Bande dessinée. Dire l’image

Philippe Sohet

Si la Belgique demeure un territoire d’élection de la bande dessinée, c’est en partie parce qu’elle a construit un des rares espaces de réflexion et de création sur le septième art. Illustration par deux ouvrages, Cent ans et plus de bande dessinée (en vers et en poème), de Jan Baetens et Le coup de grâce, dirigé par Xavier Löwenthal.

La pleine maturité d’un art se jauge sans doute à sa capacité de dialogue avec d’autres, son aptitude à s’insérer au sein d’autres pratiques expressives, à les questionner ou en être questionné de l’intérieur, à se métisser. La bande dessinée et l’ensemble de la narration graphique n’y échappent pas. On ne parle pas ici du dévergondage publicitaire de la bande dessinée ni des adaptations rarement convaincantes de la bande dessinée au dessin animé, encore moins des versions cinématographiques souvent consternantes1. On l’aura compris, il ne s’agit pas tant d’adaptation que d’un projet où s’entrelacent les ressources expressives de divers univers.

La pleine maturité d’un art se jauge sans doute à sa capacité de dialogue avec d’autres, son aptitude à s’insérer au sein d’autres pratiques expressives, à les questionner ou en être questionné de l’intérieur, à se métisser. La bande dessinée et l’ensemble de la narration graphique n’y échappent pas. On ne parle pas ici du dévergondage publicitaire de la bande dessinée ni des adaptations rarement convaincantes de la bande dessinée au dessin animé, encore moins des versions cinématographiques souvent consternantes1. On l’aura compris, il ne s’agit pas tant d’adaptation que d’un projet où s’entrelacent les ressources expressives de divers univers.

Contrairement à ce que pourrait laisser entendre son titre, l’ouvrage de Jan Baetens Cent ans et plus de bande dessinée (en vers et en poèmes) ne se veut pas un nouvel essai didactique sur le sujet.

Jan Baetens n’est certes pas un inconnu du lectorat intéressé à la bande dessinée. Professeur et chercheur à la KUL, ses nombreux travaux sur la narration graphique et les suites photographiques l’ont fait considérer internationalement comme l’un des esprits les plus avisés du domaine. Un des plus stimulants assurément. Se tenant à l’écart des coteries et des débats de chapelle qui traversent régulièrement ce petit monde, ses ouvrages, relancent régulièrement la réflexion vers des perspectives inédites. Son Hergé écrivain (récemment réédité chez Flammarion) avait une saveur quelque peu iconoclaste ; Formes et politique de la bande dessinée (Peeters-Vrin), Pour une lecture moderne de la bande dessinée (avec Pascal Lefèvre, au CBBD) ou The Graphic Novel (Leuven University Press) proposaient autant d’analyses et de lectures qui auront inspiré bien des travaux subséquents.

Mais, si on connaissait le chercheur, on connaissait moins le poète. Et pourtant, tout en animant Formules, la revue des littératures à contraintes, il aura également réussi à enchaîner une demi-douzaine d’ouvrages poétiques. Qu’il suffise de mentionner ici Arlon, musée gallo-romain (Tétras-Lyre), Cent fois sur le métier ou Slam ! Poèmes sur le Baseball (tous deux aux Impressions nouvelles).

On peut deviner dès lors le défi que, dans Cent ans et plus de bande dessinée (en vers et en poèmes), Jan Baetens se donne : confronter ses deux grandes passions en un dialogue totalement inusité. Le poète y consacre cinquante-cinq poèmes à des créateurs du domaine de la bande dessinée aussi éloignés que Winston McCay et Thierry van Hasselt, Joost Swarte ou Daniel Clowes, sans jamais prétendre revendiquer une quelconque représentativité, si ce n’est celle de ses propres expériences subjectives de lecteur. [1]

Rapidement, le lecteur mesure l’ampleur étonnante de la gageure que se propose Baetens car, plus que de poèmes sur la bande dessinée et son imaginaire, il s’agit davantage de dire l’expérience de la lecture d’auteurs divers dans leur singularité propre. Rencontre entre deux auteurs, chacun de ces poèmes constitue aussi le résultat du dialogue des deux structures sémiotiques en jeu. Pour rendre l’unicité de chaque auteur retenu, de chaque rencontre de lecture, Baetens s’appuie au mieux sur les ressources offertes par le dispositif scriptural : la signification s’élabore non seulement par le poids des mots et de leur apport sémantique mais aussi, mais autant, par la rythmique de la composition et de la disposition.

Pour mesurer la pertinence de ces lectures incisives, quoi de mieux que de comparer les compositions à propos d’univers aussi étrangers l’un à l’autre que ceux de Jacobs et Trondheim ?

E.P. JACOBS
Tu ne rêvais pas de bohême mais de gloire,
La seule qui vaille, celle qui s’accorde
Sous les feux de la rampe à la fin d’un bel
air
Mettant bien en valeur les paroles d’un
barde.
Et ton premier album a donné tout de
suite
Le la : tonitruant, boulu, cassant les
vitres,
Fortissimo ! Bravo ! Et les couleurs qui
pètent
Et dont tu barbouilles sans complexe tes
reîtres.
En vrai Belge tu as de ton pays beaucoup
Ignoré : tes héros sont anglais ou indiens,
Tes policiers français, tes décors égyptiens.
Et pour tout pseudonyme tu as choisi
De réduire ton nom à deux initiales, des
Croches presque un soupir, pas de quoi
faire un tout.
LEWIS TRONDHEIM
0 + 1 = 1 + 0
0 x 1 = 0 x1
1 + 1 = 1 x 1
D’où il s’ensuit que
0
Égale zéro égale un.
Compris monsieur ?
Certainement madame.
De
Rien.

Avec Cent ans et plus de bande dessinée (en vers et en poèmes), le lecteur aura peut-être reconnu ce qui fut à la base du projet Self service présenté naguère (2001) à La Casa Fernando Pessoa de Lisbonne et publié alors chez Fréon avant de circuler. Chacun des poèmes s’y trouvait en écho avec un hommage graphique auquel contribuèrent une cinquantaine de dessinateurs proposant chacun des variations d’une planche sur l’auteur retenu. Étonnant, l’ensemble détonnait aussi quelque peu. L’hétérogénéité des palettes et certaines des participations plus hâtives ne parvenaient à soutenir le niveau d’exigence que proposait leur pendant scriptural. Isolés de leur contrepartie graphique, réunis fort heureusement dans cet opuscule sobre, les poèmes de Jan Baetens révèlent en toute lumière l’originalité de l’entreprise et sa profonde unité. Initiative judicieuse des Impressions nouvelles qu’on ne peut donc que souligner.

Les Impressions nouvelles sont d’ailleurs loin d’être novices en la matière et quelques publications offraient déjà de semblables « lectécritures » métissées. Qu’il suffise de mentionner ici le très beau (trop discrètement distribué) texte de Sandrine Willems (Tchang et le Yéti) qui, dans un monologue fin et sensible, propose une incursion au sein de l’univers de cette célèbre aventure du héros belge. Lecture subtile et habilement fondée, Tchang et le Yéti prend appui dans les interstices du récit pour en réajuster la visée. Et pour, d’un même souffle, tenter de dire ce que ne montrent pas les images.

Dans une autre perspective, mais toujours avec ce souci d’interroger et confronter les ressources de la bande dessinée, les éditions de La Cinquième couche proposaient il y a peu l’insolite Coup de grâce. Si le volume de Baetens était petit et menu, celuici affiche son format imposant et un poids respectable. Si l’un relève de la ciselure minutieuse de l’artisan solitaire, l’autre évoque le bouillonnement (le « brouillonnement » ?) d’un collectif en perpétuelle émulation de réflexion et de création. Xavier Löwenthal, principal animateur de la structure éditoriale La Cinquième couche, est connu pour ses prises de positions qui se traduisaient notamment au sein des éditoriaux de la regrettée revue du même nom ou sur leur site, mais aussi par ses audaces éditoriales qui tendent d’élargir les balises du domaine de la narration graphique.

Narration avez-vous dit ? C’est précisément à cette notion de narration que s’attaque Le coup de grâce. La narration constitue-t-elle l’ultime frontière de la bande dessinée, la balise de sauvegarde d’une pratique encore peureuse par certains de ses aspects ? Sous la houlette jubilatoire de Löwenthal, Le coup de grâce s’offre au lecteur comme une formidable entreprise de réflexion-déconstruction de la notion de récit et plus particulièrement dans le cadre de la narration graphique. S’y côtoient des propos plus classiquement alignés (dont « Narrer l’indicible ou taire l’Histoire » d’Alain Van Haverbeke, « Pour (et contre) une bande dessinée de poésie » d’Olivier Deprez) ou compilés (« La narration vs l’Histoire » de Löwenthal), mais aussi, réflexions par l’exemple, de multiples propositions qui mixtent scripturalité et iconicité dans des formes et des propos renouvelés (mentionnons, notamment, les contributions d’Olivier Bron, William Henne, François Henninger, Michele Squarci et Sarah Masson sans oublier Ilan Manouach).

On le devine, par sa visée expérimentale, par la nature et le nombre des contributions, Le coup de grâce s’exposait, comme toute entreprise de ce genre, au risque de l’hétérogénéité inégale. L’hétérogénéité était revendiquée au départ, l’inégalité attendue. Contributions inégales, certes, mais toujours surprenantes et stimulantes. Peu importent ses affinités privilégiées au sein de l’éventail proposé ici, il est quasi impensable qu’un lecteur émerge du Coup de grâce sans être ébranlé dans quelques certitudes, sans être sensibilisé à quelque nouvel espace expressif aux marges de la narration.

Cent ans et plus de bande dessinée (en vers et en poèmes) et Le coup de grâce viennent nous le rappeler commodément : si la Belgique demeure un territoire d’élection de la narration graphique, c’est aussi parce qu’elle s’est construite un des rares espaces dynamiques de réflexion-création à son sujet. Qu’on se le dise, qu’on (se) le lise.

[1On pourra apprécier la délicatesse de l’auteur en constatant que la mention « Astérix » de l’index des auteurs cités ne renvoie à rien d’autre que ce « Je me sens incapable de dire quoi que ce soit d’Astérix ».