Une société au bord de la phobie

Renaud MaesChristophe Mincke

Les gens ont peur : cette simple phrase renvoie plus de 26 millions de résultats sur le moteur de recherche Google. Les peurs constituent un leitmotiv des discours médiatiques et politiques, que ce soit pour en condamner l’irrationalité ou pour les légitimer : si on peut « entendre » les peurs face à la crise, il s’agit justement de ne pas en avoir peur, « afin de restaurer la confiance » ; il est par contre « normal d’avoir peur de la montée du fanatisme » et il est évident que « nous devons être vigilants », car une « menace » terroriste permanente guette (comme le rappellent régulièrement des organes dont l’existence même se justifie par la peur de l’attentat). La peur est tout à la fois motif de condamnation et de célébration : il ne faut pas avoir peur « face au changement », les réformes étant inexorables, question d’adaptation aux contraintes d’un environnement en mutation perpétuelle (qu’il s’agisse d’adapter les conditions de travail, l’organisation des services publics, les législations sur les douanes, d’autoriser la culture intensive d’OGM, etc.), mais « prudence étant mère de sureté », il faut raison garder et ne pas « baisser la garde » face aux « risques d’attentats », aux « fraudes » qui seraient de plus en plus nombreuses, à la « délinquance », etc.

Comme le notent Christophe Mincke et Renaud Maes, les discours politiques et médiatiques sur la « peur » s’organisent autour de quelques figures mythiques : l’homosexuel, le délinquant, l’étranger, le musulman, qui permettent d’instituer un traitement politique des peurs, mais, en même temps, contribuent à leur donner un sens, à les rendre socialement acceptables. En psychiatrie, la phobie est une peur qui se fait souffrance psychique : les mécanismes d’institution politique de la peur au travers de la désignation des boucs émissaires permettent de leur imputer la responsabilité d’une souffrance causée par l’angoisse dans laquelle ils nous plongent sans prendre le temps d’une autoanalyse. Mais au nom de la sauvegarde de « notre société » face à ces ennemis mythiques, nous sacrifions à la recherche d’un sentiment de sécurité les libertés dont nous jouissons aujourd’hui.

Cependant, la lutte contre les phobies elle-même contribue à une essentialisation des identités et donc à la construction d’identités mythiques et clivées, comme le souligne David Paternotte au sujet de l’homophobie. En ignorant le caractère intersectionnel des identités individuelles et les mécanismes historiques et sociologiques de construction des identités sociales se crée artificiellement une « communauté » fondée autour d’une « absolutisation » de l’homosexualité, communauté dont la première caractéristique est d’être décrite comme sujette en permanence à une menace. Une telle lecture obombre alors d’autres approches des mécanismes de rejet comme la lecture en termes de classes sociales et, en se focalisant sur la condamnation et la répression des comportements homophobes, empêche l’analyse — et le débat public — autour de phénomènes sociaux comme la gentrification des quartiers populaires.

La question des grilles d’analyse adéquates retient également l’attention de Corinne Torrekens, qui rappelle le caractère pour le moins « flou » d’une notion comme l’islamophobie. Elle suggère que l’usage même de cette notion s’inscrit dans des mécanismes de légitimation/déligitimation de nouveaux « acteurs » de la scène politique et médiatique. Elle montre comment les discours sur l’islamophobie peuvent alors s’avérer des révélateurs, des analyseurs de tensions autour de la question plus fondamentale de l’égalité des droits, telle qu’elle se pose à la suite de l’affirmation dans le débat public d’une multitude de « nouveaux » acteurs associatifs et militants.

Azzedine Hajji suggère quant à lui que l’« islamophobie » jette un voile sur une autre question fondamentale, à savoir la perpétuation de l’ordre social, voire le renforcement de la domination des classes privilégiées. Selon lui, on ne peut comprendre les débats sur le voile intégral sans reposer la question du « dressement » des comportements individuels, de la « disciplinarisation » des individus désignés comme « déviants », en vue de les « forcer » à intégrer l’ordre social. L’application d’un tel traitement « disciplinaire » à un groupe particulier est de nature à renforcer les mécanismes de stigmatisation, mais aussi à ouvrir une brèche permettant une généralisation des techniques disciplinaires (comme le suggérait d’ailleurs Michel Foucault dans Surveiller et punir). Par ailleurs, les mécanismes de désignation/de constitution de « groupes déviants » permettent également de jeter le trouble sur le principe d’égalité : par la déstabilisation de cette pierre d’angle des outils censés procéder d’une certaine « solidarité » (comme le CPAS), ils permettent d’en justifier le démantèlement progressif.

Plus largement, et si c’était le concept même de « phobie » qu’il fallait interroger ? En effet, l’accusation de « …phobie » n’est-elle pas, lorsqu’elle se transforme en « verdict infamant » un obstacle à une étude des mécanismes sociaux de construction des identités et des antagonismes entre groupes ? Margarita Sanchez-Mazas et Laurent Licata interrogent ces dynamiques en adoptant une approche compréhensive inspirée de la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth. Rappelant la dimension émotionnelle centrale dans les luttes pour la reconnaissance identitaire, ils montrent que peut se produire un glissement entre position « activiste » et position « victimaire », qui leur semble nuisible pour les minorités concernées comme pour le débat général. En particulier, la constitution des minorités en victimes implique en miroir un glissement de la « peur » vers la « honte » (celle d’être un « bourreau », un « oppresseur » dès lors qu’on émet une critique vis-à-vis d’une personne issue d’une minorité « victimaire »). Une telle dynamique fonde une « peur de penser » la différence, par crainte d’être « accusé » de phobie. Elle renforce également les modes indirects de discrimination, moins explicites (puisqu’on ne peut plus nommer sa phobie de peur de la honte qui s’en suivra), mais tout aussi violents.

La condamnation de la « peur » peut s’avérer profondément délétère pour le débat démocratique. Car la peur peut, in fine, s’avérer bonne conseillère. Ainsi, Benjamin Denis offre une réflexion permettant d’appréhender les potentialités positives de la peur : alors que l’humanité se rapproche des « limites planétaires », il n’est somme toute pas si irrationnel d’avoir peur des catastrophes annoncées. Parce que la peur peut tout à la fois permettre de faire vaciller la mythologie scientifique (et notamment la croyance que le progrès technologique suffira pour éviter les catastrophes) que véhiculent nombre d’experts appelant à la « confiance » et de réhabiliter le rôle de l’État dans la préservation du contrat social, elle s’avère un outil de réappropriation citoyenne des débats cruciaux sur l’avenir de nos sociétés. Là où un « déni de réalité » pousse à une inertie suicidaire, la peur peut constituer un moteur essentiel de réflexivité et d’action politique.

Notre dossier se clôt sur un écho au texte introductif. Anathème nous propose en effet de définir quel phobique nous sommes, tant il est vrai que connaitre nos peurs ouvre sur l’espoir de ne pas se laisser emporter par elles.

Car, finalement, si la peur constitue un ferment des phobies, elle peut aussi être un vecteur de réflexion. Il s’agit peut-être tout simplement d’oser nous confronter à nos peurs, pour éviter qu’elles ne se transforment en une souffrance psychique auto-entretenue, favorisant le repli sur nous-mêmes. Le « monstre hideux sous le lit » peut alors s’avérer un allié de poids pour interroger l’ordre social, les réalités vécues par d’autres, les réalités que nous percevons. Comprendre nos peurs s’avère la meilleure façon de contrer nos phobies.