Une question de temps

Théo Hachez

Basculement vers la droite et/ou percée populiste souvent suivie
d’une alliance avec la première : tel est le scénario qui s’impose, au
gré des élections, un peu partout en Europe. En particulier chez nos
voisins immédiats, néerlandais et français. Et en Allemagne en
automne ? C’est loin d’être exclu.

Il va de soi que l’alternance fait partie du jeu démocratique. La question
n’est-elle pas plutôt que sa définition classique suscite de plus en
plus une indifférence que la convergence gestionnaire a inspirée ? Au
reste, à gauche comme à droite, la volonté de réaffirmation des
camps traditionnels peut-elle encore enthousiasmer ? De quel récit,
de quel espoir peut-on encore les créditer ?

Dans cette indistinction ressentie comme un fait, le populisme
tranche dans la mesure où il prétend faire droit aux termes simples
et pragmatiques dans lesquels une série de problèmes de société sont
posés. Spontanés ou sollicités, ces termes suggèrent d’eux-mêmes
des solutions immédiates et apparemment évidentes, des « il n’y a
qu’à... ». Les censures (de la xénophobie) et les tabous (de l’insécurité)
sont excédés, avec d’autant plus de facilité que ces transgressions
sont aujourd’hui le fait de personnes ou d’organisations qui
apparaissent dégagées des nostalgies fascistes, tout au moins dans le
regard que portent sur elles leurs électeurs.

Les référents qui dépassent l’enjeu d’une élection s’étant estompés, il
faut maintenant promettre des résultats immédiats et absolus.
L’existence d’imperfections notoires dans les systèmes policiers et
dans l’administration de la justice, soulignée par les populistes,
achève d’entretenir l’illusion qu’ils répandent, à savoir que, de leur
réforme et d’une pénalisation accrue, résulterait un monde définitivement meilleur. Sans nier que des marges de progrès sont là disponibles,
il s’en faut de beaucoup pour que l’exclusive priorité donnée
au traitement répressif de l’« insécurité » puisse fonder une politique.

En effet, le scénario d’un combat frontal à l’issue duquel la puissance
publique triompherait sans réserve des « forces du mal » de la
délinquance, petite, moyenne ou grande par la hargne et une prétendue
vertu souveraine est tout simplement incroyable. Même si le
chef d’État le plus puissant du monde y succombe, un tel manichéisme
exacerbé n’est pas seulement illusoire mais aussi fauteur
d’excès, excusant par avance tout impair, toute dérive, au nom de ce
combat supérieur. Car ce qui lui tient lieu aujourd’hui officiellement
de politique extérieure n’est qu’une reprise de la réponse que la plupart
des États américains ont opposée depuis une vingtaine d’années
à une violence endémique qui les ronge, sans autre résultat d’ensemble
que de remplir de nouveaux pénitenciers, toujours plus nombreux,
et de multiplier les exécutions capitales qui à elles seules symbolisent
dérisoirement la volonté d’aller jusqu’au bout, de ne renoncer
à aucun moyen.

Est-il possible que l’on puisse enrayer un tel engrenage sans calmer
les peurs qui l’entrainent ? Au-delà d’un système pénal et de la morale
qui le soutient et dont personne ne songe à faire l’économie dans
le traitement des situations individuelles, il faut apprécier aussi les
ferments sociaux de ce qui est vécu comme une escalade. Un des
angles de vue, et peut-être le plus propre à inspirer une détente
comme à inverser la logique, la fait voir comme une variante inédite
du conflit des générations : entre une jeunesse en difficulté d’intégration
sociale ou rebutée par l’avenir qu’on ne lui promet pas et une
population âgée nombreuse mais isolée et surtout inquiète, quand
elle n’est pas agressée.

Pour ce qu’une telle représentation conflictuelle a de juste, il faut
s’en saisir et en prendre la mesure. Car quel reproche pourrait-on
faire à une politique qui ferait coïncider le vrai et l’opportun dans
une dynamique qui ouvre la perspective à un dépassement du caractère
virulent d’un conflit ? La simple reconnaissance de l’autre dans
l’univers du compréhensible d’un récit s’étalant dans le temps ne suffit
sans doute pas à supprimer toute la tension, mais elle peut contribuer
à la désamorcer. Une sollicitude accrue des pouvoirs publics
envers ces publics fragiles (et qui se fragilisent mutuellement) peut
alors faire espérer autre chose qu’une escalade de la violence. Car,
inscrits dans une telle culture du temps, les météores médiatiques
que sont les faits divers seraient émotionnellement satellisés, au lieu
de frapper les esprits jusqu’à la déraison collective.