Une vie à propos : hommage à Michel van Zeebroeck

De Muynck Eric

« To see what is in front of one’s nose requires a constant struggle. »
George Orwell (1946)

Il y a, chez Michel van Zeebroeck, accrochée dans la chambre bleue de sa maison de Nethen, une reproduction sous verre d’une estampe. Celle-ci appartient à la Fundação Calouste Gulbenkian à Lisbonne, qu’il a visitée dans les années 1990. Signée Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), elle représente une femme bravant le froid et la neige. Au-dessus d’elle, trois hérons prennent leur envol.

Michel van Zeebroeck aimait cette estampe, qui recèle un indéniable mystère. Scène classique de la littérature et de la peinture japonaises, l’action se déroule au XIIe siècle. Cette femme nez au vent s’appelle Tokiwa-Gozen. L’observateur patient relève, derrière elle, dans la neige, des traces de pas multiples. Il s’avère ensuite que, dans les plis de son vêtement à motif de chrysanthèmes et gonflé par le vent, se cachent des visages d’enfants. Elle fuit dans l’espoir de sauver sa famille jetée dans la tourmente d’une guerre clanique. L’estampe se nomme : Tokiwa-Gozen fuyant dans la neige avec ses trois enfants.

En 1940, Michel a quatre ans. C’est le retour de ce qui a été, selon l’expression familiale, la « fuite en Egypte », leur exode dans le Lot-et-Garonne. Aux premiers jours d’octobre, la famille à peine réunie, sa mère, âgée de 28 ans, meurt en couche. Le glas sonne sur Nethen. Cette disparition précoce touchera au plus profond les trois enfants de Marthe Dessain. Ainsi, pour François, l’ainé de la fratrie, cette mort sera le fondement de sa foi en Dieu, à partir de cette double expérience qu’il fera de l’absence et de la présence, ce que traduit l’épitaphe ornant la sépulture de sa mère : « Je dors, mais mon cœur veille. » Il fera le choix de la vie monastique.

Une lente maturation

Michel van Zeebroeck vivra une enfance en demi-teinte, marquée par une éducation traditionnelle. Quant à l’adolescent, ses proches le qualifient de solitaire, silencieux, réfléchi, aimant le contact de la matière. À l’éclosion tardive aussi, une caractéristique propre à certains hommes de la famille, décrits comme « lents à murir ».

Cependant, à la faveur de multiples rencontres, Michel van Zeebroeck s’ouvrira, progressivement, et tissera ses réseaux. Mondains dans un premier temps, il s’est au cours de ses études, secondaires tout d’abord, universitaires ensuite, tourné vers des cercles, à Basse-Wavre, Saint-Louis puis Louvain, qu’ignorait souvent son milieu d’origine. S’il devait s’en extraire irrésistiblement, il ne lui tourna cependant jamais tout à fait le dos. C’est sans doute ce gout des enchevêtrements complexes et de la provocation qui l’a toujours gardé d’une quelconque forme de sectarisme. Il resta ainsi toujours proche de ces milieux d’affaires, de ces familles, dont la sienne, à l’origine de l’aventure industrielle Solvay.

De ces rencontres, il se forgea patiemment un style, fruit d’influences diverses, parfois lointaines, qu’il mit par la suite à sa main, transmuta, avant de les transmettre à son tour. Jeux de miroirs comme Jorge Luis Borges en décrit dans sa nouvelle intitulée L’approche d’Almotasim. Ainsi, saisir cette traversée d’un siècle court ressemble à « l’insatiable recherche d’une âme à travers les reflets délicats qu’elle a laissés sur d’autres âmes : d’abord la trace ténue d’un sourire ou d’un mot ; vers la fin, les splendeurs diverses et croissantes de la raison, de l’imagination et du bien. »

Figures totémiques

Ses premiers éblouissements viennent, par la force des choses, du cercle proche de la famille. Un nom s’impose à la mémoire : celui de Valentine van der Belen. Belle-sœur et amie intime de Marthe Dessain, c’était une femme de grande autorité : résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, elle fut notamment présidente de la Fédération des femmes catholiques belges et membre du Congrès national du PSC. Elle n’eut de cesse d’encourager Michel sur la voie des engagements sociaux et de la démocratie chrétienne.

Plus lointaine, une autre figure familiale devait l’impressionner en la personne de Francis Dessain. Devenu prêtre à quarante ans après avoir étudié à Oxford et porté le brassard de capitaine de l’équipe nationale belge de football, ses prises de position au cours du premier conflit mondial, à savoir la diffusion de la lettre pastorale « Patriotisme et endurance » du cardinal Mercier qui appelait lors de Noël 1914 la population belge à résister à l’envahisseur allemand, lui valurent la prison et il s’en fallut de peu pour qu’il ne soit passé par les armes.

Dans ce jeu de reflets se perçoivent encore les lueurs distantes de ces mouvements de la fin du XIXe siècle suscité par Rerum Novarum, ce refus de la misère ouvrière, des excès du capitalisme, les origines du syndicalisme chrétien et du catholicisme social. Vint ensuite Cardijn, la jeunesse ouvrière chrétienne. Ces figures ne valaient-elles pas d’être suivies ?

« Du smok’ au MOC ! »

Les années d’étude de Michel van Zeebroeck tracèrent un second cercle fait d’influences. Il y eut d’abord l’abbé Henri De Raedt, professeur de rhétorique au collège de Basse-Wavre où Michel van Zeebroeck fut interne durant deux ans, et qui créa des mouvements missionnaires au début des années 1950. Ces initiatives mettront une génération de jeunes hommes aux prises avec un monde rural déchristianisé, et qui partiront, pour certains d’entre eux, à la rencontre de l’abbé Pierre, secoués par son appel de l’hiver 1954. Dans son bureau, Michel gardait d’ailleurs épinglé cette citation de l’abbé : « La solidarité, ce n’est pas donner, mais agir contre les injustices. »

Une fois à Louvain, étudiant en droit et en économie, il intègrera la Conférence Olivaint de Belgique (COB), qu’il participera à constituer et dont il deviendra le président au cours de la session 1959-1960. Dans ce cadre, il effectuera un voyage d’études au Maroc, réfléchissant au rôle des pays européens à l’égard de cet autre monde, à la fois arabe et colonisé. Dans ce contexte, il organisa bien entendu de nombreuses conférences à Louvain, invitant, entre autres, le leadeur socialiste marocain Mehdi Ben Barka alors exilé à Paris, fondateur dans son pays de l’Union nationale des forces populaires. Comment ne pas y voir aussi l’opposant déterminé à la dynastie alaouite, enlevé cinq années plus tard boulevard Saint-Germain, et dont le corps ne sera jamais retrouvé ?

Fort de ces expériences internationales et marqué par la figure de son oncle diplomate Marc van Overbeke, il caressa un temps le rêve d’embrasser la « carrière », que son père Max dissipa d’une phrase lapidaire : « Ce métier exige le gout de l’exil et une fortune personnelle. » Vient le service militaire. Officier, il intègre en Rhénanie-du-Nord le très huppé régiment des blindés, dont il perçut surtout ce qu’il fut naguère : la cavalerie.

Son aspiration à plus de justice sociale trouvera à s’affiner au contact de Jacques Delcourt, spécialiste en sociologie de l’éducation et du travail, dont il fut assistant à Louvain, et ensuite du chanoine Houtart, comme certains continuent à l’appeler aujourd’hui, sous la direction duquel il travaillera après son stage d’avocat, au Centre de recherches socioreligieuses, se penchant notamment sur la condition des travailleurs. Vint ensuite cette période heureuse où il intégra le MOC dont il défendit les intérêts, de passage dans des cabinets comme celui de la Culture du ministre Hanin, quand il s’impliqua aux côtés de Georges-Henri Dumont, dans la rédaction de l’arrêté royal sur l’éducation permanente.

Car l’une de ses grandes affaires restera l’enseignement. Michel van Zeebroeck, longtemps engagé au sein du Secrétariat national de l’enseignement catholique, fut l’un des promoteurs passionnés du rénové, dont il supervisa l’instauration pour qu’émerge une école démocratique fondée sur un accès à un même ensemble de compétences, quel que soit l’enfant, quel que soit son milieu d’origine.

Un gentleman de gauche

Ces convictions, elles lui restèrent attachées, qu’il soit militant, compagnon de route ou candidat aux communales, du PSC, du PS ou d’Écolo. Dans un courriel reçu de lui quelques jours avant sa disparition, et alors qu’il venait d’être désigné administrateur du CNCD-11.11.11, il évoque de manière synthétique ce qu’elles pouvaient être et ce combat toujours nécessaire pour les faire accepter : « Le problème restera toujours le subtil compromis entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif, entre ceux qui pensent à long terme et ceux qui agissent à court terme, entre la vision politique et la vision de l’assistance compatissante. »

Dans les dernières années de sa vie, il avait, au travers de nombreux mouvements comme Pax Christi et Justice et Paix, porté la contradiction au Proche-Orient, voyant dans la Palestine « un pays d’exception » où la pensée peut s’exprimer, et en Afrique centrale, au Congo, pays auquel Edith, son épouse, l’initia au long cours.

Michel van Zeebroeck est mort aux derniers jours d’un hiver sans fin, le 1er mars dernier. Ces derniers temps, il s’était mis à écrire des haïkus. Il en a laissé des tas de petits carnets aux pages recouvertes de phrases espacées écrites à l’encre bleue. Ces poèmes brefs pouvaient pleurer la mort d’un petit-enfant, résumer son sentiment sur un film qu’il venait de voir ou une réunion à laquelle il venait d’assister.

Tout bien considéré, il y en a un qui le résume tout entier :
Convictions profondes
Une juste Terre viendra
Demain il fera jour

Il y a là son gout des mots. Son aspiration à plus de justice. Un écho amical, aussi, à ces paroles qu’aimait prononcer François Martou, mort lui aussi un 1er mars : « Demain il fera jour, camarades ! » Il partageait avec lui le gout du papier, des « gazettes », et des revues, La relève, mais, tout compte fait, rien tant que celle-ci, qu’il lut toute sa vie d’adulte.

Michel van Zeebroeck aura vécu, comme l’écrit Montaigne à la fin des Essais, une vie à propos : à chaque jour construire sa conduite, à conquérir la tranquillité, la paix. « Tout le reste, gouverner, amasser, bâtir, n’est qu’accessoire et secondaire. »