Une trilogie de la crise grecque

Paul Palsterman

Monsieur Athanase Korasidis,

Vous êtes chirurgien à la clinique privée « Sainte-Laure ». Vous avez parmi vos possessions une villa de deux étages avec piscine à Ekali [banlieue chic au nord d’Athènes], une maison de campagne à Paros [ile des Cyclades], un bateau à moteur rapide et une collection de tableaux d’une valeur de centaine de milliers d’euros. Par ailleurs, vous avez deux filles, que vous faites étudier à l’étranger.

Vous déclarez à l’administration des contributions un revenu net imposable de 50.000 euros. Selon mes calculs, votre impôt annuel devrait en réalité s’élever à une somme de 200.000 à 250.000 euros.

Je vous prie de payer à votre bureau de recettes des contributions, dans un délai de cinq jours, l’impôt de 200000 euros qui vous échoit.

À défaut de quoi, votre vie risque de connaitre son achèvement, pour apurement dudit compte.

Le receveur national des contributions.

Cette lettre a été retrouvée dans les papiers d’un chirurgien retrouvé mort empoisonné à la cigüe, au pied d’une stèle du site antique du Céramique, à Athènes ; son texte est par ailleurs diffusé sur Internet. La lettre était accompagnée d’un extrait de Platon, racontant la mort de Socrate qui, comme on sait, fut empoisonné par le même poison ; le texte original de Platon était accompagné d’une traduction en grec moderne, dont une observatrice attentive de la police a remarqué qu’elle datait de la fin du XIXe siècle, et était elle-même un peu surannée. Une mise en scène semblable se retrouve successivement dans la mort d’autres fraudeurs du fisc ou de combinards enrichis grâce à divers passe-droits. On découvre aussi que certains fraudeurs ayant reçu une lettre du même type ont bel et bien suivi les instructions, et payé leur dû aux impôts. Les médias s’emparent de l’affaire, et une partie de l’opinion publique fait du « receveur national des contributions » un héros national — des manifestations en son honneur sont organisées en face du Parlement, à côté de celles des syndicats et des associations de pensionnés.

Telle est la trame d’un des nouveaux romans de l’écrivain grec Petros Markaris [1], qui s’est fait connaitre depuis quelques années comme auteur de romans policiers, après avoir été, notamment, scénariste de plusieurs films de Theo Angelopoulos, et qui est connu aussi dans son pays comme chroniqueur et commentateur politique.

Le titre du livre, « περαιωση » (Peraiosi), qui correspond à la menace adressée aux destinataires des lettres du meurtrier, signifiait dans le texte de Platon qui accompagnait ces lettres, l’achèvement de la vie, le passage dans l’autre monde. Dans le langage moderne courant, il signifie l’achèvement d’une besogne, l’apurement d’une dette, le décompte final, et peut être utilisé aussi pour le « passage » d’une situation difficile, comme une maladie… ou une crise économique. Mais surtout, il est utilisé officiellement pour une procédure fiscale, entre la transaction et l’amnistie, qui permet aux contribuables de se libérer d’une dette d’impôts en payant une somme forfaitaire.

Contrairement à ce que pourrait laisser croire cette entrée en matière, les romans de Markaris ne comprennent point de suspense haletant, de mystères abracadabrants ou d’exploits technologiques époustouflants. L’enquête progresse comme progressent sans doute les vraies enquêtes policières, sous les yeux du lecteur, guidé par le narrateur et personnage principal, le commissaire Kostas Charitos, chef de la brigade criminelle de la sureté de l’Attique.

Les amateurs du genre apprécieront la galerie de portraits alignés au fil des romans : le commissaire Charitos lui-même, son épouse Adriani, sa fille Katerina, son gendre Phanis (qui est par ailleurs son cardiologue), les parents provinciaux de celui-ci, son chef Nikos Gkikas, ses adjoints Vlasopoulos et Dermitzakis, le médecin-légiste Stavropoulos, le militant communiste Lambros Zissis, et bien d’autres. Si on se limite au commissaire, il est né « dans un village de Konitsa », en Epire (autrement dit dans le bled), mais n’y a plus jamais remis les pieds et est désormais profondément ancré dans l’agglomération d’Athènes (entre autres raisons parce qu’il serait hautement risqué de s’aventurer au-delà dans sa Fiat Mirafiori de plus de quarante ans). Son père était un brigadier de gendarmerie qui a combattu « les éamobulgares » (autrement dit les maquisards communistes) pendant la guerre civile. Il a commencé sa carrière sous « la junte » (la dictature des colonels) et s’est retrouvé à devoir participer à l’« interrogatoire » de militants de gauche — notamment Zissis, qui est devenu son ami. Il râle sur le fait qu’Athènes « est envahie par les Albanais », que les rues commerçantes du centre-ville sont en piétonnier, que les fastfoods remplacent les échoppes traditionnelles. Il est gourmand, avec une passion pour les brochettes et pour la cuisine de sa femme, mais aussi pour celle des restaurants d’Istanbul, y compris les pâtisseries : les livres de Petros Markaris pourraient servir de guide, ou à tout le moins de catalogue de la cuisine gréco-turque. Tout comme ils pourraient servir de guide alternatif d’Athènes, car le commissaire a la manie, lorsqu’il se déplace d’un bout à l’autre de sa ville, d’exposer en détail l’itinéraire qu’il prend pour essayer (généralement en vain) d’éviter les embouteillages. Une autre de ses manies, lorsqu’il est perplexe ou a besoin de se changer les idées, est de se plonger dans les dictionnaires. En précisant que les meilleurs dictionnaires du grec moderne ne limitent pas leurs références aux « bons auteurs » des deux ou trois derniers siècles, mais n’hésitent pas à remonter à l’Iliade, citent les philosophes et les historiens antiques, puisent dans les chansons de geste du Moyen Âge byzantin, les chansons et contes populaires traditionnels, les textes liturgiques et théologiques, bref offrent un condensé d’une culture multimillénaire qui a évolué sans vraie solution de continuité. Ce qui ne signifie pas qu’ils éclairent le commissaire sur les phénomènes qu’il a sous les yeux, tant la vie contemporaine est déconcertante.

Il ne faut pas s’y tromper : cet arrière-plan petit-bourgeois, voire « beauf », n’est qu’un trompe-l’œil littéraire. Il veut simplement persuader le lecteur que le narrateur n’est pas un gauchiste professionnel qui voit le monde à travers des grilles de lecture toutes faites. Mais le commissaire n’est finalement que la caméra qui permet au lecteur de percevoir la réalité telle que la voit l’auteur lui-même. Et les valeurs de ce dernier ne font pas le moindre doute.

Ses ennemis sont ceux qui s’enrichissent au détriment de l’intérêt public, même s’ils s’affublent d’oripeaux de gauche (sous prétexte de rétablir un certain équilibre à la suite des décennies de verrouillage de la fonction publique par la droite et l’extrême droite, les partis gouvernementaux de gauche ont offert à certains de leurs affidés de très, très belles carrières !). D’ailleurs, indépendamment même de l’origine de la richesse, il n’aime pas ceux qui en font étalage à la face des pauvres. Il n’aime pas ceux qui détruisent la nature en la remplaçant par du béton, ce qui implique des arrangements avec les autorités. Il méprise les chauvins, et pas seulement les nervis au front bas du parti d’extrême droite « Aube Dorée », mais aussi ceux qui intiment à un musicien de rue l’ordre de jouer du Theodorakis plutôt que du Mozart. Il se rend compte des problèmes que peut représenter l’immigration non contrôlée, mais prend résolument le parti des immigrés contre ceux qui les méprisent ou les exploitent. La fille du commissaire, après de brillantes études de droit, se spécialise dans la défense des demandeurs d’asile ; son gendre médecin refuse d’abandonner le système de santé public, tout en refusant aussi les « enveloppes » qui le gangrènent. Si ce ne sont pas des valeurs de gauche, alors qu’est-ce qui est de gauche ? Le commissaire se déclare volontiers perplexe et désabusé, et la tonalité générale des livres n’est pas militante, mais elle n’est pas non plus glauque ni désespérante. Il n’y a pas de solutions toutes faites, mais il y a des valeurs. Il n’y a pas de lumière unique au bout du tunnel, mais celui-ci n’est tout de même pas dans une obscurité complète.

Les livres de Markaris décrivent, sans doute beaucoup mieux que ce qu’on peut lire dans les journaux ou dans les études économiques, la réalité contemporaine de la Grèce. Ils mettent des exemples concrets sur les maux qui agitent le pays, et qui sont, au moins en partie, responsables de la situation catastrophique où il se trouve. On ne peut d’ailleurs pas se tromper sur ce que pense l’auteur de la situation. Dans un roman qui déclare parler de la crise, on ne pouvait pas ne pas évoquer l’Union européenne, le FMI, la Troïka, Angela Merkel. Mais justement, le commissaire lui-même ne sait trop que penser. Et, dans le roman, l’analyse paranoïaque (mais assez répandue dans les discours, d’extrême gauche comme d’extrême droite), qui voit dans la politique de l’Europe le résultat d’un complot allemand visant à se venger de la défaite de la Seconde Guerre mondiale, est mise dans la bouche d’un magouilleur, qui construit des villas dans des zones forestières déclassées en terrains résidentiels après avoir été brulées par ses soins. Au total, le message est clair : c’est le pays qui doit se reprendre en mains, y compris et pour commencer au niveau de ses valeurs morales.

Est-ce le dernier mot ? Sans doute pas. Le temps viendra sans doute où un ou plusieurs intellectuels, grecs ou étrangers, écrivains, philosophes ou sociologues, prendront avec le recul nécessaire la pleine mesure de ce qui est en train de se passer en Grèce et en Europe, et offriront les clés de lecture appropriées. En ce qui me concerne, je serais tenté de dire que Markaris est trop sévère pour son pays et trop indulgent pour l’Europe, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas actuellement dominée par les valeurs qui le guident. Ou, si l’on préfère, l’Europe dans son ensemble peut faire son profit des leçons qu’il veut donner à son pays. Mais en attendant, les livres de Markaris, écrits pratiquement le nez sur l’évènement, nous renvoient l’image d’un pays qui, comme toute l’Europe, cherche à retrouver ses repères.

[1Voir Paul Palsterman, « La crise grecque », La Revue nouvelle, octobre 2010.

  • Petros Markaris, Περαιωση (« L’achèvement », ou « Le décompte », 2011), précédé de Ληξιπροθεσµα δανεια (« Prêts échus », ou « Prêts impayés », 2010), deux premiers tomes de la « Trilogie de la crise » (Η Τριλογια της κρισεως) Athènes, Gavriilidis ; traduction française en préparation.
  • Du même auteur, traduits en français : Journal de nuit (Νυχτερινο δελτιο), JC Lattès 1998 ; Le Che s’est suicidé (Ο Τσε αυτοκτονησε), Seuil, 2006 ; il y a longtemps, bien longtemps (Παλια, πολυ παλια, 2008, traduit en français sous le titre L’empoisonneuse d’Istanbul, Seuil, 2010).
  • Non traduits en français : Αθηνα, πρωτευουσα των Βαλκανιων (« Athènes, capitale des Balkans », recueil de nouvelles, 2004) ; Βασικος Μετοχος (« L’associé principal », 2011).