Vingt-quatre heures dans la vie des pauvres

Renaud Maes

Hier matin, Yvan s’est levé en retard. La mine un peu salie par le mousseux ingurgité la veille, il contemple un moment son reflet dans le miroir de la salle de bain. Il saisit le mitigeur chromé, laisse couler un peu d’eau fraiche dans la vasque. Quelques éclaboussures sur son visage rougi, un frisson qui parcourt son corps, et le voilà qui se sent mieux. Il observe ses cernes, qu’une crème hydratante a permis de réduire durant la nuit, puis se dirige vers l’ilot central de son loft pour se préparer son expresso matinal.

Hier matin, Isabel s’est réveillée avant la sonnerie. C’est qu’elle ne dort pas bien à cause du bruit des voisins. La cloison de gyproc l’isole à peine de leurs disputes homériques. Elle est restée recroquevillée, en position fœtale, sur le matelas qui fait office de lit et de canapé. Puis, en désespoir de cause, elle s’est résignée à se relever et à pénétrer dans la minuscule cuisine. Elle a déposé sa Bialetti sur la résistance électrique, réglée sur le thermostat 3. Plus que 3, c’est impossible, cela fait « péter les plombs », comme dit son propriétaire.

Yvan a regardé, sur son smartphone, les rendez-vous de la journée. D’abord l’éditeur de son livre, puis les interviews avec les journalistes. Nawal sera de la partie, il la connait un peu. Ce n’est pas une grande journaliste d’investigation, mais l’avantage, c’est qu’elle ne posera aucune question difficile. Il soupire en calculant sur l’application Google Maps le temps nécessaire pour revenir de chez son éditeur en taxi réservé via eCab. Son chauffeur lui manque.

Isabel a commencé à nettoyer sa « pièce de vie ». Elle doit se dépêcher, car Mona vient demain. En rassemblant les affaires éparpillées, entre un soutien-gorge pigeonnant et une minijupe décorée de strass, elle tombe sur un petit sachet contenant quelques pilules. Le reste de son stock. Elle s’en saisit, puis le laisse tomber au fond d’un des cartons où elle entasse ses vêtements, il ne faut pas qu’elle plonge. Mona vient demain.

Yvan attend, confortablement installé dans un fauteuil en cuir beige jouxtant le bureau de son éditeur. Il sirote son deuxième expresso de la journée. Une secrétaire lui sourit. Il lui rend un sourire éclatant. Il a toujours plu aux femmes. Il faut dire qu’il sait se vêtir. Son blouson Hugo flatte sa stature et sa chemise Armani d’un blanc immaculé rappelle la blancheur de ses dents, résultat d’un traitement de trois mois par un dentiste spécialisé. Il songe de plus en plus à faire un botox, mais il hésite. Certains de ses amis l’ont fait et il leur est apparu comme une barre au-dessus du front. Il jette un œil discret sur sa montre, une montre Cartier reçue d’un ami. Son éditeur tarde.

Isabel vient de finir de laver des sous-vêtements dans son évier lorsqu’un paquet d’enveloppes tombe en cascade de la fente dans sa porte. Le propriétaire vient de relever les quatre dernières semaines de courrier. Il est le seul à avoir la clé de la boite aux lettres et depuis peu, il ne vient plus qu’une fois par mois pour toucher les loyers. Elle ne doit pas payer, elle a payé d’avance pour les six prochains mois. C’est qu’elle ne peut pas déménager tout de suite, il faut garantir une « stabilité » pour Mona. Elle passe les enveloppes en revue. Parmi elles, une enveloppe estampillée « be.gov ». Elle l’ouvre, déchiffre quelques lignes et la lettre lui tombe des mains. C’est un ordre de quitter le territoire.

Il est midi. Après un lunch léger composé de linguines aux courgettes, à l’espadon et à la menthe, Yvan se sert un verre de vin blanc. Il n’aurait pas dû prendre tant de café ce matin, il se sent trop stressé. Pourvu que son antitranspirant fonctionne, qu’il n’ait pas l’air défait devant la caméra. Quoique. Il est un homme défait, finalement. Cela pourra peut-être renforcer ses propos. Il faudra qu’il insiste sur ses dettes, sur la perte de revenus incroyable qu’il a subie. Tout ça alors qu’il cherchait à faire le bien. Et qu’il est un professionnel, un vrai. On paie cher et vilain un consultant, c’est normal. Pourquoi se serait-il privé de rémunérations, au nom de quoi ?

Il est midi. Isabel est en larmes. Elle a tenté de joindre dix-huit fois l’assistante sociale. Impossible. Pour finir, le standard lui a passé une autre assistante qui lui a expliqué : « vous avez demandé l’aide du CPAS, non ? Et bien, c’est pour ça, vous devenez une charge alors vous êtes expulsée ». Isabel a plaidé sa cause, elle a demandé de l’aide pour arrêter de se vendre, parce que se prostituer et être mère, c’est impossible. Elle veut s’occuper de sa fille, elle veut pouvoir la voir grandir, elle veut pouvoir l’élever. C’est pour ça qu’elle a demandé l’aide. Elle a eu beau tenter de convaincre, l’assistante sociale a répété encore et encore « nous ne pouvons plus rien, c’est comme ça ». Isabel ne veut pas rentrer au Brésil, elle sait qu’elle perdra la possibilité de voir sa fille.

Yvan se positionne de trois-quarts, face à la caméra. La journaliste lui fait un clin d’œil complice, elle a l’air presque plus stressé que lui. Elle lui pose les questions prévues, il y répond sans faillir. Bien sûr, il a été assassiné politiquement. Maintenant, il n’a plus de moyens, il est pauvre. Qu’a-t-il fait pour mériter cela ? Quelle chasse à l’homme il a subie, ça ! Et tout le monde s’est acharné. Mais avec son livre, qui est déjà un succès de librairie, il va rétablir la vérité. Sa voix s’affermit à chaque nouvelle phrase. Il a touché le fond, certes, mais il est déjà reparti ! Il a rebondi, il le sent bien…

Isabel a sorti le petit paquet sous le tas de vêtements. Elle contemple les cachets. Elle soupèse le poids du paquet. Quelques grammes. Quelques grammes, tout au plus. Elle prend, dans la cuisine, sous l’évier, la bouteille de vin qu’elle gardait pour une grande occasion. C’est du vin français, un cadeau d’un client qui était devenu un peu trop amoureux. Elle n’a pas de tirebouchon. Pas grave, elle brise le goulot sur le bord de l’évier. Elle se sert dans un grand verre Jupiler à l’effigie des diables rouges. Assise sur son matelas, elle avale un comprimé. Puis une gorgée de vin. Puis un second comprimé. Puis une autre gorgée.

Il est tard. Yvan a reçu des coups de téléphone de plusieurs amis. Certains l’avaient évité depuis des mois. Il est de retour, il en est sûr. Son livre a été commandé par plus d’une centaine de lecteurs dans une grande librairie bruxelloise dont le patron n’a pas manqué de l’appeler pour « booker » une séance de dédicaces. Il se sert un verre de vin rouge, un grand vin français, offert à ses débuts par une de ses mentors politiques, lorsqu’elle avait à peine repéré ce jeune assistant social prometteur. Elle lui avait dit « ce sera pour la victoire après ton premier vrai coup dur ».

Il est tard. Isabel ne respire plus. Dans son appartement, on entend les cris des voisins immédiats. Sur la table, la bouteille de vin vide est renversée, quelques gouttes sont tombées sur des photographies, celles d’une petite fille habillée tout en jaune, sur un toboggan.