Voyage au pays des Moor

Bernard De Backer

Wohin auch das Auge blicket
Moor und Heide nur ringsum
Vogelsang uns nicht erquicket
Eichen stehen kahl und krumm
Die Moorsoldaten, 1934 [1].

La route goudronnée s’est réduite, puis effilochée en plaques de bitume éparses balayées par un vent aigre qui soulève des cônes de sable. Il ne reste bientôt plus qu’un chemin étroit le long de champs piquetés de fougères, une cendrée crissante qui fait vaciller les pneus. Au loin, derrière des lignes forestières couronnant l’horizon, se nichent des villages de l’Emsland dont les noms sombrement gothiques sont une variation à partir de quelques syllabes entêtantes : Börgerwald, Surworld, Neuwald, Börger, Börgermoor... La fatigue physique, la froideur humide qui suinte de la terre, une carte imprécise et la solitude me troublent. Les noms me trottent dans la tête comme de sinistres mantras, alors que je m’égare sur des chemins forestiers. Ne serait-ce pas Surwald, Neubörger, Börgerworld, Neumoor ?

Au nord et à l’ouest du Hümmling - un vaste plateau de sables charriés par la dernière glaciation - ma carte de la Basse-Saxe est hachurée de petits traits bleus qui s’en vont vers la mer et les îles frisonnes qui bordent la côte. Pays de marécages et de terres incertaines qui s’étendent très loin, au-delà de la Weser et de l’Elbe, vers la partie occidentale du Danemark qui est la destination de mon voyage, le Jutland. Me poursuit une image d’enfance découverte dans la collection familiale du National Geographic Magazine : des paysans de l’âge du bronze, corps noirs recroquevillés au fin visage de cire lustrée, que des archéologues danois avaient extraits de leur gangue de tourbe.

Bulles de grenouille

Au détour d’un bosquet, une route vide et silencieuse me replace sur le chemin d’Esterwegen. Passée la pizzeria et le supermarché, le centre d’un bourg propret et insignifiant se dévoile dans la grisaille. Il est niché sur une butée culminant à trente-neuf mètres d’altitude et adossé à un bois déclive baptisé « Busch ». L’office du tourisme, dont l’existence même tient du prodige, me recommande une chambre chez Frau Vogel : « Elle est un peu sourde, mais elle accueille volontiers les cyclistes », me confie un barbu qui tente vainement de l’avoir au bout du fil. « Elle n’entend sans doute pas la sonnerie, cela arrive souvent ». Sa carte de visite - lettres vertes sur fond d’un cerf dressé aux aguets sous des arbres nus - mentionne « Ferienhaus - Pension Waldesruh ».

La « pension au calme de la forêt » est une maison neuve et sans âme située Waldstrasse. Le bourg, qui se qualifie de « Grüne Insel im Moor » (« île verte au milieu des marais »), insiste lourdement sur son identité forestière, inscrite par ailleurs sur son blason héraldique - un arbre sur champ rouge. Mais où sont donc les Moor, ces marais que des générations de paysans ont exploités pour en extraire la tourbe ?

Frau Vogel, un peu voûtée et légèrement inquiète sur le pas de sa porte, n’en croit pas ses yeux : un voyageur venu à vélo de Bruxelles pour loger dans sa pension Waldesruh... Son fils, un grand dadais employé de la Deutsche Post, me décrit sa bécane de fonction et m’invite à rester « très très longtemps » après m’avoir détaillé les richesses inouïes du petit-déjeuner (compris dans le forfait de la nuitée).

Mes affaires rangées dans une chambre mauve bourrée de coussins, de bibelots, de cristaux et de volumes du Reader’s Digest, je reprends la route vers le Busch. C’est un grand bois circulaire de vieux hêtres et de chênes qui file en légère pente vers les basses terres. Un endroit étrange, silencieux, comme le reliquat d’une forêt primaire que personne n’aurait eu le cœur d’abattre.

À l’orée des derniers arbres, un bout de chaussée mène à un cantonnement gris-bleu de la Bundeswehr, adossé à une petite réserve naturelle consacrée aux tourbières. Les baraques d’un côté, les marais de l’autre. Dans le dépliant reçu à l’entrée de la réserve, le parcours permettant de découvrir les Moor est cornaqué par une grosse grenouille hilare qui s’exprime dans une bulle : « Hallo, ich bin Esti, der Moorfrosch und ich führe durch den Moorerlebnispad. » La grenouille des marais souffle son commentaire à chaque halte aménagée sur un chemin de planches, serpentant entre bouleaux, bruyères et fanges noires.

À la troisième halte, Esti la grenouille recommande de soulever une trappe sous nos pieds. Un enfant, accompagnant le petit groupe de Mexicains qui accomplit la visite en même temps que moi, pousse un cri strident. De l’autre côté de la porte de bois, un petit corps noir figé dans la tourbe gît sous une plaque translucide. C’était donc vrai. Et il ne faut pas attendre le Jutland pour voir surgir les cadavres de la terre fangeuse.

L’enfer à la lisière de la forêt

Le Moorerlebnispad longe le cantonnement de la Bundeswehr que le promeneur finit par rejoindre une fois la promenade bouclée. À l’entrée du camp, une affichette posée sur la grille interdisant l’accès avertit le passant qu’un musée, à la mémoire des prisonniers d’un ancien Konzentrationslager (KZ), est encore en chantier. Un panneau informatif retrace l’historique du lager, ouvert en août 1933, dirigé par la SS Ostfriesland à partir de 1935 et banalisé comme dépôt de vêtements de la Bundeswehr après la guerre.

Le KZ d’Esterwegen fut suivi de nombreux autres dans cette région humide de l’Emsland, que le nouveau pouvoir voulait assécher avec de la main-d’œuvre servile, les Häftlingen. Car le Führer, d’accord avec Freud sur ce point, considérait qu’il était nécessaire de pomper l’eau des zones humides pour le plus grand bien de la civilisation [2]. Il fallait en finir avec « les grands prés marécageux », traduction de Moor dans la version française du chant composé par les prisonniers du camp voisin de Börgermoor.

Mon voyage vers le Jutland m’a conduit fortuitement aux portes du premier camp de concentration ouvert par le régime national-socialiste, l’année même de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. Deux mille prisonniers y étaient détenus en 1933, la plupart opposants politiques allemands. D’autres lieux de détention furent bientôt ouverts (Börgermoor, Neusustrum...) et celui d’Esterwegen sera régulièrement agrandi. Quinze camps (Emslandlager I à XV) seront construits entre 1933 et la fin de la guerre, dont les fonctions ont varié au fil du temps. L’accent est mis dans les premiers camps sur l’isolement et la « rééducation » des opposants au régime nazi. Les détenus politiques des camps de l’Emsland travaillent à l’assèchement des marais, avant que ces « Moorsoldaten » ne soient enrôlés dans l’armée en 1939 et remplacés par des déportés et prisonniers de guerre. Quatre-vingt mille Häftlingen et plus de cent mille prisonniers furent incarcérés dans ces camps, dont au moins trente-huit mille trouvèrent la mort [3]. Frau Vogel l’ignore peut-être, mais les corps étaient enterrés dans le Busch, cette forêt si calme qui fait la fierté d’Esterwegen. Quant aux Häftlingen, ils surnommèrent rapidement le camp de « Hölle am Waldesrand », l’enfer à la lisière de la forêt.

Derrière la grille fermée, une stèle à la manière des pierres levées [4] typiques de Scandinavie a été érigée à la mémoire d’un des plus célèbres détenus du KZ, Carl von Ossietsky. Un journaliste pacifiste, arrêté en février 1933 à la suite de l’incendie du Reichstag. Malgré l’obtention du prix Nobel de la Paix en 1935, il sera maintenu en détention et mourra trois ans plus tard, après avoir été transféré dans un hôpital sous la surveillance de la Gestapo. Un émissaire de la Croix Rouge, venu inspecter ses conditions de détention, écrivit : « L’officier SS revint avec un homme tremblant de peur, blanc comme un cadavre, une pauvre créature qui semblait incapable de ressentir quoi que se soit. Toutes ses dents étaient brisées et il traînait une jambe cassée mal ressoudée. Je lui tendis la main. Il ne répondit pas... »

Tout autour de l’ancien KZ, devenu un baraquement banal (les autorités locales semblent avoir tout fait, jusqu’il y a peu, pour effacer la mémoire du camp), des petites maisons fleuries se coulent doucement dans la nuit. Contournant le Busch, je finis par retrouver la pension Waldesruh, plus calme que jamais. Frau Vogel m’a donné la clé du garage pour ranger mon vélo. « Vous êtes parti à la découverte des environs ? Ah, le Lager... On a essayé d’oublier cette guerre, Monsieur, mais on va construire un musée du camp, maintenant. Vous savez, je n’étais qu’une petite fille à cette époque et nous ne savions rien ! »

Pluies et fleuves

Le petit-déjeuner est aussi pantagruélique que me l’avait annoncé le dadais de la Deutsche Post. Il est servi dans une pièce chargée de bibelots et comportant pas moins de cinq pendules en fonction. Un coucou de la Forêt-Noire surgit bruyamment d’un nichoir lesté de pommes de pin, alors que je trempe une mouillette dans un œuf tremblant. Frau Vogel s’inquiète de mon voyage et scrute sa station météo qu’elle vient de décrocher du mur. Elle finit par me montrer un petit bonhomme électronique qui a replié son parapluie : « Cela devrait aller ! »

De l’Emsland au Jutland, le voyageur traverse la Germanie des marécages et des fleuves qui firent reculer les légions romaines. À peine sorti d’Esterwegen, la piste cyclable longe d’immenses tas de tourbe noire chargés dans des wagons rouillés, immobiles dans le crachin. Le ciel est plombé et une bruine délicate recouvre bientôt cette terre étale, voilée de brumes que déchirent des canaux herbeux. De petits cabanons de bois, postés à intervalles réguliers pour abriter les ruraux en attente d’un bus, offrent un abri bienvenu aux cyclistes de passage. Celui qui me protège d’une pluie battante est vert olive, doté d’un toit pentu, d’une passerelle d’accès et d’une porte joliment cintrée. Sur son flanc droit, quelques jeunes qui doivent s’ennuyer ferme sur ces terres détrempées de l’Emsland ont tagué un épais message fluo bleu et blanc, en respectant scrupuleusement la règle des majuscules en langue allemande : « Fuck of the Rules ».

Le premier grand fleuve n’est pas loin. C’est un gros serpent aux écailles grises qui s’ébroue dans son lit de vase, de Brème au Deutsche Bucht - un golfe de la mer du Nord où se niche la petite île d’Helgoland, une « terre sacrée [5] » que les Britanniques tentèrent en vain de faire sauter avec plus de six mille tonnes de TNT en 1947. Il faut franchir la Weser sur un petit ferry gris ligné d’orange et de jaune. On peut y humer l’odeur de la boue et du poisson mort, admirer le vol des mouettes et les drapés veloutés du ciel ou se contenter de tanguer en mangeant un hamburger-frites dans un snack enfumé.

De l’autre côté s’étend une terre alternant bois et marécages, coincée entre Weser et Elbe. Les abribus de bois y sont moins tagués et l’un d’entre eux a même été transformé par des fermiers en salon avec fauteuils rembourrés, moquette, rideau de dentelle et livre d’or. Tous les patelins se terminent par « stedt » et les gens se saluent en criant « Moïn ! ». En roulant de Sandstedt à Lamstedt - en passant par Axelstedt où un agriculteur réparateur de vélo me remplace un rayon brisé - je finis par atteindre les rives de l’Elbe majestueuse, drapée dans un couchant mordoré.

Sur la rive droite, blottie derrière d’épaisses digues herbeuses que broutent des moutons blancs, la petite ville de Glückstadt, célèbre pour sa défunte pêche à la baleine, dresse les clochers de ses églises et la pointe de son beffroi. Fondée en 1617 par le roi du Danemark Christian IV, à l’époque où son royaume s’étendait jusqu’à l’Elbe, elle devait rivaliser avec Hambourg. Cet objectif ambitieux était placé sous le signe de la chance, la déesse Fortuna ayant été choisie comme emblème de la ville. Comme on disait dans le bas-saxon de l’époque pour se donner du courage : « Dat schall glucken und dat mutt glücken un denn schall se ok Glückstadt heten [6] ».

Par chance pour le touriste et pour Hambourg, la ville échoua dans sa mission et demeura une petite cité d’architecture danoise joliment conservée, mais de plus en plus éloignée de la mère patrie. Comme une eau qui se retire, la frontière reflua sous la poussée du Reich et finira par se stabiliser plus de cent kilomètres au nord. Le Jutland et ses paysans momifiés de l’âge du bronze attendront encore un peu.

[1Dans la version française, intitulée Le chant des marais : « Loin vers l’infini s’étendent / Les grands prés marécageux /Pas un seul oiseau ne chante / Sur les arbres secs et creux. » Traduit en plusieurs langues, c’est un des premiers chants de résistance au régime national-socialiste. Il fut composé par des antifascistes allemands, Johann Esser et Wolfgang Langhoff

[2Voir Le sec et l’Humide de Jonathan Littell. Pour une analyse critique avec la référence à Freud, Bernard De Backer, « Le fasciste à l’ombre de sa mère », dans La Revue nouvelle, juillet 2008. On ne peut qu’être frappé par le fait que les prisonniers des premiers camp de concentration eurent pour tâche d’assécher des marais (et que le premier chant de résistance au régime national-socialiste s’intitule « Le chant des marais »).

[3De nombreux Belges furent internés à Esterwegen, dont l’abbé Froidure, fondateur des Petits Riens et résistant pendant la guerre. Il témoignera des conditions effroyables de détention et de son arrivée en 1943 : « Là, on nous charge dans des camions et on roule, et on roule à travers de très mauvais chemins entourés à droite et à gauche de terrains de tourbe. Où arrive-t-on ici ? Un endroit désertique, un vague clair de lune permet de se rendre compte de cet endroit si peu accueillant et, enfin, nous voilà entrant dans un camp. Là les cris, les vociférations des gardiens font marcher le troupeau humain vers une baraque de ce camp. C’est la baraque de désinfection du camp d’Esterwegen » (interview historique de l’abbé Froidure, Jo Gérard, DSC, 1987).

[4La fréquence de ces pierres, notamment devant les maisons, augmente au fur et à mesure que l’on se rapproche du Danemark. Il s’agit de rochers arrondis déposés par les moraines des glaciers lors de la dernière ère glaciaire.

[5C’est le sens du nom d’origine en frison, « Heyligeland », une île rocheuse où relâchaient les U-Boot. La poste locale fit fortune au XIXe siècle avec une édition frauduleuse de timbres verts et rouges portant l’effigie de la reine Victoria, bien connus des philatélistes. Formant un petit archipel éponyme avec sa voisine sablonneuse Düne, Helgoland fut longuement danoise puis britannique à partir de 1807, avant d’être échangée contre Zanzibar en 1890. C’est lors d’un exil sur cette île que August Heinrich Hoffmann écrivit en 1841 le texte de l’hymne allemand, le Deutschlandlied, qui fut donc conçu sur territoire britannique...

[6« Cela va réussir et cela doit réussir et elle s’appellera par conséquent ville-réussite ».