Vaut-il toujours mieux lever les malentendus ?

Luc Van Campenhoudt

Comme nous ne sommes pas en mesure de comprendre parfaitement les autres, mais que nous ne pouvons pas nous empêcher de tenter de les comprendre pour nous ajuster à eux, nous les comprenons toujours plus ou moins de travers. Inhérent aux relations humaines et à la vie collective, le malentendu leur est aussi indispensable, pour diverses raisons liées à l’autonomie de chacun et à la possibilité d’agir de conserve malgré un éventail de raisons et de motivations diverses. Cette conception positive du malentendu a quelques implications morales qui vont à contrecourant des injonctions dans l’air du temps à être authentique et à bien communiquer.

Heureusement qu’il y a le malentendu, car sans le malentendu on ne s’entendrait jamais.
Charles Baudelaire

Je mesure combien cet aveu risque de jeter d’emblée le discrédit sur ce petit texte, mais c’est mon chien qui m’a mis la puce à l’oreille. Plus les années passent, mieux il me fait comprendre ce qu’il souhaite et vice-versa. Si je le délaisse trop longtemps, il me tire la gueule deux bonnes heures en me tournant le dos avant de manifester sa joie de me retrouver. Le soir venu, pour me signifier qu’il est temps de le promener, il se plante face à moi et me fixe droit dans les yeux, mais avec l’arrière-train tourné vers la porte de l’appartement. En revanche, à d’autres moments, par exemple en balade, lorsqu’il est entièrement absorbé par ses explorations olfactives, ou lorsqu’en rêvant de je ne sais quoi, il pousse de faibles jappements qui semblent venir d’outre-tombe, j’ai le sentiment désenchanteur qu’il y a un océan d’incompréhension entre nous. Pourtant nous nous accordons fort bien l’un à l’autre et nous nous reconnaitrions entre mille. En réalité, il y a entre lui et moi un perpétuel malentendu : nous comprenons tout de travers et quand nous croyons nous comprendre, nous ne saisissons qu’une partie déformée de la vérité de l’autre. Malgré cela, nos gestes et nos sons s’ajustent vaille que vaille et cela suffit pour que chacun se débrouille et que nous nous sentions ensemble dans une certaine harmonie. Moi en tout cas, mais lui aussi je pense.

Les êtres humains croient qu’ils sont plus futés que les animaux et que les interactions entre eux sont plus subtiles et élaborées qu’entre un homme et son chien ou que les animaux entre eux. Ils aiment penser que si leurs relations sont harmonieuses, c’est parce qu’ils sont capables de bien se comprendre, de s’expliquer entre eux, et même d’expliquer scientifiquement comment il se fait qu’ils se comprennent et peuvent agir de conserve. Ainsi Alfred Schütz [1] a-t-il montré qu’une situation de collaboration (disons un cours universitaire, des vacances en famille ou quelque entreprise collective que ce soit) ne peut fonctionner harmonieusement que parce que tous les partenaires, qui sont chacun là pour des raisons différentes, parviennent néanmoins à se comporter comme s’ils étaient là ensemble pour la même raison (comme apprendre la sociologie, prendre du bon temps en famille ou fabriquer des cuisines équipées), mais, mieux encore, parce que tous les partenaires sont en mesure de se mettre à la place de chacun des autres et de comprendre les raisons de leur présence. C’est ce que Schütz appelle la réciprocité de perspective. De telles hypothèses reposent sur un présupposé, à savoir qu’une compréhension relativement fine de l’autre est un idéal réaliste et que les interactions humaines sont harmonieuses si chacun s’efforce de se rapprocher de cet idéal.

Plusieurs auteurs estiment qu’il faut également rechercher les sources du bon déroulement d’une interaction dans les formes qu’elle peut prendre et qu’adoptent les partenaires. Par exemple, Erving Goffman[Goffman E., La mise en scène de la vie quotidienne, t.1 La présentation de soi, éditions de Minuit, coll. « Le Sens Commun », 1973 (1959).Goffman E., La mise en scène de la vie quotidienne, t.1 La présentation de soi, éditions de Minuit, coll. « Le Sens Commun », 1973 (1959).] pense qu’une interaction réussie suppose que chacun des protagonistes fasse en sorte que la personne à qui il a affaire ne perde pas la face, que chacun se porte garant de la face de l’autre. Ainsi, l’interaction peut être harmonieuse sans que les protagonistes se comprennent parfaitement. Il importe surtout qu’ils maitrisent certains codes et se donnent la peine de les respecter.

Les interactions humaines impliquent en effet un très grand nombre d’éléments, notamment biologiques et psychiques inconscients et parfois inavouables qui feraient immédiatement voler en éclat toute interaction qui ne se déroulerait pas dans le cadre de scénarios sociaux que les partenaires ont intégrés au cours de leur socialisation. Plus l’interaction est délicate et incertaine, comme un examen oral, une négociation difficile ou une première relation intime entre une femme et un homme, plus les protagonistes auront tendance à se raccrocher à des scénarios précis. Dans le domaine de l’intime par exemple, ces scénarios concerneront notamment les rôles respectifs et les comportements attendus de l’homme et de la femme (scénarios culturels), les séquences à respecter pour passer de la séduction à l’intimité (scénarios de l’interaction sensu stricto) et même les fantasmes et représentations imaginaires liés à l’activité sexuelle (scénarios psychiques). Grâce à ces « scénarios sexuels », comme les appellent Gagnon et Simon [2], deux partenaires peuvent faire agréablement l’amour sans trop creuser ce qui se passe dans la tête et dans le cœur de l’autre, pourvu qu’ils soient de bons acteurs qui ont bien intériorisé le scénario et sont capables de bien interpréter leur rôle.

Ce ne sont que quelques exemples grossièrement résumés des multiples tentatives des nombreux chercheurs en sciences humaines et sociales, phénoménologues et interactionnistes notamment, pour saisir les processus psychiques et sociaux qui font qu’une interaction entre êtres humains est ou non possible et satisfaisante pour celles et ceux qui y prennent part.

Les limites de la compréhension réciproque

Cependant, pour plusieurs raisons, la capacité des humains de se comprendre mutuellement, de faire « comme si » et d’entrer dans des scénarios sociaux identiques ou même compatibles présente des limites. Une première raison est tout simplement que l’être profond de chaque individu — pour autant que parler d’« être profond » ait un sens — est infiniment complexe, très difficilement accessible et fort différent de celui des autres individus, même très proches. Nous avons tous déjà parfois tellement de peine à nous comprendre nous-mêmes ! Une deuxième raison est que chacun ne communique jamais fidèlement ce qui se passe réellement en lui. Comme l’expliquait déjà Georg Simmel [3], chaque personne recompose toujours sa réalité intérieure en fonction d’une intention liée aux circonstances particulières de l’interaction. De plus, note également Nagel [4], comme les éléments qui composent la diversité des humains sont potentiellement conflictuels, chacun est obligé de dissimuler l’essentiel de ses pensées et de ses affects dès qu’il est confronté aux contraintes de la vie sociale et publique. La pudeur, la discrétion et la dissimulation sont indispensables à la vie sociale et chacun ne peut vivre en société et contribuer à des objectifs collectifs qu’en gardant pour soi la plus grande partie de ses jugements sur les autres, de ses désirs, de ses fantasmes et de ses angoisses. L’explosion des « réseaux sociaux » sur internet, comme Facebook et Twitter, pourrait laisser croire que les nouvelles technologies modifient la donne. Pour ce qui nous occupe ici, il n’en est rien. En se présentant à ses « amis », chacun décide de ce qu’il montre et ce qu’il dissimule, et il dissimule toujours bien plus qu’il ne montre [5], d’autant plus facilement qu’il n’entre pas dans un face-à-face direct avec ses interlocuteurs.

Il serait simpliste de réduire cette dissimulation à de la tromperie ou à de l’hypocrisie, explique encore Nagel, même si, dans certains cas, ces deux attitudes ajoutent encore à la difficulté de se comprendre. La comparaison avec mon chien trouve ici une première limite : il est capable de copuler sur la place du marché aussi bien que dans sa niche ou son panier car il ne fait aucune différence entre le public et le privé, les pulsions individuelles et les contraintes de la vie collective, le désir de l’acte et le passage à l’acte. Il ne fait pas la distinction entre son moi intime et son moi social. Tandis que chez les humains, le moi social ne révèle qu’une partie, et encore une partie déformée, de leur moi intime. Une troisième raison est que l’interlocuteur à qui un être humain confie cette part déformée de lui-même, n’en
entend qu’une partie seulement, qu’il peut utiliser pour lui-même. Tout cela, fait remarquer Simmel, est bien loin d’être rationnel.

Cette contrainte sociale qui pousse à la dissimulation et à l’ambigüité renforce le besoin d’intimité avec un petit nombre de personnes, amis, confidents ou amants, avec qui il est possible de partager et de vivre une part de ce non-dit. Mais une part seulement et jusqu’à un certain point seulement. Car, là aussi, on ne dit pas et on ne fait pas ce que l’on veut, sans quoi la relation intime ou amicale ferait long feu.

La capacité de faire « comme si » et de s’accorder sur un même scénario avec beaucoup de naturel a aussi des limites. Souvent les partenaires sont dans des scénarios différents alors qu’ils pensent jouer dans la même pièce. Dans une nouvelle relation intime, par exemple, il est courant que l’un des amants soit dans un scénario romantique et l’autre dans un scénario hédoniste. Chacun a sa propre boussole interne, mais les aiguilles des deux boussoles n’indiquent pas le même nord, de sorte que les partenaires se rendent rapidement compte qu’ils ont cru un peu trop vite être faits l’un pour l’autre. Ce qui arrive assez souvent, il faut bien le reconnaitre.

Un malentendu qui fonctionne

Peut-être la plupart des théories qui tentent d’expliquer les conditions d’une interaction harmonieuse pèchent-elles par excès de naïveté et leurs prémisses ne sont-elles pas assez radicales. C’est ici que mon chien repointe sa truffe. Nous nous sentons bien ensemble et pourtant, entre nous, le malentendu est total. Non seulement nous ne nous comprenons pas, mais, comme il nous est impossible de nous accorder l’un à l’autre sans interpréter constamment les comportements l’un de l’autre, nous sommes chaque fois à côté de la plaque. Nous croyons nous comprendre, mais nous comprenons presque tout de travers. Enfin, je parle surtout pour moi parce que, pour mon chien justement, je ne suis sûr de rien. De plus, je suis totalement incapable de m’imaginer les impressions et émotions que j’éprouverais à sa place en promenade, les yeux à cinq centimètres du sol, humant le moindre effluve de mes congénères. Et cette incompréhension est plus que probablement réciproque. On pourrait s’imaginer que sans ces malentendus la compagnie de mon animal me serait encore plus agréable. Justement non. Car dans ce cas, il ne pourrait pas vivre sa vie de chien, avec ses bons et ses mauvais côtés, il aurait une terrible crise d’identité canine et il perdrait tout son charme de chien à mes yeux.

Pour le sens commun, le malentendu est perçu comme quelque chose de négatif qu’il faut éviter, en essayant de mieux se comprendre et en communiquant davantage. Or, le malentendu n’est pas seulement inhérent aux interactions humaines et à la vie collective, il leur est indispensable. Pour bien s’ajuster l’un à l’autre, il importe de ne pas chercher à trop bien se comprendre. Vouloir saisir l’autre en profondeur est non seulement vain et indiscret, c’est aussi lui faire violence dans la mesure où cela consiste à le contrôler et à exercer sur lui une emprise, souvent aussi à porter sur lui un jugement définitif. Le résultat est que, pour se protéger, il se réfugiera davantage dans la dissimulation, voire le mensonge.

À l’inverse, l’interaction entre deux êtres (ou davantage) atteint son niveau le plus élevé de subtilité et de vérité lorsque chacun est capable de réaliser que sa compréhension de l’autre comportera toujours une part de malentendu et d’accepter de ne pas chercher à la dissiper en poussant l’investigation jusqu’au point où elle devient une intrusion agressive. De cette capacité de ne pas vouloir percer (en vain) le mystère de l’autre, procède la magie de l’interaction harmonieuse. « Magie » dans le sens où quelque chose d’agréablement étonnant, un plaisir intellectuel ou émotionnel, peut surgir de l’interférence de nos lectures décalées du monde et de nous-mêmes : une conversation agréable et intéressante, un éclat de rire, une collaboration innovante, une question qui passionne, une bonne issue à un conflit, une action collective passionnante, parfois même un grand amour pensait le poète.

Avec des nuances, le principe est valable aussi bien pour les rapports institutionnels et sociaux dans leur ensemble que pour les relations interpersonnelles les plus intimes. Par exemple, les hommes politiques et les citoyens se comportent comme si le bien commun était leur finalité partagée. Or, il est clair que les citoyens s’intéressent à la vie politique pour une grande diversité de raisons plus ou moins avouables, comme le souci du sort de leurs semblables, la défense de leurs intérêts corporatistes, le spectacle excitant du combat des chefs, le plaisir d’assister à la chute d’une personnalité détestée, la jouissance de pouvoir taper sur leurs « têtes à claques » favorites, ou simplement faire autrement que papa. De même, les hommes et les femmes politiques se lancent et s’obstinent dans la carrière pour une grande diversité de raisons plus ou moins avouables, comme le bonheur de s’engager avec d’autres pour une noble cause, le souci de donner sens à sa vie, le gout du pouvoir, l’aspiration à être reconnu et respecté, le plaisir de séduire, l’adrénaline d’une vie intense, disposer d’une belle voiture avec un chauffeur, entrer avec excitation dans diverses tractations, ou simplement faire comme papa.

À quoi sert-il de se lancer dans de telles spéculations et de faire de tels procès d’intention ? Car, là aussi, le risque est grand de se tromper lourdement, par exemple en prêtant de mauvaises intentions à une personnalité politique de valeur, mais qui n’a pas une tête sympathique ou tient parfois des propos cyniques et à accorder une confiance aveugle à quelqu’un qui sait émouvoir et cacher des motivations tortueuses sous un sourire angélique et des propos moralisants. Mieux vaut ne pas chercher à comprendre ce que les hommes politiques ou les citoyens ne comprennent d’ailleurs souvent pas eux-mêmes, et s’intéresser à ce qui en vaut la peine : la qualité du débat politique et le fonctionnement du système politique, ce qu’ils produisent comme décisions et actions, et leurs effets pour la collectivité.

Certes, pour vivre en société, on ne peut pas s’empêcher de chercher à décrypter un minimum les raisons d’agir des autres. Mais, et c’est cela qui importe, on doit savoir que l’on est toujours plus ou moins à côté de la plaque ; d’autant plus à côté que l’on viserait prétentieusement une compréhension intégrale d’autrui. Un lien fort entre deux êtres ou davantage ne nécessite donc pas la vaine compréhension mutuelle des tréfonds de leur être. Il procède au contraire de la conscience partagée de s’accepter comme une énigme l’un pour l’autre, et d’y trouver le plaisir d’une subtile et paradoxale connivence. Mon chien est sans aucun doute incapable de comprendre cela. C’est ce qui fait que, quel que soit notre attachement mutuel, notre relation n’équivaudra jamais celle qui existe potentiellement entre deux êtres humains. « Potentiellement », car il faut hélas le reconnaitre, beaucoup d’humains s’en montrent également incapables. À cause de cela, ils peuvent faire beaucoup plus de dégâts que mon toutou, mais leur cas à eux n’est jamais totalement désespéré, ce qui est un tout petit peu rassurant pour l’humanité.

Art et morale du malentendu

Cette conception d’une interaction harmonieuse a plusieurs implications morales, portant sur la manière de bien conduire sa vie et ses relations aux autres. Nous ne pouvons ici qu’évoquer rapidement deux ou trois points d’une question qui mériterait d’être davantage creusée.

Contrairement à une injonction dans l’air du temps, il importe d’abord de ne pas vouloir communiquer à tout bout de champ. Fréquemment, l’explication de nombreux problèmes est erronément recherchée dans un manque de communication (entre parents et enfants, mari et femme, patron et employés, dirigeants politiques et citoyens…). Sans doute est-ce parfois vrai. Mais plus souvent, c’est l’excès de communication qui pose problème. L’ordre social est basé sur un consensus implicite sur les communications à éviter. On peut d’ailleurs interpréter la violence comme une rupture de ce consensus, par exemple lors d’une altercation brutale entre automobilistes, d’un conflit de voisinage dû au bruit, d’un conflit social où les travailleurs envahissent les bureaux de la direction, d’un échange d’insultes entre un dirigeant politique et des citoyens qui le chahutent, ou d’une révolution où les insurgés s’en prennent aux biens de la classe dirigeante. Mieux vaut souvent s’abstenir de communiquer pour éviter une scène ou des problèmes inutiles, comme le pensait bien Goffman. En d’autres termes, s’accommoder de malentendus.

L’exigence de transparence [6] dans la gestion des deniers publics est nécessaire ; dans les relations humaines et sociales, elle est aussi inepte qu’attendre des autres et de soi-même que l’on soit « authentique ». Ces injonctions morales dans l’air du temps ne conduisent qu’à un surcroit d’hypocrisie, de tricherie et de duplicité. Au bout d’un certain temps, cela finit par des conflits hystériques où l’on s’accuse de lâcheté, de traitrise ou de trahison. Pareillement, la personne qui, comme c’est courant aujourd’hui, annonce fièrement qu’en toutes circonstances elle dit toujours ce qu’elle pense, prouve surtout qu’elle ne pense guère plus loin que le bout de son nez. S’il est des choses que l’on se doit de dire aux autres (son conjoint, son collègue, son voisin, ses clients, son patron, ses électeurs par exemple) parce qu’ils y ont droit, il en est d’autres que l’on peut dire, mais que l’on n’est pas obligé de dire et d’autres encore qu’il ne faut surtout pas dire, sous prétexte de dissiper d’éventuelles équivoques.

Le problème ne réside pas dans le fait qu’il y ait des malentendus. Il réside dans l’incapacité de les admettre, de ne pas pouvoir s’empêcher de les dissiper systématiquement, au nom d’une vertueuse et imbécile franchise. Il réside encore dans l’incapacité de s’en accommoder intelligemment, voire d’en faire un atout et une chance, comme dans l’humour dont le ressort est, souvent, le malentendu. Les comédies de Georges Feydeau, par exemple, commencent souvent par une méprise ou un quiproquo qui se termine sur une agréable surprise.

Il ne faudrait pas pour autant que, sous prétexte d’accepter les malentendus, on en arrive à nier les divergences de vue et d’intérêt sur les enjeux collectifs et à neutraliser ainsi la nécessaire dimension conflictuelle de la vie collective. Cela reviendrait forcément à favoriser les dominants. Il s’agit au contraire de parvenir à traiter les conflits au niveau où ils doivent l’être, ce qui n’est pas forcément facile. Dans les sciences politiques et sociales elles-mêmes, on trouve un bel exemple de la manière dont le malentendu peut favoriser une gestion du conflit. Dans ces disciplines, les chercheurs disposent d’un éventail de notions floues, comme « société civile », « gouvernance » ou « globalisation », auxquelles chacun peut, à peu de chose près, donner la signification qu’il souhaite. Grâce à ces malentendus, ils peuvent continuer à débattre, comme s’il n’y avait pas de désaccords de fond, et se donner une chance de prendre, dans un second temps, la mesure de leurs différences.

Il ne faut toutefois pas en abuser, comme le font les grandes institutions publiques et privées, car ces notions (comme aussi « partenariat », « synergie », « communication » ou « réseau ») évoquent une vision consensualiste de la société, ce qui pose deux problèmes : d’abord, la confusion entre le registre normatif de l’action publique, sociale ou économique, et le registre des sciences politiques et sociales supposées analyser cette action ; ensuite et surtout, la sous-estimation, voire le refoulement, de la dimension conflictuelle de la vie politique et sociale, avec les implications idéologiques qu’un tel refoulement suppose. L’art du malentendu devrait permettre d’éviter les mauvais et vains conflits afin de se concentrer sur ceux qui importent vraiment et peuvent faire avancer les choses.

Mais à chaque jour suffit sa peine. Mon chien me réclame pour sa promenade.

[1Schütz A., Le chercheur et le quotidien, Méridiens Kincksieck, 1987 (1971).

[2Gagnon J.H. et Simon W., « Sexual scripts : Permanence and change », Archives of Sexual Behaviour, 1986, 15 (2), p. 97-129.

[3Simmel G., Secret et sociétés secrètes, éditions Circé, 1991 (1906).

[4Nagel T., « Concealment and exposure », Philosophy and Public Affairs, 1998 vol. 27, n°1, 3-30.

[5Aguiton C. et alii, « Does showing off help to make friends ? Experimenting a sociological game on self-exhibition and social networks », International Conference on Weblog and Social Media ’09, San José, California, 17 au 20 mai 2009, http://sociogeek.admin-mag.com/resultat/Show-off-an-social-networks-icwsm09.pdf.

[6Voir à ce propos le dossier de La Revue nouvelle de décembre 2011 : « Faire la lumière sur la transparence ».

Ce texte est la traduction française, légèrement modifiée, de « Is it always better to clear up misunderstandings ? » dans Gosseries A. & Vanderborght Y. (dir), Arguing about justice. Essays for Philippe Van Parijs, Presses universitaires de Louvain, 2011, p. 347-354.