Baliverne de Bush à oreille

Alex Vanherveland
Asie.

Bali, c’est l’ile divine où les forces surnaturelles sont à ce point présentes que personne n’oserait les nier. Là-bas, on ne croit pas aux coïncidences et tout s’explique. Peu importe qu’un événement soit de nature sismique ou politique : il se trouve bientôt ré-interprété dans la cosmogonie locale. Et que l’étranger ne retenant pas un sourire incrédule soit foudroyé séance tenante !

Prenez l’attentat de la Jemaah Islamiyah en octobre 2002 à Kuta, par exemple. (celui qui semble directement inspiré du roman Plateforme, paru l’année précédente ; même les terroristes lisent Houellebecq, maintenant !) Eh bien, sur les deux-cents morts et cinq-cents blessés, aucun habitant natif de la ville. La grande majorité des victimes étaient des touristes étrangers, et encore les rares victimes balinaises étaient des émigrés d’autres parties de l’île. Aucun des temples et tabernacles hindous du quartier ne fut touché, sauf le petit oratoire domestique du voisin du Paddy club, qui, avec l’explosion, s’effondra fort à propos sur le mur adjacent pour offrir une échappatoire au personnel de la discothèque fuyant les bâtiments en feu. Bref, les terroristes musulmans ne sont que des intermédiaires inconscients, et le message céleste est clair : Kuta (devenu l’équivalent balinais de Benidorm) a pris une mauvaise voie, les dieux hindous punissent modérément leurs adeptes, envoient par contre en enfer les envahisseurs occidentaux impies et sodomites, et bien sûr épargnent leurs propres demeures. Il faut se repentir. Les Balinais organisèrent donc dans le quartier dévasté par l’attentat plusieurs cérémonies de purification, avec offrandes de fruits et de fleurs, chants et récitations diverses, de manière à chasser les démons et à montrer aux âmes égarées la voie vers le ciel.

De même, on n’a pas oublié, à Bali, l’année de toutes les calamités : 1963. Au début mars de cette année devait avoir lieu le plus grandiose des innombrables sacrifices offerts par les Balinais à leurs divinités hindoues : la fête d’Eka Desa Rudra, qui n’a lieu qu’une fois tous les siècles. Le président Sukarno avait décidé de profiter de l’occasion pour organiser une grande conférence internationale pour agents de voyage, dont le sacrifice hindou serait en quelque sorte l’apothéose. Vers la fin du mois de février, le Gounoung Agoung (la « mère de tous les volcans », qui domine l’ile de Bali) commence à gronder, et les prêtres hindous indiquent qu’il serait prudent de reporter la cérémonie. Pas possible, décrète Sukarno : il est trop tard pour contremander les tour operator. Le grand sacrifice a donc lieu le 8 mars comme prévu, malgré la mauvaise humeur grandissante du volcan maternel qui grogne de plus belle, tremble, crache fumée et cendre. Il parvient quand même à se retenir jusqu’à ce que les participants à la conférence aient repris l’avion. Mais dès après leur départ, il explose, fait mille morts et cent-milleréfugiés. La lave descend à plusieurs endroits jusqu’à l’océan, prenant soin toutefois de contourner le temple de Besakih, le plus sacré de l’ile, pourtant située à six kilomètres seulement du cratère : preuve que les dieux savent ce qu’ils veulent et ne poussent pas leur colère jusqu’à détruire leurs propres maisons. L’éruption est suivie de pluies torrentielles, qui aggravent les coulées de lave et les avalanches de boue détruisant tout sur leur passage, puis d’une sécheresse calamiteuse qui oblige nombre de cultivateurs à s’exiler. Quelque mois plus tard, la punition céleste atteint le président indonésien lui-même, renversé par un coup d’État et enfin, la colère des dieux balinais ne connaissant pas de frontière, le président Kennedy est assassiné en novembre. Shiva et Vishnou n’accordèrent qu’une seule compensation à l’humanité à la fin de cette année de tous les fléaux, mais vous conviendrez qu’elle est de taille : la naissance en décembre 1963 de votre scribe dévoué...
Quarante ans plus tard, un autre président des États Unis, comprit, après l’avertissement sérieux que constituaient le 9/11 puis la bombe de Bali, qu’il lui fallait participer lui aussi aux liturgies d’expiation, sans quoi il pourrait bien subir le sort de son prédécesseur. Ses services lui avaient en effet expliqué que Bin Laden et consorts n’étaient que les exécutants d’une volonté céleste résidant vers les sommets de la montagne-mère balinaise. Voici donc Georges Bush le Second débarquant à Bali, en novembre 2003.

Plan média au nirvana

C’est grâce au diner de Thanksgiving, quinze jours plus tard, au cours duquel nous avions réussi à faire boire un agent des services américains, que je connais un peu l’intendance de cette visite officielle de Georges Bush en Indonésie (une visite de trois heures et demie, montre en main). Voici donc, rien que pour vous, en exclusivité, ce que ni Paris Match ni Le Soir illustré ne vous diront de la petite histoire des grands.

D’abord, il fallut louer (à Bali, donc, lieu choisi pour la visite éclair) un hôtel où l’hôte américain rencontrerait la présidente indonésienne. L’entrevue devait avoir lieu à l’extérieur, avaient tranché ces messieurs de la communication, parce que des images d’intérieur ne feraient pas assez balinais. Mais comme la sueur qui allait couler du front de nos deux chefs d’État ne passerait pas bien sur les photos, on amena des États-Unis de gigantesques climatiseurs d’extérieur. Il y eut sur une plage balinaise un véritable microclimat polaire pendant quelques heures. Les lézards en tremblent encore.

Il fallait des paillotes, et celles de l’hôtel choisi ne « faisaient » pas assez balinais : on en importa... des States. Au moment des cadrages, il y eut un dialogue mémorable : « Ces arbres-là, ils ne sont pas là où il faut ! (je continue à citer ces messieurs de la communication de la Maison Blanche, vous aviez compris) - Ils sont pourtant là depuis trente ans, risqua le directeur de l’hôtel, vous pouvez peut-être déplacer les caméras ? » Bien sûr, ce ne fut pas le bon sens qui l’emporta, et les cocotiers furent déterrés pour être replantés là où les caméras l’avaient décidé. Il fallait des jonques et des catamarans dans la baie adjacente. On en loua, en interdisant à leur propriétaire d’y monter pendant les trois heures fatidiques, car la sécurité avait bien dit : « Des bateaux décoratifs, pour faire couleur locale, d’accord, mais bien sûr, personne dessus. » Les présidents devaient marcher sur la plage, mais le sable indigène n’était pas assez blanc : il fallut en importer. On construisit aussi une plate-forme en béton dissimulée derrière le sable, parce que les hauts talons de Mme Bush se seraient enfoncés dans le sable.

La sécurité washingtonienne décréta que l’aéroport de Bali serait fermé pendant toute la visite présidentielle. Les autorités indonésiennes répondirent que ce n’était pas physiquement possible : il y avait vingt-quatre atterrissages de vols réguliers durant ladite période de trois heures et trente minutes. Dans ce cas, pas de président américain, leur fut-il impitoyablement répondu. Or, le gouvernement indonésien en mourrait d’envie, de cette escale à Bali du grand chef blanc, sensé re-sanctifier par la magie de sa présence
(... et surtout par les caméras du monde entier dans sa suite) l’ile des dieux (touristiques) souillée quatorze mois plus tôt par l’horreur terroriste. En conséquence, comme souvent en politique, ce qui n’était pas techniquement possible le devint quand même. Toutefois, comme le Parlement indonésien, prévenu dans l’intervalle, s’en était mêlé, il n’était plus politiquement possible de fermer un aéroport international du plus grand pays musulman du monde pour plaire au bourreau de l’Afghanistan et de l’Irak. L’état-major trancha donc que l’aéroport serait fermé, mais qu’il faudrait montrer deux avions en action pour faire croire (notamment à ces sacrés députés, vive la démocratie fraichement importée) que l’aéroport fonctionnait normalement. On bourra donc deux 747 de policiers indonésiens en civil, qui durent décoller devant les caméras de la télévision indonésienne au moment où Bush était là, et sauver ainsi l’honneur national. Les pilotes avaient toutefois été prévenus : pas d’ennui moteur, ni d’autre raison de faire demi-tour, sous peine d’être tout simplement abattus. Il y avait en effet deux porte-avions américains dans la baie (derrières les jonques ci-devant mentionnées, mais, of course, hors de portée des caméras), prêts à abattre n’importe quel astronef s’approchant de Bali (et aussi deux-centsmarines à Surabaya, le port d’en face, prêt à envahir l’ile en cas de problème).

Les négociations durèrent longtemps, entre l’offre de départ de trois ports d’arme temporaires que l’État indonésien accorde systématiquement pour les gardes du corps d’un chef d’État en visite, et les... trois-cent-cinquante hommes en armes qui suivaient Bush pour cette expédition à haut risque en terre non chrétienne. Ces messieurs de la sécurité essayèrent aussi jusqu’à la dernière minute d’obtenir que les quatre-mille soldats indonésiens mobilisés pour l’occasion soient... désarmés.

Il fallut bien entendu pour transporter tout ce barda des États-Unis plusieurs avions gros porteurs, en plus d’Air Force One (l’avion de la Maison Blanche), qui, comme son nom ne l’indique pas, est double (deux avions identiques, le premier servant de leurre, ne le répétez pas).

Voilà pour la visite de Bush, aussi mémorable qu’expéditive. Mais tant qu’il y était, notre informateur éméché se mit à parler de son expérience précédente au Cameroun, où, pour la visite d’Hillary Clinton, il dut faire construire de toutes pièces un village africain « typique », parce qu’on n’en trouvait pas sur place au gout des messieurs de la communication ; il fallut, là aussi, déplacer quelques dizaines d’arbres, parce la jungle n’avait pas un aspect assez « jungle ». Le pire, ce fut quand notre pauvre factotum américain se trouva obligé d’expliquer aux figurants camerounais mobilisés pour représenter les « Africains typiques » sur la photo, la nécessité d’éloigner toutes les personnes un peu âgées ou obèses, parce Hillary ne voulait être photographiée qu’avec des gens beaux...