La Revue nouvelle

La croissance en panne de sens

Auteur(s) : Michel Molitor
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Quelques mois avant la crise financière, l’asbl Formation Éducation Culture s’est associée à La Revue nouvelle pour préparer un dossier qui ouvrirait le débat sur le sens de la croissance.

Ce dossier, diffusé avec le soutien du ministre du Climat et de l’Énergie, propose une réflexion de fond sur notre modèle de développement actuel et croise les points de vue de chercheurs et d’acteurs sociaux. Ces apports de divers horizons "n’engagent que leurs auteurs" - comme le dit la formule de rigueur.

Il n’empêche que, à l’heure où chaque gouvernement cherche à "relancer la croissance" à coup de milliards, orientant sans doute nos sociétés pour des années, ces quelques pages renvoient à des questions essentielles à celui ou celle qui veut bien les entendre.

La presse a rendu public le contenu d’une lettre adressée au président de la Commission européenne par un commissaire - non pas un obscur commissaire à supposer qu’il en existât, mais son vice président ; on y lit entre autres : « ...Il faut se demander si nous ne devrions pas adopter des mesures beaucoup plus radicales [...]. À ce moment se pose avec acuité la question de savoir si une telle opération est possible dans le cadre de l’ordre social établi et si, par exemple, le système actuel de production peut être maintenu au niveau des entreprises. À mon avis, poser la question équivaut à y répondre par la négative [1] ! »

En réalité, il ne s’agit pas de M. Günter Verheugen ni de M. Jacques Barrot écrivant au président Barroso afi n d’ouvrir une discussion destinée à amorcer une politique européenne radicale de lutte contre la crise qui s’est amorcée en 2008. Nous sommes en 1972 ; le destinataire de la lettre est le président Malfatti et son auteur Sicco Mansholt, le commissaire chargé de la Politique agricole commune. Un peu après, S. Mansholt précisera sa pensée dans un entretien au Nouvel Observateur. À la journaliste qui lui demande s’il était partisan d’une « croissance zéro », il répondra : « J’ai été très mal compris sur ce point. [...] Est-il possible de maintenir le taux de croissance sans modifi er profondément la société ? En étudiant lucidement le problème, on voit bien que la réponse est non. Alors il ne s’agit même plus de croissance zéro, mais d’une croissance en dessous de zéro. Disons le carrément : il faut réduire notre croissance économique, pour y substituer la notion d’une autre culture, du bonheur, du bien-être [2] ».

Nous sommes en 1972. Le choc pétrolier et la crise de l’énergie sont encore à venir. On observe les premiers indices de la désindustrialisation relative d’une partie de l’Europe et du transfert d’une partie de la production vers d’autres pays à la main-d’oeuvre peu coûteuse, prémisses d’une nouvelle organisation internationale de la production qui inaugurera, dans les faits et bien avant les discours, la mondialisation. L’événement à l’origine de cette interpellation radicale est la diffusion d’un rapport - le rapport Meadows - produit par une équipe de chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et publié en français sous le titre de Halte à la croissance [3] ? On y lit : « l’un des mythes les plus communément acceptés de notre société actuelle est la promesse que la poursuite de notre processus de croissance conduira à l’égalité de tous les hommes [4] ». Ou encore « la foi en la technologie est un comportement très répandu qui suscite les réactions les plus courantes et les plus dangereuses [...]. Le progrès technique peut atténuer les symptômes d’une maladie du système, mais il n’en éliminera pas la cause profonde » (p. 258).

Comme le souligne Robert Franck dans le commentaire critique qu’il fait de cet ouvrage dans La Revue nouvelle, les analyses contenues dans le rapport Meadows mettent bien en évidence les risques de déséquilibres du système, mais éludent la question des responsabilités. En disant en même temps « une amélioration substantielle du sort des nations dites en voie de développement est la condition sine qua non d’un nouvel équilibre mondial » (p. 294) et « la planète n’est pas assez vaste et ses ressources ne sont pas suffi santes pour tolérer plus longtemps le comportement égocentrique et agressif de ses habitants » (p. 295), on impute aux habitants de la planète la responsabilité d’un mode de gestion du développement qui ne profi te en réalité qu’à un petit nombre. Autrement dit, l’image d’une planète exploitée au-delà de ses capacités physiques par une humanité avide permet de faire l’économie d’une incrimination précise des dirigeants économiques et politiques à la base de l’exploitation, des ressources, mais aussi du travail et de la vie des hommes et des femmes vivant sur cette planète.

Il n’empêche que pour la première fois et de manière publique était posée la question des limites des ressources de la planète, de la nécessité de contrôler la croissance et les mécanismes du développement économique comme de l’organisation sociale et culturelle qui lui étaient liés. En 1976, au moment où s’ouvre une nouvelle période d’incertitude et de turbulence, Alain Touraine écrira « La croissance économique a échappé aux contrôles sociaux. Au lieu d’être guidée par une société, elle est devenue sa propre fi n, c’est-à-dire l’instrument du profi t [5] ». Et ceci encore : « Les oppositions entre les sociétés capitalistes de consommation et les sociétés d’industrialisation étatique ne doivent pas cacher leur communauté de crise : le caractère « sauvage », non contrôlé, de la croissance et l’absence de tout critère social et culturel d’évaluation du produit national brut [6] ».

La critique du système de production ou la discussion de ses fi nalités profondes comme de ses coûts ne disparaissent pas pour autant ; elles se déplacent. Albert Bastenier a bien montré comment aux contestations du mouvement ouvrier portant historiquement sur les conditions de travail et la répartition du produit de l’activité économique ont succédé les critiques sur l’exploitation et les modes de développement du tiers-monde et, plus tard les objections issues de milieux scientifi ques. Cette séquence introduit une nouvelle analyse et de nouveaux débats sur le « projet de société en train de se construire » qui amèneront de nouveaux acteurs politiques : les diverses composantes du mouvement écologique [7].

La crise des années septante et quatre-vingt, à l’origine de nombreuses transformations, aux retombées parfois dramatiques comme les pertes d’emplois multiples et le chômage dont ne sont pas vraiment sortis les vieux bassins industriels, a précédé une formidable réorganisation de l’appareil de production à l’échelle de la planète. Le paradoxe - en est-ce vraiment un ? - est que les idées ou critiques produites autour de la croissance n’ont pas véritablement servi de fi l conducteur à l’action lorsque nos sociétés sont sorties des phases les plus cruelles de ces changements. Par exemple, l’idée de limite qui était au coeur des critiques des modes de développement ou la proposition de revoir les mesures du succès économique n’ont plus été jugées pertinentes en dehors de cénacles intellectuels ; les dirigeants économiques et politiques n’ont pas estimé devoir les mettre au coeur de leur action. Par ailleurs, le mouvement d’industrialisation massif de pays comme la Chine, nouveau venu dans la cour des géants industriels, a totalement négligé la question des effets pervers d’une croissance accélérée.

Plus tard, la question des effets pervers de la croissance et des modes de développement qui lui sont liés reviendra avec le problème du défi climatique qui donnera une pertinence et une actualité nouvelles à la question des limites et de l’empreinte écologique, autrement dit l’impact écologique des activités humaines. Le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est créé en 1988 et ses rapports vont progressivement informer l’opinion publique sur les effets climatiques dus à l’évolution des activités humaines. Les responsables politiques saisis du problème vont élaborer des cadres d’action : la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 1994 et, surtout, le protocole de Kyoto entré en vigueur en février 2005. C’est par le biais de la question climatique que toute une série de thèmes ont été réactualisés : l’épuisement des ressources naturelles, l’empreinte écologique, le développement soutenable.

Comme en 1972, la question du mode de développement revient à travers la question des limites. Sans doute a-t-on perdu un temps considérable avant de revenir à ce point de départ. Au moins aura-t-on appris qu’il n’est pas possible de répondre de manière isolée à ces problèmes et que la question de la nature (le climat, par exemple) est en réalité profondément sociale puisqu’étroitement dépendante de choix de développement et de mode d’organisation du vivre ensemble sur la planète. Dans un livre récent 8, Christian Coméliau propose d’abandonner l’assimilation automatique de la croissance au développement et au progrès en rappelant que la question des choix politiques est centrale dans la défi nition de ces articulations.

Une nouvelle crise économique s’est annoncée avec brutalité fi n 2008 dans le sillage d’une crise fi nancière qui a démontré l’absurdité et les dangers d’un système construit sur une spéculation folle, miroir d’une gestion insensée (au sens de « contraire à toute raison ») d’une croissance économique privée de tout contrôle culturel ou social. Comme il y a trente ans, le risque sera grand de voir se concentrer tous les efforts sur une remise en marche de la machine, habilitant se faisant l’interprétation d’une crise réduite à une panne. Il faudra un vrai courage politique pour prendre conscience que cette crise est l’expression d’une série de contradictions tragiques liées aux modes de développement économique poursuivis jusqu’ici. Il faudra aussi beaucoup d’imagination pour comprendre que dans les destructions qui accompagnent cette crise s’ouvrent une série d’opportunités qui devraient permettre d’introduire de nouveaux objectifs et de nouvelles mesures au développement. L’ampleur probable de la crise devrait permettre de réarticuler des objectifs apparemment séparés : démocratie et développement soutenable, équité, environnement et qualité de la vie. Cela passera nécessairement par la révision diffi cile d’un certain nombre de mythes, parmi lesquels l’inéluctable nécessité de la croissance.

On trouvera dans ce nouveau numéro de La Revue nouvelle un ensemble d’articles articulés autour de cette question. Ce débat n’a rien d’académique, il est au contraire profondément politique. Serionsnous moins audacieux que S. Mansholt quand il affi rmait la nécessité de « réduire notre croissance économique, pour y substituer la notion d’une autre culture, du bonheur, du bien-être » ?

[1] Lettre ouverte à F.M. Malfatti, 9 février 1972.

[2] « Le chemin du bonheur », entretien de Josette Alia avec Sicco Mansholt, Le Nouvel Observateur, 12-18 juin 1972. Cité par S. Latouche, « Pourquoi la décroissance ? » À Bâbord, n° 6, octobre-novembre 2004.

[3] Halte à la croissance ?, Fayard, Paris, 1972.

[4] Halte à la croissance ?, p. 282. Cité par Robert Franck dans « Halte à la croissance ? Un surprenant remue-ménage idéologique », La Revue nouvelle, mars 1974, p. 245.

[5] Alain Touraine « Crise ou mutation », dans A. Touraine et allii, Au-delà de la crise, Le Seuil, Paris, 1976, p. 28.

[6] Ibid., p. 29.

[7] Albert Bastenier, « La société industrielle et ses contestataires : des étapes historiques » et « La société industrielle : l’heure des mouvements écologiques », dans La Revue nouvelle, octobre 1978.

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