Y a pas d’souci !

Joëlle Kwaschin

Tu as un blème ? Non, ça va, pas d’prob. Merveilleuse langue qui permet de jongler plaisamment avec la troncation qui, d’un seul mot, en fabrique deux. L’apocope supprime les syllabes finales (ou une seule lettre même) tandis que l’aphérèse procède à l’ablation des syllabes initiales, mais les deux opérations peuvent se réaliser simultanément. Dans le cas de « problème », trop court, il disparaît tout simplement, ce qui est la meilleure chose qui puisse lui arriver. Mais un lecteur sagace de Langue sauce piquante, le blog des correcteurs [1] du Monde, précise que blème est du verlan et raccourcit en réalité blème-pro et non problème.

La difficulté à trancher la question justifie peut-être l’omniprésence de « y a pas d’souci » aussi fréquent désormais que « t’es où ? ». « Il n’y a pas de problème » est devenu au fil du temps « y a pas de problème », puis encore plus succinct, « pas de problème » ou pour être polyglotte à peu de frais, « no problem » ou plus tiers-mondiste, « no problemo ». Voilà le chantant et déterminé « y a pas d’souci » ou « pas d’souci », l’important étant de bien le scander, en se laissant guider par le petit tremplin de l’apocope du « e », « y a pad’... souci ».

La question à résoudre, au sens d’un problème mathématique ou d’une difficulté d’ordre pratique, a désormais laissé la place à une personne soucieuse qu’il faut rassurer ou plutôt dont on pense qu’elle se ronge les sangs. Cette attention à l’autre traduit une préoccupation inquiète : « ne vous en faites pas, la situation est sous contrôle » - autre expression que l’époque affectionne. Claude Duneton appelle très joliment ce glissement sémantique, un « courant d’air grammatical ». Cet anodin souci appelle parfois un « ne stressez pas » ou, pire, « ne soyez pas parano », ah ! les grands mots qui aplatissent tout. Ce n’est évidemment pas le grave Souci (Sorge en allemand), de Heidegger, cette capacité à se préoccuper du monde, fondement même de notre être-au-monde, de notre capacité à le comprendre et à être affecté par lui où l’on retrouve l’écho du sentiment douloureux d’inquiétude et d’angoisse de l’origine du mot.

On pourrait certes déplorer un affadissement de la langue : le souci du lointain Moyen-Âge qui agitait fortement celui qui l’éprouvait n’est plus qu’un petit caillou que l’on repousse du pied. Car qui répondrait un « y a pas d’souci » désinvolte à l’annonce d’une grave souciance ? Ce qu’il y a d’amusant dans la parlure, c’est qu’elle se renouvelle constamment. Les « à la limite », « au niveau de » sont enfin à peu près sortis d’usage, dans la langue écrite tout du moins. Cet « initié » qui prétend prendre l’initiative, anglicisme très critiquable selon Alain Rey et son Robert étymologique, a, par contre, la vie dure et risque de parvenir à s’imposer. « Générer », employé à la place de produire, avait presque disparu et effectue un grand retour à la faveur de son détour par l’anglais. « Incontournable », lui, ne s’est pas imposé au sens attendu de ce que l’on ne peut pas contourner, mais a émergé dans les années quatre-vingt pour signifier inévitable, obligatoire.

Toutes ces expressions à la mode sont l’écume de la langue d’une époque et disparaîtront sans doute. Une grande interrogation subsiste : quelles seront les formules branchées de demain ? « Galère », « bouffon », « racaille » ont fait leur réapparition de manière déroutante dans la langue des jeunes des banlieues d’abord, pour se répandre ensuite chez tous les jeunes [2]. La créativité a encore de beaux jours si elle fait son marché en seconde main dans le grand réservoir des mots que les dictionnaires donnent vieillis. Ainsi, « T’es mytho » veut dire menteur pour des adolescents qui y voient de l’argot sans racine alors que « mythomane » fait partie du langage soutenu et a simplement été victime d’une apocope.

Ne vous faites donc pas de mouron, la langue en Belgique, en France vit, même si son inventivité est singulièrement pauvre en comparaison du français d’Afrique. Au fait, s’agit-il du mouron des oiseaux, le mouron blanc qui envahit le potager et les parterres de fleurs ? Le jaune souci pousse, lui, aussi comme herbe folle, et le jardinier a beau sarcler ses plantations, il resurgit toujours. À l’automne, ces petits tournesols (solsequia, qui suivent le soleil) mettent de la couleur dans le jardin éteint. Vous êtes jaune comme souci, vous avez le teint jaunâtre. Là, on vous avait pourtant bien dit de ne pas vous tracasser, de vous en soucier comme d’une guigne - la petite cerise, pas la poisse - ou comme un poisson d’une pomme.

[2Théo Hachez, « La racaille dérape et la caillera rappe », La Revue nouvelle, décembre 2005.