Wikileaks. Délit de fuite

Baptiste Erkes

Revenant régulièrement à la une de l’actualité internationale, les informations révélées sur le site Wikileaks depuis 2006 occupent un espace médiatique de premier choix. Bref contextualisation d’un phénomène « bien de notre époque ».

S’il n’existait pas, il allait être inventé

Le wiki (« rapide ») est, dans le jargon internet, un site web participatif dont le contenu est directement créé par l’internaute visiteur. Un wiki est généralement utilisé pour saisir et organiser des contenus dans un objectif de collaboration. Le contenu d’un wiki est donc une sorte de compromis entre les internautes participants, toujours à même de modifier le contenu. Le plus connu est sans conteste Wikipedia, qu’il n’est plus nécessaire de présenter, mais aussi wikitionnaire, ekopedia…, mais des milliers de déclinaisons thématiques existent aujourd’hui sur la Toile, sur de nombreux sujets, et dans toutes les déclinaisons possibles et imaginables. Google en a même fait une application à usage privé « googledoc ».

Le wiki est donc en quelque sorte le « stade ultime » de la dimension participative du web 2.0 (web où l’utilisateur est aussi désormais le créateur de contenu : blogs, forums, Facebook, Twitter, Youtube, etc.) qui devient un espace public (plus ou moins) ouvert à tous. Mais si le dispositif est une chose, le contenu en est une autre.

Wikileaks, le wiki qui raconte les secrets

Wikileaks est une des nombreuses déclinaisons du potentiel des wikis [1] Sa particularité étant de récolter des informations à forte potentialité médiatique en garantissant l’anonymat et le secret des sources, notamment par des mécanismes informatiques complexes. Wikileaks n’est pas un site d’information traditionnel ou même alternatif comme il en existe de nombreux sur le web, que ce soient les déclinaisons internet de la presse traditionnelle ou des sites d’information tel Mediapart ou rue89, par exemple. Il s’agit plutôt d’un « simple » réceptacle de contenus qu’on veut bien lui transmettre [2] Sa grande notoriété est due aux natures des fuites qui y ont été publiées et à sa dimension de « lanceur d’alertes ».

Dans ce sens, il s’agit de bien comprendre que Wikileaks est un phénomène web de son temps et désormais inévitable. Les questions ne tournent plus autour de l’interdiction ou de l’autorisation de ce genre de site. Il faut plutôt voir Wikileaks comme une étape dans le développement d’internet liée à l’afflux sans cesse croissant d’informations de la part de l’internaute lambda.

Internet a beaucoup évolué depuis sa naissance et son ouverture au grand public depuis les années nonante. Aujourd’hui, il arrive à un tournant lié à une certaine maturité non seulement dans les usages mais aussi dans la démocratisation de son accessibilité. De plus en plus de gens ont accès au web [3], il s’est démocratisé et touche désormais aussi, par exemple, les classes populaires. Jadis réservé aux spécialistes, le web est désormais partout. Comme chaque usager peut devenir aussi créateur de contenu et le mettre à disposition de toute personne qui le souhaite, la quantité d’informations devient colossale et un tri devient crucial.

Dans un premier temps les journalistes dits traditionnels ont vu d’un mauvais œil l’apparition de ce qu’on appelle parfois le « journalisme citoyen » (le fait que l’internaute prend désormais la plume pour relater l’information via les blogs, etc.). Désormais, leurs missions ne sont plus antagonistes, mais bien complémentaires. Le journaliste professionnel est à présent assigné à une tâche fondamentale : celle de recouper et de vérifier ce qui se dit sur le net. Dans son comportement, l’internaute ne s’y trompe pas : il s’informe sur internet, mais recoupe toujours sur des sites « officiels ». Aujourd’hui la collaboration commence à arriver à maturité avec cependant une exigence toujours aussi fondamentale : avoir des journalistes qui soient bien formés et indépendants tant politiquement qu’économiquement.

La question de la liberté et de la neutralité du net

Wikileaks soulève une fois de plus la délicate question de la liberté et de la neutralité du net. Car derrière Wikileaks et son éventuelle censure ou interdiction (en coupant les vivres ou en fermant simplement le site) se trouvent les limites de la liberté d’expression sur le net et plus largement de la liberté de circulation des infos et des données. De plus en plus remise en question, la libre circulation de l’information porte davantage préjudice à des enjeux importants, qu’ils soient de nature politique ou économiques, incapable de remettre leurs modèles en question depuis la numérisation massive des données. Citons, par exemple, la gestion du droit d’auteur qui est bousculée par le téléchargement illégal. Les réponses simplistes à ces problèmes complexes ont montré leurs limites. La fermeture de Napster (un des premiers sites de téléchargement de musique) en 2001 à la suite d’une condamnation judiciaire n’a pas clos le chapitre du téléchargement illégal. Bien au contraire, il a provoqué l’ouverture de centaines de sites et de programmes de téléchargement plus évolués les uns que les autres qui rendent aujourd’hui techniquement presque impossible l’empêchement du téléchargement de données. Les seules solutions que l’on a trouvées jusqu’ici demandent des couts colossaux pour des résultats mitigés car toujours techniquement contournables. Et les réponses juridiques telles que l’Hadopi récemment mise en place en France ou les projets de l’Acta au niveau international ne proposent rien d’autre qu’un contrôle du contenu des données en circulation sur la Toile avec toutes les questions de protection de la vie privée que cela comporte.

Face à ces nombreux problèmes économiques et politiques que peut entrainer une trop grande circulation de l’information, certains pays ont décidé de contrôler l’internet sur leur territoire en bloquant l’accès à certains sites ou en les fermant s’ils en ont la possibilité. Avec des résultats plus ou moins probants. Les moyens mis en place pour bloquer ou contrôler l’accès, s’ils touchent le (désormais) grand public d’internet, se trouvent toujours potentiellement contournables par certains initiés.

Parions que la fermeture pure et simple de Wikileaks, si elle est techniquement envisageable, ne débouchera à terme qu’à l’ouverture de dizaines de sites équivalents. Il suffit de voir le nombre incroyable de « sites miroirs » qui se sont mis en place quelques heures à peine après l’évocation d’une éventuelle fermeture de Wikileaks. Au contraire, il est plus que probable que ce genre de site se développe dans les semaines et les mois à venir. Nous sommes aujourd’hui face à un phénomène qui récolte des fuites concernant la politique internationale, rien n’empêche demain des internautes d’ouvrir des centaines de « Wikileaks » locaux : un Wikileaks de votre quartier, de votre région ou de votre pays par exemple… Les seules ripostes possibles sont extrêmes et difficilement envisageables (contrôle total des données qui circulent sur le net). Il ne reste donc qu’à souhaiter que leur validité soit uniquement garantie par un travail de recoupement journalistique de qualité associé à la réception de ces informations brutes qui, soyons en sûrs, n’ont pas fini de surgir. Il sera alors toujours temps de se demander si trop de transparence ne risque pas de déboucher sur de l’invisibilité.

[1Wikileaks n’est d’ailleurs pas un wiki en tant que tel puisque le contenu est trié et sélectionné et que toute personne n’a pas la possibilité d’y poster de l’information..

[2Dans ce sens, considérer Julian Assange comme un journaliste d’investigation équivaut à considérer votre libraire comme un journaliste..

[340 millions d’usagers en 1996, près de 1,5 milliard en 2010.