1948-1998, Israël-Palestine : nations en quête d’État(s)


Proche et Moyen-orient.

Le 30 avril dernier, l’État d’Israël célébrait le cinquantième anniversaire de sa création. Cet anniversaire, La Revue Nou­velle entend bien le replacer dans le cadre inévitable du conflit israélo-palestinien, un conflit consubstantiel de l’État d’Israël, son alpha et son oméga. C’est pourquoi ce dossier se concentre essentiellement sur les prémices de 1948 et laisse de côté les problèmes propres à la société israélienne contemporaine (montée en puissance des religieux, tribalisation de l’identité nationale, exclusion sociale et culturelle des Juifs orientaux, conflit entre israélianité, communautarisme et rejudaïsation essentiellement américaine, etc.), tout comme ses réussites (renaissance de la langue hébraïque, stabilisation relative d’un creuset eretz-israélien). Certaines informations contenues dans ce dossier peuvent surprendre. La plupart proviennent pourtant de sources israéliennes et, il faut le souligner, de travaux d’historiens issus d’une génération née après la guerre de 1948 et confrontée à la mémoire entêtante des Palestiniens.
Ainsi, le 14 mai 1948, au terme de soixante-six ans d’efforts économiques, militaires et diplomatiques, l’avant-garde travailliste du mouvement sioniste arrivait à ses fins et parvenait à ressusciter un État-nation juif en Palestine, trois ans après la libération des camps d’extermination nazis. Les dirigeants sionistes ont vu dans la tragédie des Juifs d’Europe une confirmation de leur vision profondément pessimiste du destin juif. Le 29 aout 1897, Theodor Herzl, journaliste juif autrichien traumatisé par l’affaire Dreyfus, convoquait à Bâle le premier congrès sioniste. Emboitant le pas à l’allemand Moses Hess (Rome et Jérusalem, 1866), au russe Leo Pinsker (Auto-émancipation, 1882) et aux « Amants de Sion » d’Asher Ginsberg, alias Ehad Ha’Am (« Un du Peuple »), Herzl avait publié en 1896 un projet pour une « solution moderne de la question juive », L’État des Juifs.

Nationalisme est-européen et fait palestinien

Si Herzl et Hess étaient des Juifs d’Europe centrale, les cadres culturels et politiques du mouvement sioniste, ainsi que leurs bases, provenaient tous des villes et bourgades d’Europe orientale. Une Europe orientale où l’assimilation était impossible, voire refusée, tant le judaïsme de cette vaste région s’assimilait, linguistiquement et culturellement, à une quasi-nation largement dépourvue de continuité territoriale. Le conflit israélo-palestinien a débuté dès 1882, dès l’instant où l’espace palestinien a été intégré dans le désir de nombreux Juifs d’échapper à la disparition collective en Europe orientale et à l’émigration individuelle vers l’Amérique. Ce conflit prendra une tournure toute particulière quand le mouvement sioniste sera pris en main par son aile travailliste, une aile qui forcera la restructuration d’une Palestine réfractaire et incarnera la rupture avec la culture et l’héritage de la diaspora, la défiance envers les nations, la sacralisation de la terre et de la force et l’autodéfense, mythifiée mais obligée.

Ce programme utopique, non exempt d’une dimension ethnocentrique et coloniale propre aux sociétés européennes de l’époque, allait pourtant se heurter à de multiples contingences. Première contingence, le peu d’empressement des masses juives d’Europe orientale à participer à une renaissance nationale en Palestine, des masses bien plus attirées par le rêve américain ou les utopies révolutionnaires est-européennes. Cette contingence allait diminuer en pondération à mesure que l’émancipation collective se heurterait aux régimes autoritaires est-européens et que les frontières des États occidentaux se fermeraient à l’immigration, avant et après la Shoah. Une deuxième contingence était l’hostilité d’une large fraction du monde religieux à toute idée de résurrection anté-messianique, hostilité que la Shoah allait aussi atténuer, sans parler de l’apparition d’un mouvement de judaïsation du sionisme, le Mizrahi (Centre spirituel) du rabbin Avraham Kook, mouvement aujourd’hui représenté par le Mafdal (Parti national religieux).

Mais, la contingence qui s’imposera de façon permanente et structurante aux pionniers sionistes, c’est bien entendu la Palestine elle-même. C’est que l’« Eretz-Israël » dans laquelle les cadres sionistes rêvent de créer un État, cette Eretz-Israël n’est plus juive depuis deux mille ans. Loin d’être une « terre sans peuple pour un peuple sans terre », la Palestine est, depuis quinze siècles, un pays du Moyen-Orient arabo-musulman, un pays recouvert de villes et de villages, remontant pour la plupart à l’Antiquité, et peuplé de Pales­tiniens dont la culture est arabe. En foulant le sol de la Palestine, les premiers colons vont être confrontés à une réalité arabe qui les forcera à choisir entre partir, imposer leur présence par la force et, voie médiane et minoritaire, abandonner le sionisme politique. Une majorité de pionniers, partagée entre les motivations prosaïques et la conviction de représenter une avant-garde nationale, choisira de s’imposer aux autochtones.

Nouvelle histoire

D’abord l’apanage de cercles intellectuels restreints, la révision des principaux dogmes israéliens s’opère dorénavant sur les petits écrans. Depuis six mois, la télévision israélienne programme une série documentaire intitulée Tkouma (« Renaissance ») et consacrée aux cinquante ans de l’État et au conflit israélo-palestinien. Malgré le tollé provoqué dans les états-majors politiques par des faits « que l’on aurait voulu oublier » (Arié Caspi, Ha’Aretz, 3 avril 1998), l’opinion, quoi qu’elle puisse en retirer comme conclusions, s’ouvre au fait que les Palestiniens ont, dès le début, eu de bonnes raisons de se sentir spoliés et niés, que la plupart des réfugiés palestiniens sont partis contraints et forcés, et que, dès 1948, les États arabes, aussi divisés fussent-ils, ont cherché une issue diplomatique et un compromis viable avec Israël. L’innocence perdue et le voile d’ignorance déchiré, restent les issues politiques. Aussi peu nombreuses soient-elles, elles ne peuvent qu’opérer une synthèse entre un passé démythifié, un présent imposant et un futur incertain. Les accords d’Oslo avaient semblé esquisser une issue enfin positive à un conflit pratiquement insoluble. Pourtant, ils péchaient par l’absence de réelle reconnaissance mutuelle. Si les Palestiniens ont reconnu le droit d’Israël à vivre dans des frontières sures, l’État hébreu n’a à ce jour reconnu que l’existence d’un peuple palestinien, sans référence aucune au droit à l’autodétermination et à un État.

Apories de l’État-nation

Au nom d’un principe de réalité fait autant d’histoire que d’économie, de démographie et de rapport de forces, Israël, acteur dominant, et la Palestine, acteur dominé, devront cohabiter. Mais dans quelle structure  ? Binationale  ? Biétatique  ? Ethnocratique  ? Les options privilégiées par le Parti travailliste, par le Likoud et par le nouveau parti centriste Atid s’inspirent plus d’une logique de séparation que de partage. Elles restent fondées sur la quête désespérée d’une majorité démographique juive par le biais d’une appropriation autoritaire et unilatérale de la terre, mais du nombre le plus réduit possible de « non-Juifs ». Aujourd’hui, tant les travaillistes que le Likoud sont acquis à un compromis territorial fondé sur l’existence d’un seul État réel à l’ouest du Jourdain, Israël. L’autre État, palestinien, ne serait que virtuel. Il serait dépourvu de continuité territoriale, de libre contrôle des frontières et de libre accès aux ressources naturelles. Il serait en outre amputé d’au moins 40 % de son territoire résiduel par l’annexion des zones sécuritaires et des colonies de peuplement intégrées aux plans de développement de l’État hébreu. Privé de tout droit de décision en matière de retour de réfugiés, cet État palestinien n’aurait d’État que le nom, en ce qu’il serait privé de ce qui fait le fondement même d’un État, à savoir l’octroi de la résidence et de la citoyenneté à qui en fait la demande.

À ce stade, et au vu des différents projets avancés par les acteurs politiques israéliens, il est permis de se demander si l’utopie sioniste ne condense pas en soi les apories du modèle de l’État-nation. Cette utopie, en œuvrant à la recomposition d’une nation juive dans un pays non juif, a bien dû, à un moment ou l’autre, forcer les tendances lourdes de la démographie et de l’économie pour créer un espace juif exclusif. Avec la création de l’État et le maintien d’une minorité palestinienne dans ses frontières, Israël a ensuite dû adopter une série de lois foncières discriminatoires destinées à amortir le plus possible la croissance naturelle de cette minorité. Aujourd’hui, c’est le même processus qui est en cours dans les territoires occupés, mais avec la coopération forcée des Palestiniens. Ces derniers se sont vu reconnaitre une existence collective et le droit à une sorte d’autogestion sur des territoires limités. Les autres territoires sont sur le point d’être cédés à une nation juive israélienne qui se fonde comme « ethnocratique » (Meron Benvenisti) et qui, pour assurer sa survie étatique, se voit forcée de maintenir sa prépondérance démographique et territoriale, et se place dans l’impossibilité de renoncer à une politique d’immigration illimitée et de colonisation de peuplement.

Apories de l’État-nation, disait-on. Cet État-nation, les Palestiniens ne s’y sont rangés qu’au terme d’un long processus historique. Pendant les vingt-cinq premières années d’exil, leur mot d’ordre a été la Awda, le Retour, une idée qui exprimait simplement le désir de réhabilitation de la communauté arabe en Palestine. Les années septante ont ensuite vu l’O.L.P. passer d’un discours anticolonial classique à la reconnaissance implicite d’une minorité nationale juive en Palestine. La concrétisation politique de cette reconnaissance est ensuite passée de la revendication d’un État arabe démocratique sur toute la Palestine à la lutte pour un État arabe séparé sur les territoires occupés de Cisjordanie et de Gaza. Dans un contexte caractérisé par un rapport de forces implacablement favorable à Israël, la quête désespérée d’un État-nation arabe et le désir d’une superstructure préétatique palestinienne d’exercer un pouvoir régalien ont fini par faire écho aux prérequis israéliens de « séparation » entre Juifs et Palestiniens et de confinement de ces derniers dans une structure para-étatique organisée autour des seules « concentrations démographiques arabes », principe réducteur et discriminant s’il en est.

État(s) de la reconnaissance

Même en cas de retour des travaillistes israéliens au pouvoir, les Palestiniens risquent d’exercer une autodétermination extrêmement réduite sur un territoire tronçonné et soumis à des impératifs formulés par le seul État d’Israël. Les conditions économiques, politiques et démographiques de cette « séparation » risquent en outre d’amorcer une formidable bombe à retardement aux frontières d’Israël. Cette perspective est à ce point lourde de dangers que, à droite comme à gauche, en Israël comme chez les Palestiniens, des voix timides s’élèvent pour envisager une solution à long terme qui tienne compte de l’existence de deux nations irrémédiablement entremêlées et évite le passage par deux États-nations, l’un réel et souverain, l’autre virtuel et dépendant, qui ne ferait qu’augmenter les risques de déflagration. Quoi qu’il en soit, cadre biétatique ou monoétatique, la solution envisagée ne pourra faire l’économie d’une relative « dé-sionisation » de l’État juif, c’est-à-dire la capacité de la nation juive israélienne à projeter sa pérennité en d’autres termes que la colonisation de peuplement.

Si on en n’est pas encore là, des pas ont été posés. En passant du statut idéologique de « sionistes » à celui, plus empirique, d’« Israé­liens », les Juifs israéliens se sont vu reconnaitre par une Palestine qui se sent légitimement dépossédée. Inversement, en passant du statut minorisant et anhistorique d’« Arabes d’Eretz-Israël » à celui de « Palestiniens », ces derniers se sont vu reconnaitre par un Israël pourtant né d’une « pulsion idéologique » indifférente à leur égard. Ces reconnaissances sont éminemment pragmatiques. Israël, ayant échoué à trouver d’autres interlocuteurs arabes, a bien dû reconnaitre les Palestiniens en tant que peuple pour trouver un partenaire avec qui négocier et à qui imposer certaines options. Ces Palestiniens doivent leur reconnaissance au souvenir, entêtant et concret, qu’ils ont imposé aux Israéliens. Inversement, les Israéliens doivent leur reconnaissance au fait que les Palestiniens n’ont eu d’autre choix que d’assumer leur défaite politique et d’assurer les conditions minimales d’existence collective.
La reconnaissance de l’existence de l’autre n’est pas tout. La question qui se pose, c’est de savoir si, comme l’affirme le chroniqueur Tom Segev, la reconnaissance de l’autre doit s’accompagner d’une reconnaissance de la tragédie qui structure le plus son identité. Quand les Palestiniens demandent à Israël de reconnaitre sa responsabilité dans la Catastrophe (Nakba) de 1948, Israël exige des Palestiniens qu’ils reconnaissent la Catastrophe (Shoah) du génocide juif de 1939-1945. Forgés dans des temporalités différentes, ces deux termes recouvrent des réalités également différentes et dans lesquelles Juifs et Palestiniens n’étaient pas mis en présence les uns des autres.

Elias Sanbar, directeur de la Revue d’études palestiniennes, nous a généreusement accordé un interview, en dépit d’un emploi du temps monopolisé par la réalisation d’un numéro consacré exclusivement au cinquantière anniversaire de la Nakba, « mai 1948, un pays disparait » (numéro 15, printemps 1998). La Revue nouvelle a par ailleurs bénéficié de l’apport des chercheurs israéliens Ilan Pappé et Amnon Raz-Krakotzkin, et de Tikva Honig-Parnass, actrice de la guerre de 1948 et rédactrice en chef de News from Within, mensuel anglophone israélo-palestinien de l’Alternative Information Center. Initialement publiés en février 1998 dans Mitzad Shéni (« D’autre part »), la revue hébraïque de l’A.I.C., ces articles sont traduit et adaptés avec l’accord de son directeur Michaël Warschawski. Pour faciliter la bonne compréhension d’un public non israélien et non palestinien, nous les avons accompagnés de références supplémentaires.