Apparences

Marcel Sel

Le mot transparence fait partie d’une famille de termes privilégiés auxquels l’on associe une certaine noblesse morale, comme démocratie ou liberté. Cela permet à certains de s’en emparer et de les détourner de leur sens. Quelques exemples récents révèlent que la transparence, illusion parmi d’autres, cache souvent une opacité innocente ou mal intentionnée. L’habitude d’utiliser des termes à mauvais escient peut mener à les pervertir. Or, la perversion des mots est l’une des armes de l’obscurantisme. Alors, surveillons notre langage. Cela dit en toute transparence !

Transparence. Apparence. Apparence de transparence. Transparence des apparences. La transparence fait partie de cette famille de mots particuliers auxquels sont associées des vertus absolues. Comme ses frères du Côté clair — démocratie, liberté, tolérance — et ses cousins du Côté obscur — fascisme, génocide, totalitarisme —, la transparence est sujette aux confusions innocentes ou très soigneusement organisées. Comme sa proche parente, la démocratie, elle est ainsi utilisée par tout un chacun pour se prévaloir de ses atours envoutants de si bonne réputation. Pourtant, la démocratie parfaite n’existe pas. C’est du reste ce qui fait son charme. Le cœur vaillant, l’esprit bondé des meilleures intentions, nous gravissons le mont Démocratie en brettant à chaque coin de roc contre ses ennemis et ses pièges. Et lorsqu’enfin nous pensons atteindre le sommet, nous apprenons que la montagne vient tout juste, une fois de plus, de grandir de deux-mille mètres. Deux-mille ! Bon sang ! Mais c’est le tonneau des Danaïdes version humaine !

Alors, on avance quand même. On reprend son baluchon apparemment ridicule, mais bourré de bonnes pensées et de braves intentions, et l’on gravit ! et l’on gravit encore ! Parce que nous savons que si nous nous arrêtons, ou pire, si nous rebroussons chemin — redescendant dans la vallée où l’australopithèque qui est en nous épanche ses instincts les plus rustres — la démocratie faiblit, elle se racrapote à son tour, s’écrase comme un pauvre rocher Ferrero sous la botte d’un ambassadeur véreux, et laisse la place libre aux nationalismes, aux fascismes, aux soviétismes, aux polpotismes, aux totalitarismes. Et ces idéologies-là, pour s’emparer de ce sommet formidable que des citoyens honnêtes de la planète entière attendent de vaincre, n’hésitent pas à leur tour à se décréter démocrates. Deutsche Demokratische Republik. République démocratique populaire lao. République démocratique du peuple de Corée. Cette dernière appellation ne désigne pas, vous pouvez m’en croire, la Corée du Sud.

La liberté, la grande sœur de la démocratie, a subi de pires outrages encore. De tout temps, les despotes les plus féroces ont agi en son nom. Le moustachu végétarien n’avait qu’elle à la bouche. Freiheit par-ci, Freiheit par-là. Des millions de gens en ont payé un prix définitif. La transparence est plus fragile encore : c’est presque à chaque fois qu’on prononce ses quatre syllabes qu’elle se prend une raclée opaque. Il y a bien sûr d’autres termes dans cette famille « surnoble ». Égalité, par exemple. Je ne vais pas en faire la liste. Mais ceci va vous aider : on les reconnait à leur invraisemblable propension à s’associer à l’adjectif « vrai ». La vraie liberté, la vraie démocratie, la vraie transparence, la vraie égalité…

Ces confusions peuvent naitre en toute (vraie) innocence. Lors d’une discussion préparatoire à la rédaction de ce numéro, un débat amical est né entre les auteurs de cette revue à propos de la vraie transparence — voyez : je pourrais dire que je fais moi-même œuvre de transparence en vous révélant cela [1]. Je n’entrerai pas dans les détails de cette discussion à laquelle, pas plus malin que les autres, j’ai promptement participé. C’est comme qui dirait naturel et inévitable. Le mot vrai nous tente tous. Quant à la transparence elle-même, il est étonnant qu’elle n’ait pas intéressé ce bon Albert : elle est un modèle de relativité. C’est un peu chacun la sienne. Einstein aurait d’ailleurs au moins pu s’intéresser au problème de la confusion qui brouille le sens de tous ces mots tenus en haute estime et énoncer la formule suivante : C=Nt2, où la Confusion (C) est proportionnelle au carré de la Noblesse (N) du terme (t). On pourrait ajouter que la vraie vérité du sens attaché aux mots démocratie, liberté ou transparence est probablement inversement proportionnelle au nombre de fois qu’ils sont utilisés dans une conversation.

Vérifions. Prenons l’exemple d’un journal désireux d’« ajouter » une dose de transparence au travail des parlementaires pour dument informer ses lecteurs. C’est ce qu’ont voulu faire De Morgen, De Standaard, et les journaux du groupe Sudpresse. Pour ce faire, en toute bonne foi, les journalistes ont compté le nombre de questions parlementaires posées et de propositions de loi déposées par chaque député fédéral. D’où un hitparade apparemment « transparent » où des parlementaires d’extrême droite se retrouvent en bonne place. En 2009, dans le top 10 des « champions des questions parlementaires » du Standaard, il y avait ainsi quatre Vlaams Belang ! Ah ça ! Ils posent des tas de questions, non sans arrière-pensées. Ils déposent des tas de textes de loi où se cache une mauvaise foi de bel aloi.

Bien sûr, les journalistes ajoutent à ces données quantitatives une dose de qualitatif, en estimant « la connaissance des dossiers », donnée éminemment subjective, sans compter que certains dossiers sont inintéressants, voire dangereux. Force est de constater que les données chiffrées prennent toutefois un caractère prépondérant quand ce genre de top dix est diffusé dans l’aula publique. En 2003, De Standaard a ainsi couronné Frieda Brepoels, députée N-VA. On apprend sur le site de son parti que « Frieda Brepoels est, d’après De Standaard, la meilleure députée de l’année passée. Elle est à l’origine de 46 interpellations, de 280 questions orales, de 166 questions écrites et de 37 propositions de loi. » C’est à se demander si elle a dormi cette année-là !

La question qualitative, si elle est bien évidemment abordée, ne couvre pas l’ensemble des critères requis pour juger du travail parlementaire : pertinence des questions, qualité et faisabilité des textes, intérêt des sujets pour la population, précision de la recherche précédant leur rédaction. Il faudrait en effet des mois de recherche à toute une équipe journalistique pour les évaluer, et encore, ce ne serait qu’une estimation très subjective ! Ben Weyts s’est lui aussi retrouvé dans un top 10 des meilleurs parlementaires. Il s’est fait remarquer cette année en posant des questions sur le nombre d’immatriculations ou de paperasseries demandées en néerlandais à Bruxelles. Gageons qu’il connait le dossier sur le bout des doigts. Mais jusqu’ici, l’intérêt potentiel de ses questions laisse tout le monde perplexe ! Faisons toutefois confiance aux journalistes du Standaard, du Morgen ou de Sudpresse : leur intention est bonne et leur information reste bien plus pertinente que les « sondages » internet souvent très orientés que l’on trouve sur bien des sites en ligne. Mais reconnaissons que ces rapports annuels nous font tout juste frôler le translucide. Mais atteindre la transparence, jamais !

Cette pseudo-transparence a beaucoup de succès aussi du côté des partis. Ainsi, lors des difficiles négociations institutionnelles belges, des voix (politiques) se sont élevées pour réclamer la transparence quant aux textes élaborés par les différents informateurs, formateurs, éclaireurs et navetteurs [2]. Force est de constater que tous les partis qui réclamaient cette révélation avaient quelque chose à gagner à ce qu’on publie les notes Vande Lanotte, Beke ou Di Rupo. Mais le citoyen, lui, que pouvait-il y trouver ? Car dans un débat aussi chargé de non-dits, et aussi technique, seule la discrétion permettait aux sages assistés de technocrates dument informés d’arriver à un vrai équilibre institutionnel. Il y a un moment où le bien commun, pour s’exercer, a besoin de se déconnecter de la « volonté populaire ».

Mais revenons à nos notes — complexes — de chefs négociateurs. Réclamer la divulgation de ces textes ne servait pas tant le citoyen que les stratégies de partis. Cela permettait de contrer tel ou tel point d’un futur accord potentiel, ce qui revenait évidemment à le compromettre. Là encore, la « transparence » servait l’opacité servie à une opinion publique qui s’est promptement divisée entre les partisans de la « clarté » sur les propositions qui se trouvaient sur la table, et ceux qui pensaient qu’il valait mieux laisser les délégués de la nation travailler dans une discrétion salvatrice. Les premiers se réclamant bien évidemment de la transparence, de la démocratie et du droit à l’information. Pourtant, la démocratie à l’occidentale fonctionne d’abord sur le principe de la délégation de pouvoir, et non sur celui d’une quelconque vérité ou d’une transparence. Bien sûr, la publicité des débats indispensable à l’exercice d’un pouvoir démocratique est en principe transparente. Mais le magma médiatique des idées et des concepts vient brouiller la rétine du citoyen — qui, du reste, ne lit pas Le Moniteur belge, s’intéresse rarement aux articles détaillés sur telle ou telle loi et s’en tient plus généralement à l’interprétation du journaliste. Et quelquefois, c’est le législateur lui-même qui opacifie à dessein. Ainsi, le Wooncode (Code du logement) de la Région flamande impose au futur locataire d’un logement social de montrer une volonté d’apprendre le néerlandais, ce qui, avouons-le, n’est franchement pas très contraignant. Sauf que le décret d’application de ce code, passé presque inaperçu dans la presse (le relais réel entre pouvoir et citoyen) précisait que par « volonté d’apprendre le néerlandais », il fallait légalement comprendre « suivre 240 heures de cours de néerlandais en deux ans, sous peine d’une amende pouvant aller jusqu’à… 5.000 euros ». On pourra bien entendu trouver des exemples similaires dans toutes les régions, dans tous les pays.

La transparence brandie comme une nécessité cache donc presque toujours quelque chose. Tout comme la liberté, qui s’arrête à celle d’autrui, la transparence, quand on peut l’évoquer (par exemple sur la déclaration des mandats des députés), ne porte jamais que sur un nombre donné de sujets. Mais même là, elle se piège elle-même : dès lors que la déclaration des mandats est obligatoire, que ce soit du fait du législateur ou de la pression partisane, publique ou journalistique, chacun s’efforcera au moins à terme de s’y soumettre et ceux qui s’en gausseront le plus auront peut-être le plus d’autres choses à cacher. On ne soulève jamais que l’un ou l’autre pan de ce vaste monde qu’est la politique, monde secret par nature, par vice autant que par nécessité. Et quelquefois, on le soulève (intentionnellement) pour de mauvaises raisons. L’usage immodéré du mot transparence, comme des mots démocratie ou liberté, doit donc attirer encore et toujours notre attention. Le vrai (sic) démocrate n’a pas besoin de crier sur tous les toits qu’il l’est. Les politiques vraiment transparentes non plus. Et puis, la transparence est un art périlleux. La glasnost n’a-t-elle pas (heureusement) couté la vie aux régimes soviétiques de toute l’Europe ?

Pour comprendre le vrai danger de ces confusions, allons faire un tour dans le top un sur l’échelle de Richter de l’épouvante politique. En 1947, Viktor Klemperer, écrivain allemand relégué par les nazis à sa seule « identité juive » (il s’était converti au protestantisme), publia les notes qu’il avait prises patiemment à partir de 1933, sur la perversion du sens des mots par le régime hitlérien. L’usage enragé du préfixe Volks [3] dans toutes sortes de combinaisons de mots (dont il nous reste Volkswagen, voiture du Peuple), la préférence donnée aux termes organiques et les références systématiques à l’histoire ont doucement et insensiblement pénétré la société allemande de l’époque et brouillé l’ensemble des contrefeux démocrates. Ces concepts tout faits, difficiles à contrer, parce que très bien intégrés dans le discours politique et vendus pour pas cher au public citoyen, furent parmi les armes les plus efficaces de la dictature pour abattre d’avance tout discours d’opposition, avant d’abattre les opposants eux-mêmes. Ce faisant, les intellectuels du régime n’ont en réalité fait qu’industrialiser un travers présent dans toute société : la séduction des termes donnés pour positifs dans l’aréopage et la confusion sémantique qu’elle fait naitre. Le mot Freiheit [4] est superbe, mais peut aussi bien qualifier la vraie liberté (celle qui me permet d’écrire ici sans trop de freins) que celle qu’un régime sanguinaire s’octroie à lui-même. Lorsqu’il est prononcé devant un million de personnes, celles-ci ont une tendance tragique à entendre le premier sens, quand elles devraient craindre plutôt le second.

Comme tout autre groupe humain, le monde dit occidental discourt lui aussi en faisant la part belle aux concepts prédigérés. Des mots comme social, solidarité, droit du sol, liberté d’expression, peuple, identité, liberté, démocratie, sont déviés de leur sens premier et sèment une confusion dont les extrêmes peuvent tirer profit. Un jour, un jeune militant m’a expliqué que la Constitution européenne était antidémocratique. Sur son T-shirt, il y avait pourtant un joli portrait de Mao-Tse-Toung.

Quotidiennement, nous donnons donc en toute innocence (ou pas) une valeur inconsidérée à l’humanisme, à la gauche, au libéralisme, à la démocratie. La transparence, soi-disant valeur intrinsèque de la relation idéale entre État et citoyens, n’échappe pas à la règle. Soyons-en avertis. Car dans cet univers ultramédiatisé, les concepts se fixent rapidement hors de leur sens premier, et chacun de nous participe sans le savoir à la perversion permanente du langage, à l’établissement d’une novlangue qui nous échappera le jour où une nouvelle forme d’oppression s’y intéressera de suffisamment près pour nous la confisquer. En toute transparence.

Ah oui, j’oubliais. Histoire d’être parfaitement transparent à mon tour, et de vous permettre de tout savoir sur l’auteur de ces lignes, je dois vous avouer que je cuisine au wok tous les samedis.

[1Mais est-ce de la vraie transparence, si je ne « révèle » rien d’autre ?

[2Elio Di Rupo a, pour obtenir un accord, fait la navette entre les délégations francophones et néerlandophones, installées dans deux pièces séparées.

[3Volks : du peuple ou populaire.

[4Freiheit : liberté.

Marcel Sel est l’auteur de La Flandre, ça n’existe pas, de Walen Buiten et des Secrets de Bart De Wever. Il publie chaque semaine une chronique (La fine Fleur) dans Télépro et a notamment rédigé des articles dans Le Soir et Slate.fr. Il est également l’auteur d’Un Blog de Sel (<http://blog.marcelsel.com> ), principalement axé sur la politique belge. Il est régulièrement interviewé par les médias belges (Le Soir, RTBF, RTL-TVI…) ou étrangers [BBC World Service, France Culture, France 3, LCI, LCP, Le Devoir (Canada), PRI’s The World (USA)] pour son point de vue tranché, et quelquefois de mauvais esprit, sur la politique belge et ses recherches sur la N-VA.