Waterloo, l’ultime bataille, d’Hugues Lanneau

Éric Bousmar

La mémoire de la bataille de Waterloo est un phénomène complexe et passionnant. On l’entretient pour des raisons sentimentales, politiques, idéologiques ou touristiques. C’est la mémoire du cru, ancrée dans le terroir des communes du champ de bataille ; c’est une mémoire française, liée au souvenir de Napoléon ; c’est une mémoire britannique, néerlandaise et allemande ; c’est aussi une mémoire européenne. Le sens donné à l’évènement varie au fil du temps, en fonction des analyses, des époques et des points de vue. Le réalisateur Hugues Lanneau vient d’y consacrer un long-métrage qui devrait faire date [1]. Sorti en salles fin mai et début juin 2014, ce film est en effet pourvu de grandes qualités formelles et narratives, à la fois du point de vue du spectateur et de celui de l’historien.

Il faut d’abord souligner le choix assumé d’une optique documentariste. Ce n’est pas un film en costumes sur la bataille. Au contraire. Des acteurs sont toutefois présents. Ils interviennent selon deux dispositifs distincts, correspondant à deux registres du récit. D’une part, deux comédiens interprètent les personnages de Napoléon et Wellington, placés de part et d’autre d’un diaporama du champ de bataille, comme des allégories d’eux-mêmes, dans une situation que le spectateur reconnait d’emblée comme purement imaginaire. L’originalité — et la réussite — du film tient dans la combinaison de cette vision ultra-classique du champ de bataille avec un second fil narratif, axé sur le vécu de cinq soldats, auxquels le spectateur peut s’identifier et dont plusieurs vont mourir. On suit le destin de ces soldats dans une fictionalisation, en parallèle au récit général de la bataille et de ses préparatifs : un Anglais de Liverpool, repris de justice, un Belge servant dans la brigade du général Bijlandt, de la nouvelle armée du royaume « hollando-belge » des Pays-Bas, un autre Belge, dans les rangs du 8e de ligne, fervent bonapartiste, qui mourra après une amputation de la jambe, un Français du même régiment, mobilisé par tirage au sort, qui rentrera chez lui et sera médaillé de Sainte-Hélène (ironie du sort, qu’aura relevé le spectateur attentif : ce médaillé survivant était le moins motivé des trois soldats sous uniforme français), un Français encore, grenadier de la Vieille Garde, qui meurt au combat. Ces séquences ont été tournées avec l’aide de groupes de reconstituteurs.

Le réalisateur combine ces moments avec des images reprises à quelques films plus anciens (offrant une valeur ajoutée pour les cinéphiles [2], même si ces extraits ne sont identifiés qu’au générique final), et surtout avec des scènes tournées lors de la reconstitution publique de juin 2010, sans qu’il soit dès lors besoin d’images de synthèse pour les plans larges de la bataille. Enfin, plus classiquement, apparaissent à l’écran des gravures, des portraits et des cartes, ainsi que des historiens filmés tantôt sur fond noir, tantôt sur le terrain actuel. Les interventions de ceux-ci ne sont pas oiseuses ; elles donnent du rythme à la narration et parfois introduisent un rebondissement.

Un regard collectif

En effet, la dynamique du film repose aussi sur un panel d’historiens. Celui-ci fonctionne comme le garant du regard scientifique, du regard expert : ils sont plusieurs et leur présence n’est pas artificielle ou contrainte, comme c’est parfois le cas dans d’autres productions. Ils parlent d’ailleurs dans leur langue, avec sous-titre français le cas échéant : Kees Schulten, un Néerlandais à l’accent très hollandais, Alan Forrest et Peter Hofschroër, deux Britanniques, Thierry Lentz, directeur de la fondation Napoléon, si Français par sa diction, Jean-Michel Sterkendries (École royale militaire) et Philippe Raxhon (université de Liège) si Belges. Cet excellent choix permet d’entendre autre chose que du français et rappelle incidemment, si besoin était, que l’évènement dont il est question était multipolaire et européen. Le dispositif adopté par le réalisateur est aussi un rappel utile que l’histoire — entendez : la connaissance historique — n’est pas produite par un historien, mais toujours par un groupe d’historiens : complémentarité des regards, discussion entre pairs, selon une méthodologie et des règles de l’art qui supposent l’examen critique des documents et témoignages, la recontextualisation, la comparaison, et donc de la bouteille, du métier. Le discours collectif des historiens ne s’improvise pas et ne consiste pas à répéter ce que l’on sait ; il vise à interroger et à problématiser. Et de fait, les interventions des experts dans le film d’Hugues Lanneau ne se bornent pas à commenter ; ils livrent aussi des interrogations et des interprétations qui renouvèlent l’acquis.

Mais ils ne sont pas seuls. Sur le même pied que les historiens apparaissent à l’écran trois re-enactors ou reconstituteurs qui, eux aussi, livrent un avis. Celui-ci n’est pas fondé sur un travail académique de première main, mais sur une longue pratique de la reconstitution en costumes et en armes. Quelques explications techniques sont données, sans excès toutefois, au sujet des réalités rejouées : la portée des fusils et l’effet comparé des boulets et de la mitraille, mais rien sur le drill pour charger l’arme en douze temps, ni sur la tactique du déploiement en ligne, en colonne ou en tirailleurs. Tout est affaire de dosage. Avec ces interviews en civil, les images prises sur le vif lors de la reconstitution de 2010 et les scènes tournées spécifiquement à la demande du réalisateur, le film constitue ainsi un magnifique hommage aux re-enactors, notamment ceux de la 8e demi-brigade de ligne. Ces amateurs sont, bien plus que des acteurs, des expérimentateurs dont l’apport à notre compréhension des faits est réel.

Contextualisation

L’évènement titre n’est fort heureusement pas traité sur le mode de l’anecdote, mais est pleinement recontextualisé. Waterloo ne fut pas l’affaire d’une journée. Le film montre très clairement comment la double bataille des Quatre-Bras et de Ligny le 16 juin a déterminé le cours des évènements, avec la poursuite de Blücher vers Wavre par Grouchy les 17-18, et la bataille du Mont-Saint-Jean (alias Waterloo) le 18. Si la scène récurrente du wargame entre Napoléon et Wellington, en éliminant Blücher et Grouchy de la table de jeu, peut sembler limiter l’analyse de la bataille du 18 juin au simple point de vue tactique, les implications stratégiques ne sont pas oubliées pour autant. Faute de temps, le film ne dit rien sur les combats de Wavre le 18 juin, où l’arrière-garde de Blücher a retenu Grouchy, ni sur la retraite dans Genappe et au-delà (on voit juste Napoléon monter en calèche sur le chemin de la fuite). Par contre, la chute du régime impérial en 1814, l’exil de Napoléon sur l’ile d’Elbe et la logique des Cent-Jours, les désaccords des Puissances en réunion au congrès de Vienne dont Napoléon espère tirer parti, la coalition renouvelée et le mouvement de Napoléon sur Bruxelles pour faire pression sur l’Angleterre, tout cela est bien présent.

Une interprétation en phase avec la sensibilité contemporaine

Le film ne porte pas de jugement moral, et c’est une autre de ses grandes qualités. Il ne verse pas dans la légende napoléonienne, ni dans un tropisme francophile ni dans une relecture européiste des faits. Le point de vue reste équidistant et mesuré. Mais il est également choisi et assumé comme tel : c’est le Waterloo vu d’en bas, par le simple combattant, et non sous l’angle des grands hommes (ou supposés tels) et de la politique européenne. Une question est posée, et à plusieurs reprises : pourquoi ? Et les scènes de reconstitution réalisées pour le tournage s’inscrivent nettement dans cette optique : de la boue tout d’abord, des effets spéciaux aussi pour le sang qui gicle, la tête et les jambes emportées par les boulets, et, importante par sa durée et sa situation narrative, une scène de chirurgie et d’amputation. Ajoutons encore ce soldat qui, tenant sa ligne, vomit de peur.

Le spectateur, il faut bien le dire, prend quelques coups dans l’estomac. Le sang versé à l’écran n’est pas ici celui des héros tombés, qu’on enjambe en marchant vers la gloire… Par rapport à la vision romantique de la légende napoléonienne, les choses sont remises à plat. On songe au point de vue donné par Tardi en bandes dessinées sur la Première Guerre mondiale. Seul est évoqué l’amour des soldats français pour l’empereur (et les Cent-Jours sont d’ailleurs vus comme un coup d’État militaire contre le régime de Louis XVIII), sans cacher que l’enthousiasme n’était pas universel. La voix off instille même le doute dans les pensées d’un de ces combattants (cet homme nous entraine dans sa perte, pourquoi le suivons-nous ?). Pourquoi ? On le voit, le point de vue interprétatif n’est pas neutre, et c’est encore une qualité du film que de proposer une vraie question. La vision qui nous est proposée s’inscrit, non sans raison, dans une victimisation du combattant qui correspond à la sensibilité de nos générations par rapport aux grands conflits du passé, dont on souligne volontiers le côté absurde et tragique. Toutefois, on peut se demander si le film, en évacuant avec raison l’aura légendaire, ne perd pas aussi le souffle héroïque qui animait peut-être, malgré tout, certains combattants, tant les motivations de ces derniers peuvent avoir été multiples.

De judicieux choix

Il faut bien faire des choix. Développer une trame narrative qui met l’accent sur les sentiments et le quotidien de combattants anonymes — heureuse surprise du film — impose de renoncer à une présentation minutieuse des unités et des micro-évènements de la bataille, dont on se contente de synthétiser les grandes phases, ce qui évite au demeurant de noyer le spectateur moyen dans un océan de détails.

Le choix narratif de montrer le cheminement vers la bataille et le déroulement de celle-ci, laisse également peu de place à l’après-bataille. Sont évoqués Napoléon réécrivant sa version de la bataille dans son exil à Sainte-Hélène, et Wellington entrant en politique, ainsi que la butte du Lion, citée visuellement, mais sans commentaire. Rien sur les divers monuments aux morts, dont les premiers sont érigés quelques années seulement après la bataille, dès 1818, ni sur le don de terres brabançonnes à Wellington, ni sur l’évolution de l’intérêt mémoriel pour le site et l’évènement, débouchant sur les reconstitutions annuelles de la bataille et des bivouacs à la fin du XXe siècle. Mais, soyons de bon compte, il y a là matière suffisante pour un autre sujet.

Ce que nous offre Hugues Lanneau est un excellent film documentaire pour le grand public, combinant point de vue belge et international — ce qui est bien légitime, pour un évènement international survenu et commémoré sur le sol belge —, combinant information et tension narrative, regard expert et reconstitution, assumant ses choix de présentation, son fil conducteur et son cadre interprétatif. Il ne prétend pas résoudre les questions, mais donner à réfléchir. Sa sortie en salles, volontairement limitée, lui aura donné une première vie. Sa programmation annoncée au petit écran dans le cadre du bicentenaire de la bataille en 2015 en fera, à coup sûr, un élément de choix de la commémoration.

[1Waterloo, l’ultime bataille, film documentaire réalisé par H. Lanneau, produit par W. Perelsztejn, scénario par H. Lanneau et V. de Rath, coproduction Création et Mémoire/Les Films de la Mémoire/RTBF/Arte, avec le soutien de Wallimage et la collaboration de l’asbl « Bataille de Waterloo 1815 » (Belgique, 2014), 90 min.

[2Voir D. Chanteranne et I. Veyrat-Masson, Napoléon à l’écran. Cinéma et télévision, Paris, 2003.