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Le roi m’a dit qu’il s’est levé tôt ce matin et d’une joyeuse humeur teintée néanmoins d’un zeste de nostalgie. Ses vacances à la neige en son palais d’hiver avaient dû être écourtées pour cause de chamailleries entre ses ministres dont certains le réclamaient à Bruxelles. Il s’en fit, me dit-il, une raison : il n’avait pu vraiment profiter du grand air propice aux grandes randonnées : les suites de son opération au col de je ne sais plus quoi l’avaient astreint à garder plusieurs jours la chambre où il avait pris quelque plaisir à s’atteler à un puzzle difficile représentant une Belgique éclatée en quinze cents morceaux.
Le roi m’a dit qu’hier il a reçu Yves Leterme. Vous savez ce monsieur qui est un grand amateur de porto, et surtout celui d’une marque au nom bizarre qu’il a fallu faire chercher à la rue de la Brabançonne. Un peu raide dans son fauteuil et le regard toujours un peu en coin, il aurait fait comprendre à mot couvert, m’a dit le roi, qu’il souhaiterait que le 23 mars soit une date marquée par l’impossibilité de régner.
Le roi m’a dit qu’il comprenait son problème et qu’il appréciait sa délicatesse, mais qu’il devait en référer à ses partenaires et amis de la majorité et sans doute aussi à l’opposition puisqu’elle déclarait vouloir « prendre ses responsabilités ».
Le roi m’a dit qu’il a ensuite reçu en audience Didier Reynders (sans sa sœur). Rentré d’une partie de chasse à Vissoul, il s’est excusé de ne pas avoir eu le temps de se changer. Il lui avait fallu de longues minutes et de nombreuses circonlocutions avant d’en venir au fait, à savoir que Joëlle Milquet, dont il ne remettait nullement en question la loyauté, l’avait entretenu de son intention de prendre des vacances avec ses quatre enfants pendant la période du conclave budgétaire.
Pendant qu’il s’entretenait avec son hôte, le roi m’a dit qu’Elio di Rupo frappa à la porte, et, ignorant le voyant lumineux qui indiquait « Occupé - Bezet », entra sans crier gare, accompagné de sa comparse du Cartel nationaliste social chrétien et de son jeune climatologue. En tenue de sport post-électorale et arborant la photo de Nicolas Sarkozy sur son nœud papillon, il venait, me dit le roi, demander de pouvoir utiliser les serres pour tenir son quatre-vingt-troisième atelier du progrès.
« Au moment où je lui présentais mes hôtes, me raconta le roi, un majordome vint me prévenir que Madame Durant, Messieurs Javaux, De Wever, Flahaut et Maingain se trouvaient dans l’antichambre dans l’attente d’être reçus en audience. » Ils avaient devancé les ambassadeurs d’Ouzbékistan, du Timor Oriental et de la Mongolie venus présenter leurs lettres de créance.
Le roi m’a dit que, pour plus d’efficacité et attendu qu’il était couvert par le seing du Premier ministre auquel il téléphona derechef, il se résolut à faire entrer tout ce monde, ambassadeurs compris, et demanda que l’on apporte une collation (grecque) et des boissons légères, Yves Leterme ayant vidé la bouteille de porto.
Le roi m’a dit que ce colloque singulier fut des plus sympathiques. « Monsieur Flahaut m’entretint des dernières avaries de ses hélicoptères et de ses C-130 ainsi que du dernier film qu’il avait vu. Madame Milquet, s’obstinant à me parler dans un néerlandais par ailleurs impeccable, me parla de ses projets de voyage et de ses enfants. Monsieur di Rupo rivalisa d’amabilités avec Monsieur Reynders et réussit à le convaincre du bien-fondé de la non-taxation des actions obligataires et autres déductions fiscales dont pourraient largement bénéficier les hauts cadres de son parti. Madame Durant s’enquit aimablement du bruit que faisaient les avions de Monsieur Flahaut en survolant le Palais, tandis que Monsieur Javaux me parla du premier incendie qui avait eu lieu dans sa commune. Le jeune climatologue qui accompagnait Monsieur di Rupo me parla des bénéfices que l’étude du climat pourrait retirer des horoscopes. Seul Monsieur De Wever semblait faire bande à part : il parcourait en connaisseur les livres d’histoire et les Assimil de ma bibliothèque. »
Le roi m’a dit alors que, profitant sans doute d’une inattention du majordome, il vit entrer subrepticement Messieurs Uyttendaele et Delpérée, suivis comme leurs ombres par le directeur du Standaard, Monsieur Peter Vandermeersch et par Madame Béatrice Delvaux, rédactrice en chef du Soir.
Les deux premiers semblaient inquiets et avaient un air fouineur. Le roi m’a dit par la suite que son majordome les avait surpris en train de faire les poches des invités : ils cherchaient à savoir, paraît-il, si ces invités circonstanciels n’avaient pas branché leurs enregistreurs et portables pour capter les conversations d’un colloque qui devait, à leurs yeux, rester singulier. Les deux derniers, me dit le roi, prenaient frénétiquement des notes qu’ils confrontaient régulièrement.
Le roi m’a dit qu’il avait été fort réconforté par cette matinée marquée par la chaleur amicale dont faisaient preuve ses invités. « Il n’y eut, me dit-il, aucune fausse note, sauf que, comme je l’appris par la suite, Monsieur Michel avait été éconduit à la porte d’entrée parce qu’il ne portait pas de macaron ministériel. Même les ambassadeurs ouzbeks, timorais et mongol semblaient très satisfaits de cette entrevue qui leur permit de mieux comprendre notre petit pays. À tel point qu’ils quittèrent le Palais en oubliant de me remettre leurs lettres de créances. »