Vous êtes en de bonnes mains !

Anathème • le 3 décembre 2014
imbécilité, libéralisme.

Chaque jour, on entend des citoyens se lamenter de la médiocrité des politiques. On pourrait, un peu facilement, leur faire observer qu’ils les ont élus, souvent en pleine connaissance de cause. « On a les élus qu’on mérite… »

Cela supposerait que la désignation aux postes stratégiques dépende de résultats électoraux. Or, les mandats exécutifs ne sont pas électifs et il est connu que, pour y arriver, il est plus utile d’avoir soutenu la bonne personne dans un combat des chefs interne que d’avoir étudié les finances publiques. La compétence n’est nullement un critère d’embauche, même chez les plus ardents défenseurs de la méritocratie.
Cela supposerait également que, sur les listes, les citoyens aient le choix, par exemple, entre des candidats visionnaires et intelligents et de purs communicateurs cyniques, ce qui reste à démontrer.
Dans un tel contexte, les bonnes âmes qui craignent de sombrer dans le désespoir prennent souvent la défense du personnel politique : « il en est de très intelligents », « le système les empêche de faire aussi bien qu’ils voudraient », « s’ils se maintiennent, c’est qu’ils ne font pas un si mauvais travail », « l’essentiel est moins d’être compétent que de bien s’entourer », etc. Taratata ! Méthode Coué que tout cela !
La vérité est plus cruelle : les politiques sont, pour partie, médiocres à tout point de vue, ne devant leur succès qu’à une servilité bien placée et, pour autre partie, fort intelligents et habiles, mais en des points nécessaires à l’accession au pouvoir plutôt qu’à son exercice. Ils s’y entendent pour supplanter leurs ennemis, pour retourner des alliances, pour racoler, pour recycler trois idées défraîchies tout au long d’une campagne, pour noyer les poissons, etc. Plus personne n’ayant le souvenir de politiques à même de gérer correctement les affaires publiques, ils peuvent du reste dormir sur leurs deux oreilles : leur bilan catastrophique ne les mettra pas davantage en difficultés que leurs concurrents. Les quelques éléments qui feraient exception resteront dans l’ombre des autres ou partiront, dégoûtés, au bout de quelques années.
Faut-il se tordre les mains de désespoir, s’arracher les cheveux, courir en hurlant dans les rues ? Faut-il faire la révolution, chasser ces médiocres, appeler de nos vœux l’homme providentiel ? Certes non, car tout va pour le mieux.
Ce qu’ont omis de vous dire les vaniteux incompétents qui gèrent les affaires publiques, c’est qu’ils n’avaient depuis longtemps plus le pouvoir. Ils n’ont pas de projets, en auraient-ils que les caisses sont vides, les divers niveaux de pouvoir sur lesquels ils règnent n’ont de compétences que bridées et saucissonnées, l’administration a été consciencieusement sapée, bref, ils n’ont donc presqu’aucun levier d’action en main. Ils règnent, mais ne gouvernent pas.
N’allez pas croire que c’est l’effet d’une quelconque fatalité. Nos impuissants dirigeants se sont volontairement dépossédés. Leur ambition étant de courir en tous sens escortés de journalistes, que leur importait de changer l’ordre social ? Ne comprenant rien au monde, que pourraient-ils attendre de lui ? Et pourquoi conserver un pouvoir dont il faut rendre compte de l’usage, alors qu’il est tellement plus simple d’invoquer la fatalité : c’est l’Europe, l’OCDE, le marché, la crise, le Nouvel Ordre Mondial, etc. ? Les fléaux qui nous accablent ne sont plus les châtiments divins d’une population pécheresse, ils sont les coups du Réel, de l’indomptable monde qui nous entoure. Non, décidément, les apparences du pouvoir leur allaient mieux que le pouvoir lui-même.
Vous commencez de le percevoir : que nos politiques soient si médiocres est de peu d’importance puisqu’ils n’ont pas de pouvoir. Ou si peu. Vous voyez qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter. Mais les nouvelles sont encore meilleures : non seulement ils sont impuissants, mais, en plus, ils sont les jouets d’entités infiniment plus douées.
Financiers, industriels, mais aussi intelligence collective des multinationales, voilà ceux qui président à nos destinées. Nullement intéressés par les feux de la rampe, ils ne font qu’œuvrer à l’inflexion de la destinée du monde. Nous voilà donc parfaitement rassurés : des gens de valeur demeurent aux commandes. Les politiques n’ont en charge que de « donner un signal clair » aux citoyens, pendant que travaillent vraiment ceux qui savent y faire.
Ne craignez donc rien, vous êtes en de bonnes mains. Vous vous sentez mieux, tout à coup, n’est-ce pas ?