Une trop suspecte stabilité du chômage

Olivier Derruine • le 10 mars 2014
justice sociale, chômage.

Une silencieuse glissade de la Belgique vers le modèle allemand

Cela fait plus de six ans que la crise économique a pris le monde de court et que, comme tombent les dominos, elle a entrainé une crise sociale. Depuis 2008, le taux de chômage dans la zone euro s’est littéralement envolé, passant de 7,6 % à 12 % en 2014. Sur la même période, la Belgique limitait « exemplairement » la casse (de 7 % à 8,5 %).

Étant donné la durée de la crise, le chômage de longue durée dans notre pays aurait dû augmenter comme cela a été observé dans la zone euro. Que nenni !

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La base de données d’Eurostat nous informe que le chômage de longue durée (que l’on considère une période de plus d’une année ou de deux années) a reflué entre le moment précédant la crise et la mi-2013. C’est d’autant plus surprenant que le taux de croissance économique que beaucoup estiment être un bon indicateur de l’évolution des taux d’emploi et de chômage (avec un décalage de quelques trimestres) était nettement moins favorable ces dernières années. Peut-on expliquer cette situation à priori paradoxale ?

L’arbre statistique qui cache la forêt de petits boulots

Les thuriféraires du modèle allemand pointent sa résistance à la récession et le retour rapide au quasi-plein emploi (la clé de la réélection d’Angela Merkel : cette année-là – 2013 –, le taux de chômage était scandaleusement bas outre-Rhin avec 5,3 %, soit deux fois moins que les 12,1 % de la zone euro). Ils n’ignorent généralement pas que la profusion des mini-jobs qui sont très faiblement rémunérés (<400 € !) et qui représentent plus d’un tiers des emplois créés depuis une décennie [1] en constitue l’un des points noirs.

Mais, à y regarder de plus près, si la situation n’a pas été poussée à cet extrême en Belgique, notre pays a néanmoins évolué silencieusement dans cette direction : l’une des explications de la maitrise relative du chômage tient dans la multiplication de petits boulots, ceux qui connaissent une forte rotation et/ou une intensité de travail faible (peu d’heures de travail fournies par semaine) : désormais, 14 % des personnes vivent dans un ménage à très faible intensité de travail, soit 2 points de pourcentage de plus qu’en 2008.

Le tableau suivant est issu de données Eurostat et montre que cette tendance concerne tous les niveaux d’éducation. Très inquiétant : les personnes qui détiennent un diplôme de l’enseignement supérieur jouissent toujours de meilleures chances d’accès à l’emploi que celles dont le parcours scolaire s’est arrêté plus tôt, mais elles n’ont pas échappé à la dégradation généralisée de la qualité de l’emploi : 7 % de ces travailleurs vivent désormais dans un ménage à très faible intensité de travail ! On peut raisonnablement supposer que la hausse observée pour cette catégorie de travailleurs affecte surtout les jeunes qui sont sortis des études ces dernières années (la « génération sacrifiée » ?).

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Globalement, les conséquences des politiques d’activation mises en place par les gouvernements fédéraux (consulter ici l’article spécifique sur le blog) qui se succèdent depuis dix ans ont consisté en une rotation de plus en plus rapide de certains types emplois afin de donner l’illusion, en tordant les statistiques, que la Belgique absorbait relativement bien les demandeurs d’emploi (les jeunes) arrivant sur le marché du travail. Cette rotation ressemble au jeu de la chaise musicale, mais à très grande échelle et sans que les gens qui participent involontairement à cette grande farce aient toujours conscience de ce dans quoi ils sont embarqués.

Certes, les théoriciens du marché du travail et les décideurs politiques argüeront toutefois qu’il vaut mieux cela de manière à quand même donner une expérience aux sans-emplois que de les laisser végéter dans un chômage dans lequel ils risquent de s’enliser durablement, ce qui rendra par la suite plus difficile encore leur réinsertion sur le marché du travail [2] .

Boucher les trous à tout prix

Néanmoins, on peut objecter à cette affirmation (voire cette intuition) les arguments suivants.

Sur le plan de l’efficience économique, une étude [3] réalisée à la demande de la Commission européenne a montré qu’il existait un lien positif entre la durée d’occupation d’un emploi et la productivité du travail (et, a contrario, un lien négatif entre la mobilité des emplois et la productivité du travail). (Toutes autres choses égales par ailleurs car il faut également tenir compte de l’ensemble des conditions de travail.) Les jobs précaires sont donc contreproductifs.

En outre, l’obstination à boucher des trous sur le marché du travail peut conduire à une « allocation sous-optimale des ressources » (pour parler le patois des économistes) intellectuelles : selon Eurostat, 22 % des personnes de 25 à 54 ans sont surqualifiées en Belgique, c’est-à-dire que le niveau de leur diplôme est supérieur au niveau normalement requis par le poste qu’elles occupent actuellement (pour les personnes nées à l’étranger, le taux monte à 32 %). [4] Pour caricaturer le propos, la surqualification renvoie à la situation d’un ingénieur commercial qui prendrait les commandes dans un fast food.

Le problème est que, bien souvent, le premier emploi détermine les emplois auxquels le travailleur pourra accéder ultérieurement car

1.les compétences qu’il aura acquises précédemment se seront émoussées ;
2.l’entreprise dans laquelle il aura fait ses armes le formera, et cette formation sera spécifique aux équipements mêmes de cette entreprise et ne pourra pas être valorisée par le travailleur s’il change d’employeur (même s’il reste dans le même secteur d’activité ; imaginez une sténodactylo — une quoi ?… — qui suit une formation lui permettant d’accélérer le nombre de mots qu’elle peut taper à la minute sur un clavier qwerty parce qu’elle travaille chez un expert-comptable anglo-saxon ; l’année suivante, elle est embauchée par un concurrent belge qui n’utilise que des claviers azerty. Sa formation précédente ne lui servira à rien du tout) ;
3.c’est l’image du dernier job « qui lui collera à la peau » (sans que cela ne soit nécessairement péjoratif).

Une étude [5] portant sur le parcours des travailleurs finlandais sur quatre années successives a mis en exergue que le secteur dans lequel on commence sa carrière professionnelle exercera une influence prédominante sur le reste de celle-ci (effet de « lock in » ou de « path dependence » dans le jargon des économistes, c’est-à-dire effet de blocage). Le graphique suivant illustre cela. Prenons le cas d’un jeune diplômé qui, après des études scientifiques, se destine à travailler dans le secteur de la chimie. Malheureusement, après plusieurs mois de recherches infructueuses de l’emploi de ses rêves, il capitule et accepte un emploi auprès d’un constructeur automobile. À partir de là, les chances sont très minces (mais pas nulles) que, à l’avenir, il puisse migrer vers le secteur de la chimie. Il est plutôt probable qu’il occupe ultérieurement un emploi dans le secteur des produits métalliques et que, à l’âge de la pension, il se trouve dans les équipements de transport.

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Les petits arrangements méthodologiques autour du chômage

Après cette digression sur les mobilités professionnelles ou plutôt le traquenard de l’activation, revenons à nos moutons, à savoir le « trucage » du taux de chômage.

La « définition opérationnelle du chômage » est à ce point importante qu’elle a fait l’objet d’un règlement européen pour uniformiser ce concept entre les États membres. [6] En vertu de celui-ci, un sondage est réalisé auprès de 11 600 Belges sur leur situation professionnelle. Pour peu que les personnes qui ont passé l’essentiel de l’année écoulée au chômage se soient vues proposer un emploi qui débutera dans les quinze jours qui suivent le sondage ou encore qu’elles n’aient presté ne fût-ce qu’une heure dans le cadre d’un contrat temporaire d’une semaine, cela suffira à considérer qu’elles occupent bel et bien un emploi, peu importe la durée effective de travail (et le salaire qu’elles en perçoivent) ! De quoi rayer, grâce à la rotation des emplois et à nos mini-jobs made in Belgium, des milliers de personnes des statistiques du chômage et ainsi, de modérer la hausse du taux de chômage. Selon des calculs à la « grosse louche », si ces personnes qui vivent dans un ménage à très faible intensité de travail étaient enregistrées comme demandeurs d’emploi, le taux de chômage ne serait plus de 7,6 % en 2012, mais de 9,8 % [7] !

Qui osera encore prétendre que notre marché du travail est trop rigide ? Qui osera encore vanter les mérites de la société de la connaissance ?

[1Conseil central de l’économie, Annexe au rapport technique 2013 (http://www.ccecrb.fgov.be/txt/fr/report_fr.pdf, p. 131)

[2Le rapport annuel 2012 de l’Onem sur les indicateurs du marché du travail (p. 150 ; http://www.rva.be/D_documentation/Jaarverslag/Jaarverslag_volledig/2012/RapportAnnuel2012/%5CRapport%20annuel%202012%20-%202/index.html) indique que 49 % des personnes au chômage depuis moins d’un an en 2011 ont retrouvé du chômage dans les douze mois qui suivaient ; le pourcentage tombe à 41 % pour celles au chômage depuis un à deux ans, 34 % pour celles qui y sont depuis deux à trois ans et ainsi de suite jusque seulement 8 % pour les chômeurs de très longue durée (plus de six ans).

[3Danish Technological Institute, Job Mobility in the European Union : Optimising its Social and Economic Benefits, Policy and Business Analysis, avril 2008 (p. 85-86 ; http://www.dti.dk/_root/media/47335%5FJob%20Mobility%20in%20Europe.pdf).

[5Mika Maliranta, Tuomo Nikulainen, Labour flow paths as industry linkages : a perspective on clusters and industry life cycles, ETLA (institute de recherche sur l’économie finlandaise), Discussion paper 1168 (http://www.etla.fi/wp-content/uploads/2012/09/dp1168.pdf).

[6Sont considérées comme « chômeurs » « les personnes âgées de 15 à 74 ans qui étaient :

a) sans travail pendant la semaine de référence, c’est-à-dire qui n’étaient pourvues ni d’un emploi salarié ni d’un emploi non salarié (pendant au moins une heure) ;

b) disponibles pour travailler, c’est-à-dire pour commencer une activité en tant que salarié ou non salarié dans un délai de deux semaines suivant la semaine de référence ;

c) activement à la recherche d’un travail, c’est-à-dire qui avaient entrepris des démarches spécifiques en vue de trouver un emploi salarié ou non salarié pendant une période de quatre semaines se terminant à la fin de la semaine de référence, ou qui avaient trouvé un travail et l’entameraient dans une période de trois mois au maximum sans travail pendant la semaine de référence, c’est-à-dire qui n’étaient pourvues ni d’un emploi salarié ni d’un emploi non salarié (pendant au moins une heure. » (source : http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2000:228:0018:0021:FR:PDF)

[7En 2012, le nombre de chômeurs répondant à la définition Eurostat s’établissait à 368 400 pour la Belgique, ce qui correspondait à un taux de 7,6 %. En y ajoutant les 109 000 personnes qui ont rejoint celles vivant déjà dans un ménage à très faible intensité de travail en 2008, et sachant que la population active de 15 à 64 ans est de 4 847 400, alors cela donnerait un taux de chômage de 9,8 %. (Si, pour une raison X ou Y, on considérait que seulement une partie de ces personnes, disons 75 %, pourraient être considérées comme au chômage, alors le taux resterait quand même de 9,3 %.)

Limites méthodologiques :

1. Eurostat ne calcule pas le taux de chômage et le nombre de personnes vivant dans un ménage à très faible intensité pour la même catégorie d’âge (16-64 ans et 18-59 ans respectivement). Mais, comme la catégorie considérée au dénominateur (population active) est plus large que la catégorie prise en compte au numérateur (intensité de travail), le taux de chômage recalculé pourrait même être légèrement sous-estimé.

2. Les données nécessaires pour réaliser ce calcul remontent au mieux à 2012 ; c’est pourquoi il n’était pas possible, au moment de la rédaction de cet article, d’effectuer le calcul pour une année plus récente.