Vite faire ses courses

Jacques Vandenschrick

Emplettes ordinaires dans une grande surface de la banlieue bruxelloise. Assez bien modernisée. Gros effort sur les légumes, les fruits. Pari de fraicheur, de couleur, de clarté d’information sur l’origine des produits. Il y a parfois des fleurs. Avec, même, ici et là, parmi les bouquets, une étiquette qui dit « Fair trade » et une petite photo de visage polyvalent afro-asiatique. Je choisis aujourd’hui, à cause du souvenir et du parfum, une poignée de frésias d’un jaune or pur, dégingandés, un peu tout nus, que je dresse à l’avant du charriot, comme je fais, à l’habitude, pour les cèleris verts, histoire de ne pas écraser la merveille.

Et je passe au grave choix des légumes, côté radis, raves et navets. J’hésite, perplexe, devant les bonnes racines lorsqu’une forte voix, étrange accent trainant, moitié latino, moitié autre chose, m’interpelle, roulant les « r » : « Et il n’y a même pas de code barrrres. Vous crrroyez que c’est du rradis. Jé cherrché rradis blanc. » À mes côtés se dresse une femme, très long manteau noir, assez chic, teint olivâtre, cinquante ans, mince et cylindrique, visage sévère, lunettes très « in » de femme d’affaires à qui on ne la fait pas. Elle tient de sa main gantée de noir, un imposant radis blanc qu’elle agite comme un gourdin dérisoire. Je ne cille pas, me dépêche d’informer la diva, histoire de me débarrasser de sa proxémie. Et, peu soucieux d’exactitude, j’avise une étiquette (avec son code à barres) : « ramonas », le lui montre, prononce le mot. Est-ce la confusion entre le noir et le blanc ? En tout cas, elle ne décolle pas, cherche manifestement les prolongations et se lance : « Je mange toujourrrs crru. Pourr la santé. Mais celui-ci, rregarrdez, il est mou, pas frrrais. » Cela ne m’avait pas frappé. Ne pas la contredire. Pourtant celui-ci me paraît ferme. Une image vaguement phallique me traverse furtivement l’esprit. Je sens que je ne vais pas m’en sortir facilement. Un fou rire intérieur me gagne. À l’attaque ! Je lui désigne un joli paquet de trois panais sous cello et lui dis : « Essayez plutôt ça. Pelé, râpé, avec une goutte de citron, c’est délicieusement parfumé. » Elle ausculte et me dit, dubitative : « Quoi ça, parrrfumé ? » Ratée, mon évasion ! Je réessaie : « Râpé, cela sent bon. Mais, une fois cuit, cela n’a plus de gout. » Elle me regarde, d’un œil un peu méprisant et décrète : « Je mange pas cuit, moi. Électrricité, trrop cherr. Crru toujourrs. » Et conclut, en me tournant le dos (ouf !) : « J’achète légumes chez Colrruyt. Pas ici. Je veux légumes frrrais de Belgique. » Je la vois qui s’éloigne vers le rayon du pain. Je l’entends qui ronchonne encore un peu, en route. Bah. Les gens ont besoin de causer. Bon courage, les boulangères !

Je n’ai pas sitôt repris mon charriot, ma liste de courses et ma douchette (au départ, j’espérais faire vite), qu’une très vieille femme avec un cabas, profil de clocharde, toute grise sauf les pommettes rouges, couperose fixée (alcolo ?), avançant à pas de souris, cassée, toute petite, désignant les frésias qui pointent à hauteur de son visage, me lance d’une voix râpeuse : « Alors ? On fête Madame ? » Le ton est plutôt interrogatif. Une pointe d’agressivité aussi. Je marque le pas, un peu interloqué. Me tais. La baptise intérieurement « Prudence Petitpas ». Et me dis : « De quoi je me mêle ? » Et encore, que « décidément, c’est pas mon jour »... Après l’Argentine yiddish friquée, l’Europe de l’est au kdw. La vieille femme avance jusqu’à moi et, forte de son intuition sur la destination de mes frésias, dresse un peu sa vieille petite pomme reinette de visage ravagé, paupières rougies et décollées - elle doit être plus proche de quatre-vingt que de septante ans et des siècles de privations en plus - et entame sa confidence d’une voix rugueuse : « Vous avez raison. Le mien est parti, il y a déjà quarante-deux ans. Ma mère aussi. Et je suis toute seule. C’est triste, hein ? » Je ne sais que faire, me sens un peu ballot. Après le coup du radis blanc, le mélo noir où sans doute quelque chose d’authentique cherche éperdument un écho. Je bredouille maladroitement qu’elle est bien courageuse, que je l’admire de faire ainsi ses courses. Elle me scrute un peu pesamment, en hochant ce qui a dû être une frimousse, me paraît tout à coup une sorte de Giulietta Massina centenaire. Je lui souhaite de faire de bons achats et file, un peu honteux, vers l’étal des viandes, en contournant les ognons et les échalotes, sans me retourner. Pas trop vite non plus, pour ne pas lui avouer ma gêne. Galbraith parlait de l’art d’ignorer les pauvres. Pas de chance : la souris a déjà fait le tour du rayon par son autre face et me recoince. On dirait le nain Atchoum dans Blanche Neige. Elle poursuit : « Et vous savez quels ont été ses derniers mots pour moi, juste avant de mourir ? » Difficile de jouer devinette. D’ailleurs, elle enchaine sans attendre et récite de plus en plus intensément (serait-ce une ancienne actrice ? Son accent, entre Marolle et pays de l’Est, empêche de le penser) : « Il a dit : tu es jeune. Tu es belle. Surtout ne te remarie jamais ! » La chute. Le testament de l’agonisant possessif m’ébranle. Elle achève. Je ne l’écoute qu’à moitié. « Tu sais qui tu as eu. Tu ne sais pas qui tu auras. J’ai toujours été honnête avec toi. » Et elle clôt la scène en ajoutant : « Et alors sa tête est retombée. C’était fini. » Je ne sais pas bien où me mettre. Je regrette un peu les radis. Blanche ou noire, leur couleur dans le poing de l’hystérique latino pouvait au moins relever du comique. Celle-là, j’allais pouvoir la raconter en rentrant rigolard. Mais ici, devant quelle détresse étais-je ? Réelle ou jouée ? Prudence Petitpas s’hallucine-t-elle en rebrodant ses souvenirs ? Délire d’apitoiement ? Le barbare interdit du remariage, prononcé, dans son histoire, par le mourant comme une prescription morale me glace. On est loin des paroles immortelles de la lettre de Manouchian à sa Mélinée, à la veille d’être fusillé (« Marie-toi, sois heureuse et pense à moi souvent, toi qui vas demeurer dans la beauté des choses... Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant... »). Inconsciente cruauté des simples.

Tout cela passe dans ma tête abasourdie. Se raisonner. Résumons : une vieille femme définitivement endeuillée approuve mes frésias et s’avoue satisfaite de son propre sacrifice. De quoi empoisonner la journée... Et les jours suivants. L’écrire pour m’en défaire. Je salue et m’éclipse mal à l’aise.

Sus à la volaille... Rayon du fond. Ne pas trainer. La vieille dame a déjà prouvé qu’elle savait suivre. Et j’ai ma dose, comme on dit. Je vise les escalopes de dindonneau, quand une voix familière m’interroge sévèrement : « Et vous cuirrriez ceci comment, vous ? » Cela sent le reproche. Je fais front, ahuri. La tour noire m’a rattrapé. Un gros poulet de grain couleur maïs dans sa main gantée, elle me toise, attendant ma recette. J’hésite. Je croyais qu’elle vivait de crudités. Elle enchaine : « Je pourrrrrais cuirrre dans l’eau ? » Pour tout dire, je m’en fous. Qu’elle le noie son volatile. Ce sera parfait et sans gout. Mais, je choisis la voie diplomatique. Ma nature tempérée. Et lui suggère la cuisson au four. Elle rétorque : « Et pourrrquoi ? Et d’ailleurs je n’ai pas fourrr. » J’essaie de ne pas montrer mes craintes (Suis-je éveillé ? Est-ce un cauchemar ? Une ambassade étrangère ? Un complot ? On va m’attendre à la sortie ? Un asile en fuite ? Un service psychiatrique en vacance bissextile ?). Je surmonte et, l’air dégagé, propose : « On peut aussi cuire à la casserole. Un fond d’huile, un peu d’eau. Mais il faut surveiller la pièce de viande, l’arroser. » La tour gantée fifty-fifty m’interrompt, montre une sorte de frayeur dans le regard sous ses lunettes de guerrière et me demande avec véhémence : « Et pourrrquoi donc surrrveiller ? Que veut dirre surrveiller ? » Je pense en tornade qu’elle a un grain (comme le poulet), qu’elle a été membre d’une police secrète. Je m’entends bégayer « faut pas que ça brule. Rôtir lentement. Viande plus savoureuse, quand pas desséchée ». Elle me plante là, replace le volatile dans le rayon. Et déclare à la cantonade : « Moi j’achète toujourrrs la viande chez Delhaize. » Puis s’en va.

La mort, la nourriture, la cuisson, le cru, le cuit (coucou, Lévi Strauss), le mariage, le sexe, le passé, les maigres paroles de survie, le refus, le radis noir, il y a tout chez Carrefour. Et de très purs frésias jaunes qui tremblent un peu sur ma commode, quand on téléphone.