Vargas Llosa persona non grata en Argentine

François Reman

« Je refuse de penser que mes compatriotes seront assez fous pour nous obliger à choisir entre le sida et le cancer en phase terminale. » Voilà, ce qu’affirmait le prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa concernant la possibilité de voir s’affronter au second tour des élections présidentielles péruviennes du 5 juin, Ollanta Humala et Keiko Fujimori. Démentis par les urnes — depuis lors, il a reconnu qu’il voterait pour Humala face à Fujimori —, de tels propos ont déchainé les passions alors que l’ensemble du continent latino-américain porte son regard vers Lima et le duel auquel se livrent les deux candidats à la veille du second tour des élections.

L’écrivain péruvien aime la controverse et l’a encore démontré lors de sa récente visite au salon du livre de Buenos-Aires — ville déclarée capitale mondiale du livre 2011 par l’Unesco — véritable institution littéraire au pays de Jorge Luis Borges.

Tout a commencé en mars dernier quand le directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos-Aires, Horacio González, proche de la présidente Cristina Fernández, écrit au président de la chambre du livre argentine pour dénoncer l’invitation envoyée à l’écrivain péruvien à inaugurer la foire du livre. Dans sa lettre, il accuse ce dernier de faire partie de la droite la plus radicale qui ne cesse d’attaquer les gouvernements de gauche démocratiquement élus. En effet, dans la même veine que ses déclarations sur les élections péruviennes, Vargas Llosa avait déploré que l’Argentine puisse élire « une présidente d’un tel niveau de pauvreté intellectuelle ».

Évoquant la littérature, la censure, Cuba et le péronisme, l’écrivain a répondu au directeur de la Bibliothèque nationale à travers le quotidien espagnol El País. « Je suis attristé de savoir que celui qui tente de me censurer occupe la fonction autrefois dévolue à Jorge Luis Borges. J’ai l’impression qu’il ne lui est jamais venu à l’idée d’appliquer à son administration les mêmes critères que ceux qui le poussent à censurer un écrivain qui a commis le délit de ne pas partager les mêmes convictions politiques que lui. »

Et puis, ce fut au tour de l’historien Mario O’Donnell d’intervenir dans le débat : « Le problème ne concerne pas le Vargas Llosa écrivain, mais bien sa fonction de journaliste et éditorialiste. Il écrit dans les journaux les plus importants de la planète et ses idées sont chaque fois au service des secteurs les plus réactionnaires, conservateurs et antipopulaires. »

Pour calmer la polémique, la présidente argentine, il est vrai peu rancunière, a même été forcée d’intervenir et un compromis fut trouvé pour que l’écrivain ne participe pas à l’inauguration du salon du livre, mais donne une conférence le jour suivant.

Habilement, le prix Nobel s’est fendu d’un discours très universaliste : « Lire nous rend libres, à condition que nous puissions choisir ce que nous voulons lire et que les livres puissent être imprimés sans commissaires qui les mutilent. Défendre les droits des livres d’être libres, c’est défendre notre droit d’être des citoyens », a-t-il proclamé.

Néanmoins cette polémique révèle une nouvelle fois toute l’ambigüité de l’auteur des bestsellers La ville et les chiens (1966) et Conversation à la Cathédrale (1967). Auteur prolixe, il décrit à travers ses livres, dans un style fin et inimitable, toute la complexité et la cruauté des relations sociales en Amérique latine. Son dernier ouvrage, Le Rêve du Celte (bientôt traduit en français), évoque d’ailleurs la vie du diplomate Roger Casement qui a dénoncé les exactions commises dans le Congo de Léopold II et l’exploitation des Indiens péruviens par une compagnie caoutchoutière. Mais une fois abandonné son rôle d’écrivain, Vargas Llosa semble avoir du mal à exprimer politiquement cette fibre sociale.

Défenseur de la révolution cubaine comme beaucoup d’écrivains de sa génération, il retourne sa veste dans les années septante et devient un fervent admirateur des penseurs néolibéraux comme Hayek, Friedman et Popper. Il s’installe d’ailleurs à Londres et se rapproche de Margaret Thatcher à laquelle il voue « une admiration sans réserve ». En 1990, il tente de percer sur le plan politique, mais perd les élections présidentielles péruviennes contre Alberto Fujimori, part vivre en Espagne et se lie d’amitié avec José María Aznar. Depuis lors, à travers interviews et colonnes d’opinion, il ne cesse de vilipender les Chávez, Correa, Kirchner et Morales qu’il accuse notamment d’autoritarisme. Il soutiendra aussi ouvertement l’actuel président chilien Sebastián Piñera, candidat de la droite aux dernières élections présidentielles.

Sa visite en Argentine a également été l’occasion pour lui d’intervenir lors d’un séminaire organisé par la Société du Mont-Pélerin, un des plus vieux et célèbre think-tank néolibéral créé justement par l’Autrichien Friedrich von Hayek en 1947 et présidé pendant plusieurs années par Milton Friedman.Vargas Llosa a, notamment, pu y côtoyer Miguel Ángel Cortés, député espagnol du Parti populaire, Carlos Cáceres, ancien ministre d’Augusto Pinochet et Gerardo Bongiovanni, de la fondation argentine Libertad qui est liée au Manhattan Institute et Cato Institute, deux boites à idées néoconservatrices américaines.

Dans un entretien rudement mené par le quotidien de gauche Página 12, il a défendu avec acharnement sa pensée ultralibérale. « C’est une obscénité d’associer le libéralisme avec la dictature argentine », s’est-il esclaffé. « Ils [les néolibéraux] ont appuyé la politique économique car ils pensaient qu’elle était la bonne, […] jamais ils n’ont appuyé les crimes, la disparition du Congrès et des élections libres. […] » Et de conclure : « La Constitution de la liberté de von Hayek est un livre absolument fondamental dans la défense de la culture démocratique et des libertés économiques à partir des libertés politiques [1]. » Concernant l’économiste américain Paul Krugman qui préconise d’augmenter les impôts sur les hauts salaires, Vargas Llosa a asséné que « le lauréat du prix Nobel d’économie 2008 porte en lui des faiblesses collectivistes comme d’ailleurs beaucoup d’autres sociaux-démocrates ».

Pour une partie de la société argentine qui se relève péniblement de la crise économique qui a foudroyé le pays il y a dix ans, et qui, d’un point de vue politique, a entamé un gros travail de mémoire en faisant condamner l’ancien dictateur Jorge Videla, ce type de déclarations ne passe définitivement pas.

[1La journaliste canadienne Noami Klein a démontré dans son ouvrage La Stratégie du choc que l’objectif des exactions commises par les dictatures chiliennes et argentines pour débarrasser la société du « cancer marxiste » était qu’elles retrouvent un état de virginité idéologique idéal à l’instauration de politiques ultralibérales forcement impopulaires. Cette thèse fut défendue par Orlando Letelier ancien ambassadeur chilien à Washington dans un article paru dans la revue américaine The Nation en aout 1976. Un mois plus tard, il était assassiné par la police secrète de Pinochet.