Ça déménage... Petite suite drolatique pour édifier quelques assistants-déménageurs

Jacques Vandenschrick

Ça déménage ?

Cette expression un peu relâchée, « jeune » et familière (pour le sens, pas si différente de « ça décoiffe ») convient-elle à la vénérable Revue nouvelle ? Pourrait-eIle, un peu racoleuse, se l’appliquer sur le tee-shirt, comme un slogan, une devise, un acte de foi et de contrition, une résolution ? Il semble bien que oui, sans doute. Ici et là. À l’occasion. Quand elle y irait d’un propos un peu plus « poil à gratter » que d’habitude. On l’aimerait d’ailleurs, parfois, un peu plus mal coiffée [1], plus décoiffante, plus « déménageante ». L’est-elle ? Le fait-elle ? Au lecteur d’en décider.

En revanche, pour ce qui est de déménager, au premier sens - « moving’s truck » et « Wallons frères » ! - ça, La Revue nouvelle connaît. Je me demande d’ailleurs parfois si ce n’est pas un peu ça aussi qui m’attire en elle. Le côté « roulettes aux meubles », comme jadis, chez mes parents, l’ambiance un peu « tzigane », archives en dépôt chez des cousins, « frappés-déguerpis », itinérants ayant « peu de bottes et point de chapeau » (Victor Hugo), campement mental faussement sévère qu’on déserte dans la nuit, en rigolant de la tête des gens sérieux qui ne s’y retrouveront pas...

Michel Molitor, dans une anamnèse immobilière [2] un brin nostalgique, a, déjà en octobre1995, retracé l’errance physique de la revue depuis le milieu des années soixante. Comme on le sait, nos demeures nous trahissent. Et à rappeler ses tanières, on finit par avouer ses manières. Aussi l’article de Molitor mérite-t-il relecture parce qu’au-delà du rappel de notre joyeux nomadisme, il esquisse le portrait paradoxal d’une stabilité de fond dans les options et la philosophie non dite de ceux qui, de 1960 à 1995, ont conduit la vieille dame, à travers une bonne dizaine de repaires qui, par quelque chose, à chaque fois, ressemblaient un peu à notre vieille Revue nouvelle, lui complaisaient secrètement, formaient au fond son corps concret et notre rapport fidèle (ou infidèle quand nous n’aimions pas ses façons et que nous la boudions) à ses habitudes. Jusqu’à la dernière étape, cet étage de coin, qui fleurait bon, mais un peu trop la cuisine extrême-orientale du rez-de-chaussée, entre boulevard Général Jacques et chaussée de Boondael, dont nous avons été contraints de nous retirer, pour reprendre à nouveau, au cœur de cet été caniculaire, le long voyage identificateur.

Et comme c’est toujours quand le train s’ébranle que l’on est assailli par les souvenirs, sans rien avoir à reprendre à l’impeccable propos de Michel Molitor, valant toujours parfaitement programme et feuille de route (relisons, relisons ! On ne relit pas assez La Revue nouvelle), toutes sortes de lieux, d’instants passés et de visages réapparus à l’occasion de la réévocation des lieux, m’entraînent ici dans une étrange visite à la Perec où je me repasse « ma » revue gyrovague par un bout-fantôme de mon approximative mémoire d’elle, au fond toujours à la fois si chèrement ancienne et nouvelle.

Je me souviens... Je me souviens d’Albert Bastenier, mon vieil ami de toujours qui me parlait, tout en un, du Brésil de Comblin, de Robert Vander Gucht, immense prêtre soviétologue qui ne savait pas cuire un œuf, du mouvement « Montée humaine » et de cette fameuse Revue nouvelle dont, jeune clampin, je ne savais rien et où j’ai commencé d’envoyer des papiers (petits articulets sur le jeune théâtre anglais ou le sit-in chahuté que nous avions fait ensemble dans les murs de l’ambassade des États-Unis, contre la guerre au Vietnam et ça n’avait pas plu aux gendarmes). En ce temps-là, pour moi, La Revue nouvelle, c’était nulle part et d’abord dans les phrases et le récit des autres.

Je me souviens de Pierre Yerlès, ludion libertaire, qui rassemblait une équipe littéraire un peu chimérique, sur les parquets craquants des bureaux du square de la Résidence. Il fallait en avoir marre d’être un croupion de bout de volume. La revue devait faire place à la culture. Nouveau roman, Claude Simon. On parlait de ce qu’on n’avait pas lu. On méprisait les vieilleries. Il y avait Jean-Louis Crousse, poète délicat. D’austères savants littéraires comme Adolphe Grégoire, Michel Lechantre ou René Andrianne. On était radicaux. On parlotait pas mal. 68 approchait.

Je me souviens de Jean Delfosse, dans le bureau Casterman de l’avenue de Roodebeek. Immense Samuel Beckett en rude velours gris, bouffarde plus grosse que le poing, Jean-le-têtu, raideur cervicale métaphysique, « paffait [3] » en continu la forte fumée de son tabac nature. On n’était pas encore à l’ère des intolérances hygiénistes des écolos. Jean consentait trois ou quatre mots, définitifs, toutes les deux heures. Je me souviens de sa bonté rude, de son goût tranquille du défi, de son rire un peu hennissant, adapté aux éclats rosses de son poulain, Marc Delepeleire. Ce fut pour moi, là, la grande époque des apprentissages. Mes universités fantasques. Jean-Jacques Jespers venait parfois. On croisait ainsi des journalistes de gauche cultivés et on ne savait pas encore que c’était exceptionnel. On savait qu’on avait des pères. Ils ne venaient pas souvent. Mais on voyait parfois Jules-Gérard Libois, tête d’Humphrey Bogart jouant les empereurs romains, une sorte de Camus osant, au nom de son immense expérience, un conseil aux jeunes avec un sourire diagonal de l’œil et un timbre rebondi, sonnant entre wallon et parigot... François Martou a tellement débordé de tout cadre, que j’ai du mal à revoir, élu dans le fonds des images qui constituent ma mémoire des lieux de La Revue nouvelle, ceux qui, le cadrant, colleraient à ce géant fait pour être à l’aise en tout lieu. « François Partout », disait-on au MOC... Je me souviens des assemblées générales statutaires où François, trésorier, commentait nos situations difficiles avec une espèce d’optimisme insubmersible et bourru, ponctuant sa proposition budgétaire d’allusions dévastatrices aux pratiques bancaires. Je m’amusais sans tout comprendre. C’était sans doute aussi à Roodebeek.

C’est aussi en cette époque et dans ces lieux que Denise Moeykens fut un bref moment secrétaire de la revue. Le raffinement de cette femme archangélique, tôt brûlée par la maladie, n’est sans doute plus présent dans la mémoire de beaucoup. Quelques chroniques signées d’elle, attestent de son talent et de quelque chose en elle d’indéfinissable dans l’ordre de l’intégrité absolue de l’âme. Flottait autour de sa timidité paradoxale une impression un peu dansante, celle d’une personne très belle, sachant aller tout entière vers autrui et vers sa propre vérité. Sans concession. Bien des choses secrètes en moi lui sont dues...

Je me souviens... Mais ma mémoire brouille souvent la chronologie de l’occupation de ces lieux où la revue a campé. La rue Saint-Laurent, c’était vraiment avant la chaussée de Gand ? Ou juste après ?

Je me souviens de la rue van Elewyck. J’ai l’impression, après coup, que là, c’était toujours l’été. La figure et la présence solaire de Marc Delepeleire y étaient sans doute pour beaucoup. On arrivait enfin dans une baraque vraiment chaleureuse, après un petit escalier (je le vois, un peu ridicule et de marbre blanc sur ses premières marches). Je me souviens de Naïm Khader qui expliquait des choses à son frère Bichara, en l’appelant affectueusement « habibi-mon amour ». Et on souriait du propos. Naïm-le-passionné, cet autre soleil, alors plein d’espoir en une Palestine prochaine...

Je me souviens de Marc Delepeleire. Mais Marc est tellement vivant dans mon souvenir et j’ai une telle reconnaissance et admiration pour sa folle générosité de vivant que j’ai du mal à dire autre chose que ce que j’ai déjà écrit à l’heure de la mort de cet ami, écorché-vif qui avait su allier, avec un humour ravageur dans une existence aventurée, une intelligence miroitante et sensuelle, une culture infinie et une humanité désarmante. Je suis fier d’avoir porté son cercueil, épaule contre épaule avec son fils, avec Michel Molitor, Albert Bastenier, Philippe Brau et Henri Sonet.

Je me souviens de l’escalier miteux de l’avenue Van Volxem. J’arrivais, fin de matinée, très pressé, avec mes cheveux un peu longs et mes articles un peu courts et je finissais par traînailler, à discuter avec Andrée Gérard et Ouri Wesoly à l’humour transi, Woody Allen à l’œil rond ou, dans le foutu escalier, à causer avec Mariella Braccialini, la volcanique, qui allait devenir la cheville (patronale, hein ! pas ouvrière - faut pas charrier ! -) du Festival du film italien de Bruxelles. Elle me félicitait pour mes cheveux, se plaignait de la calvitie de l’ancien redac’ chef.

J’ai peu de souvenirs de la chaussée de Gand. Je n’aimais pas cette fausse boutique, prétentieusement ornée de photos de baleines bleues en plongée, série Ikea. Une queue, un aileron. Je craignais que la revue ne plonge aussi et je l’entendais pleurer au loin, à mille milles de toute région naviguée.

Je me souviens de la rue des Moucherons. Dehors, sinistre coupe-gorge après 23 heures et, dedans, un penché des armoires et une inquiétante courbure du plancher qui effrayaient Michel Molitor et faisaient penser que tôt ou tard, nous finirions par revenir les pieds sur terre. Curieusement, ce lieu qui a connu des débats houleux, des séparations fracassantes et des départs douloureux où je me sentais parfois isolé dans ma sympathie pour certains « sortants », m’a laissé - et tant pis pour l’hérésie ! - des souvenirs profondément admiratifs pour quelques effacés notoires : Christian Panier, impérial et rageur, surdoué au verbe cinglant, bondissant à tout moment de son siège (ah ! la magistrature assise se rêvant debout), ne se radoucissant, comme Dante, qu’au souvenir de Béatrice... Nous sommes restés amis. Vincent Goffart, poète, railleur laconique, instinct de romancier anglais et conviction de seigneur cathare, tout à la fois, fou d’anticipation politique, guettant sans fin, du haut de la forteresse imprenable de son intelligence, l’arrivée des inquisiteurs de tout poil. Andrée Gérard, voix poncée au papier de verre, secrètement maternelle, rigolote au fond, anxieuse par méthode...

C’est également rue des Moucherons que La Revue nouvelle connut une mutation décisive de son mode de fabrication sous l’impulsion subtile de François Ryckmans qui y fut un temps rédacteur en chef et qui arrivait là, après avoir déjà favorisé ailleurs l’évolution d’un autre organe de presse associative. François l’invisible, « pro » jusqu’au scrupule, François patte de velours, dont la discrétion feutrée, la timidité efficace et l’attention permanente aux soucis techniques des collaborateurs gagnèrent aux modernités du faire, la bande d’insoucieux que nous étions, assoupis par routine, dans des modes de communication artisanaux exaspérant pour le secrétariat... Passionné par les métiers de l’information et leur éthique, ayant l’Afrique plantée au cœur, François ne fut guère long chez nous. Comment fait-on, quand on déménage, pour ne pas oublier les taiseux ?

Je me souviens de la rue Potagère, îlot bourgeois micro-peinard. On y allait pépère, en se tâtant, un peu éberlués d’être proprios. La maison était à nous. On ne parlerait donc plus trop de fric, à chaque comité directeur, ni de catastrophe prochaine, ni de crash prévisible, ni d’urgente chasse au chaland abonné. On tentait, moitié rigolards, moitié sceptiques, de comprendre Georges Thill qui, pas drôle du tout, articulait ses interventions, six fois plus vite que Luc Varenne s’époumonant à conter un duel Merckx-Darrigade au sprint à Dax. Mais Georges commençait par la fin et nous nous perdions entre les chambres-à-bulles (Georges-le-génial était physicien !), Michel de Certeau ou ses proclamations d’ultramilitant un peu grimaçant. Marie Denis, prêtait sa fausse naïveté bonhomme [4] aux féministes qui entraient et sortaient pendant que Françoise Collin ne reconnaissait personne. C’est aussi l’époque où l’on aimait se réunir au domicile de l’un ou l’autre. Comme si, d’être propriétaire donnait le désir d’élargir le monde et de conquérir amicalement des espaces encore plus larges tel l’appartement de Jacqueline Aubenas, la maison de Marie Denis [5] ou toutes sortes d’invité(e)s semblaient venir plus volontiers que dans ce qu’ils auraient pu craindre d’entrevoir d’une officine trop marquée, par rapport à leurs convictions. Tant les bureaux, sous leur apparent anonymat, sécrètent, sans qu’on le veuille, les pensées des occupants. Je crois n’avoir rencontré Marcel Liebman - sinon pendant les meetings de l’ULB en 68 - que dans ces réunions « du dehors ». Fraternel et sévère de jugement, nerveux immense, livrant son stock d’histoires juives désopilantes puis, passant sans transition à la dénonciation farouche de la politique d’Israël et du philosémitisme béat de beaucoup de chrétiens, même les plus sensibles aux revendications palestiniennes.

Et puis il y a ceux dont je me souviens partout parce qu’ils ont traversé tant d’endroits où la revue a émigré. Je me souviens de Marie Denis « ici et en tout lieu ». La première fois, c’était quand elle venait d’apprendre qu’elle avait le prix Rossel [6]. Elle arrivait à être l’amie de presque tous, sans exclusive, contemplant les humains sans illusion et avec une sorte de tendresse gouailleuse, dans une langue inimitable, à la fois délurée et classique, comme il est à peu près dit dans le Dictionnaire des créatrices où elle entre demain par la grande porte [7]. Aucune de nos mauvaises chaises n’a eu raison de son dos douloureux. Aucun agenda acrobatique, aucune panne de co-voiturage n’a jamais découragé sa fidélité et l’espèce d’attention qu’elle attachait, en réunion de rédaction, à tout développement, se tenant penchée, visage en oblique, yeux au sourire plissé, bouche incrédule...

Curieusement, le lieu où La Revue nouvelle vient d’achever sa plus longue station (quasi quinze ans !) est celui où mes souvenirs des visages sont les moins inscrits. Vieillesse de ma part ? Les centons de mémoire - comme les médite Jean-Bertrand Pontalis - doivent-ils comme le vin, vieillir eux aussi pour faire que leur brillant intemporel se fige ? Ai-je été la proie d’une aversion soupçonneuse à l’égard de ce qui, au cours de ces quatorze années et au gré de mes présences espacées, m’a parfois semblé être trop la succursale d’un jeune parti et de son effervescence ? Je ne sais. Surnagent quand même quelques images bénéfiques, par dessus les vieux tréteaux, les vitres crasseuses, la lampe un peu fade, l’exiguïté générale et ce que ma paranoïa vivait mal. Ainsi, le sourire désarmé de Théo Hachez, aussi simple et direct que son écriture était torturante, une incarnation de l’amitié sans calcul et de la gentillesse (au sens que les Roumains donnent à « gentil » et qui ajoute à ce mot un poids de civilisation, de légèreté et d’appartenance à la douceur). Me reste aussi, courageuse gardienne du phare le plus inconfortable de la digue intellectuelle francophone de notre fichu pays, l’image de la rédactrice en chef que peuvent nous envier les revues parisiennes les mieux cotées, souplesse et aisance d’une plume luxueuse, empathie naturelle avec toute culture humaine, intelligence immédiate et instinct du texte. La chance ! Et par-dessus toutes les parleries, les deux colonnes de toujours : Albert Bastenier, coïncé dans l’angle, paraissant feuilleter autre chose, l’indignation incarnée qui s’avance - hombre ! - quand une injustice pointe, foi ombrageuse de castillan, humilité d’aristocrate qui sait, par fidélité obstinée au projet de ce qu’entre nous, nous appelons La RN, s’atteler, par secours, à d’interminables tâches de petite main, assez théologien pour ne pas trop croire, mais pour faire. Et Michel Molitor, faux amateur, complice du deuxième rang où il reste une demi-chaise quand on est en retard, mémoire lustrée et verbe rare, tranchant - rarement - un conflit rédactionnel, en optant toujours et sans appel pour une vérité qui ne s’assujettit pas. Puis sortant, grand héritier incontestable dans le brouillard lugubre du boulevard Général Jacques, casquette du clan Sherlock-Molitor sur son crâne gidien. Sainte Gudule a-t-elle existé ? Les bollandistes sont passé par là. Mais Saint Michel existe, c’est lui.

Les lieux finissent par être, un temps, un peu le corps de ceux qui les habitent. Qui regarde les murs finit par voir qui les hanta. La RN est depuis peu un grenier clair. Sur le haut palier, un voisin, co-locataire, invisible. Un poète. Je vous le recommande. Bon signe !-

[1La permanente moins ferme, moins verte ; une mèche ou deux plus rouges ?

[2C’était à l’occasion du n° spécial « 1945-1995, Cinquante ans, rebondir » qui coïncidait avec notre déménagement d’alors, vers le boulevard Général Jacques.

[3Dérivé du verbe flamand « paffen », savoureusement intraduisible et qui, par onomatopée, désigne l’opération du fumeur de pipe qui, tout en maintenant le tuyau de sa pipe entre les dents, émet, par ouverture et fermeture alternées des lèvres, de courts jets de fumée accélérant le bon tirage au sein du culot, le tout émettant, selon le souffle du fumeur, ce bruit de bouche, bi-labial, caractéristique. Jean était champion dans le genre.

[4C’est quand-même difficile de dire « bonne femme »...

[5Immortalisée dans son beau récit Reine au jardin, repris dans Retour des choses, paru chez Tierce en 1985.

[6Pour son roman L’odeur du père, éditions Robert Morel, 1972, également repris dans Retour des choses.

[7Éditions Des Femmes, Paris, à paraître en cette fin d’année.