteurs, comme dans la scène d’ouverture de « Short Cuts ». L’un d’entre eux passe au-dessus de nous. La lumière est aveuglante. Les avions ont déserté le ciel. J.F.K. et La Guardia sont, visiblement, à l’arrêt. Au loin, Newark semble fonctionner au ralenti.

La voisine du rez nous a rejoints. La petite quarantaine, elle nous explique qu’elle vit seule pour l’instant. Son mari et sa fille sont à Amsterdam. Elle ne trouve pas le sommeil. Elle parle de sa crainte des émeutes et des pillages. Elle se souvient de 1977. Lea et Miles sont remontés. Lea nous propose un yaourt qu’elle a fabriqué elle-même. Mince, cheveux courts, un peu froide, je l’imagine en peintre ou prof de yoga. Nous parlons un peu, en regardant la ville. Un peu plus loin une famille a allumé un barbecue sur un toit. Les flammes éclairent les maisons environnantes. Je me demande si c’est bien prudent. Leur conversation nous parvient avec le vent. Les voisins d’à côté nous hèlent un instant. Un peu partout, des fusées et des feux de Bengale sont allumés sporadiquement et teintent le ciel d’orange, mauve ou vert. Un vacarme d’abord diffus prend de l’ampleur dans la rue. Une procession improvisée de trombones, djembés, casseroles et sonnettes de vélo remonte vers le petit parc en bord d’Hudson. J’hésite un instant à les rejoindre. Je les vois s’arrêter au loin. Ils sont rejoints par une voiture de patrouille du N.Y.P.D. Conciliabule. La musique reprend. Un quart d’heure plus tard ils repassent dans l’autre sens et vont continuer leur street-party ailleurs. Miles commente d’un air goguenard : ce n’est certainement pas sur Manhattan que l’on verrait ça. Plus tard tout le monde est redescendu, nous restons seuls sur le toit, Xavier et moi. J’essaie de prendre des photos de Manhattan dans la nuit.

Vendredi, les nouvelles se veulent rassurantes. La radio annonce que l’électricité est revenue dans le Bronx et que, d’ici la fin de la journée, tous les quartiers devraient être à nouveau couverts, ce qui se vérifiera. Le maire de New York, Bloomberg, a promis que demain serait « un samedi presque normal pour les New-Yorkais ». On recommande au gens de rester chez eux, de prendre un jour de congé. George Bush, après un silence de plusieurs heures a déclaré que c’était un « wake up call » pour la rénovation des infrastructures électriques du pays. Merci du conseil. Les nouvelles sont diffusées en continu sur la station publique, WNYC, mais presque rien n’est dit sur l’étendue de la coupure de courant ni sur ses causes. Les infos sont essentielle ment pratiques, locales. Je me demande s’il s’agit d’une consigne. Juste quelques bribes sur Cleveland, Detroit et Toronto, qui semblent subir le même sort. Les appels des auditeurs sont diffusés en continu. Un type raconte la bringue qu’il a faite la nuit passée, et envisage de recommencer le soir même. À la question de l’animatrice, il répond que non, il ne s’est pas trouvé de compagne pour la nuit. Il semblerait - aussi incroyable que cela puisse paraitre - qu’aucune victime n’ait été à déplorer dans les métros à l’arrêt ou les hôpitaux. On signale deux asphyxies dans des incendies causés par les bougies, et seulement quelques cas de pillage, dont une bijouterie dans le Queens. Le nombre d’arrestations effectuées est à peine plus élevé que celui d’une nuit normale. Pour les journalistes, c’est « l’esprit 9/11 » qui est à l’oeuvre.

En fin de matinée, assis sur les marches de la librairie d’hier sur Bedford Avenue, je prends quelques notes dans mon cahier. Je me demande si finalement le libraire l’a laissée ouverte durant la nuit. Un groupe s’arrête près de moi. Au milieu, une fille raconte que son boyfriend, Paul, est resté M.I.A. [1] pendant 9 heures. Il était coincé dans les embouteillages sur Manhattan. La faune habituelle se promène sur les trottoirs. Quelques juifs orthodoxes. Beaucoup de 25-35, blancs, métis ou asiatiques. Looks branchés et nonchalants. Pratiquement tout le monde est tatoué. Pas mal de couples, hommes-hommes, femmes-femmes, hommes-femmes. Peu des immigrés qui ont originellement peuplé le quartier, polonais ou portoricains. Williamsburg est en pleine gentrification, et certains habitants commencent à déserter à cause du boom qu’ont connu les loyers au cours des cinq dernières années. Certains habitués des matinées passées chez Fabiane’s, privés de leur café latte glacé, se tiennent devant la terrasse, debout ou assis sur la bordure du trottoir. Peut-être un peu plus de groupes à l’arrêt qui discutent qu’à l’accoutumée. Juste à côté, sur un parking déserté, des panneaux proposent un barbecue de minuit. Des commerçants ont transféré une partie de leur stock dans des camions frigorifiques et font tourner le moteur en continu. De temps à autre, d’énormes camions passent dans la rue. En face, une autre librairie, celle de Miles - Spoonbill & Sugartown - arbore ironiquement « God is great » d’un côté, « Praise the Lord » de l’autre du petit tableau en ardoise posé devant l’entrée. Plus tard dans la journée, « God » sera remplacé par « Dog ». Je me demande si Miles pensait vraiment à son chien. Il parait que des gens commencent à vendre des tee-shirts dans la rue « I survived N.Y.C. Blackout 2003 ». J’ai le sentiment que les choses sont déjà en train de se terminer. Je suis presque déçu. C’est la fin du carnaval. Une fille au look d’intellectuelle East Village, cheveux longs et lunettes, m’apostrophe, l’air moqueur : « Hey, is this your big blackout story you are writing, the big story of your life ? ». J’acquiesce en souriant, et en ajoutant que l’article de ma vie sera tout de même rédigé en français. Elle fait une moue, rejoint son groupe d’amis et s’éloigne.


[1Abréviations à l’origine employées par l’armée américaine pour qualifier les pertes humaines : Killed in Action (K.I.A.) et Missing in Action (M.I.A.). Utilisée ici de manière ironique.

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Pierre Walthéry


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