Une oasis dans un monde furieux

Anathème • le 10 juillet 2013

Ce billet a été publié dans le numéro 2011/4 de la Revue nouvelle dont le dossier central s’intitulait « Monde arabe et effet yoyo ?«  . Son actualité après que Didier Reynders a déconseillé de se rendre en vacances en Egypte nous incite à le republier ici.

Les dictatures sont faites pour être renversées ; s’il fut jamais truisme parfait, le voici. Le plus souvent, le changement de régime sera le fait de forces autoritaires concurrentes. Parfois, l’on verra émerger un régime démocratique. Presque toujours, le sang coulera. M’est avis que, comme les empereurs romains, les tyrans modernes savent que leurs chances de mourir dans leur lit sont faibles.

Tout cela est bel et bon, mais nous concerne fort peu. Les régimes autocratiques sont loin, et nos belles démocraties occidentales se sont toujours fort bien accommodées de leur présence à leurs marges. Un peu de stabilité ne fait guère de tort, surtout quand elle aide à maintenir l’emploi dans le secteur de l’armement ou à obtenir des concessions minières et pétrolières. Rappelons-nous les paroles empreintes de sagesse du ministre-président de la Région wallonne, Robert Collignon qui, en 1998, alors qu’une énième licence de livraison d’armes de la fn faisait débat, avait eu le courage de sortir du bois : « Entre l’éthique et l’emploi, je choisis l’emploi. » On ne peut qu’applaudir avec les syndicats. En cette matière, la position occidentale a l’avantage de la clarté : vae victis (le latin est à nouveau en vogue, me suis-je laissé dire). Les perdants ne nous intéressent pas, qu’ils soient démocrates ou autocrates, ils n’ont rien à nous vendre ni à nous acheter… Voilà un ordre du monde qui nous convient fort bien, sauf que… Sauf que nous ne vivons plus en un temps où il suffit de laisser quelques diplomates retranchés derrière les murs inviolables de leur ambassade, dans l’attente que se décide le sort des armes ou des urnes, pour aller présenter les hommages de nos vieilles nations au nouvel occupant du palais présidentiel.

La mondialisation est passée par là et, avec elle, de profondes mutations sociales. Le travailleur européen est désormais surmené : heures supplémentaires, horaires flexibles, difficile conciliation des sphères privée et professionnelle, formations en tout genre, mise à jour permanente de son mur Facebook, présence continue sur Twitter… La vie est dure en Occident. Sans même parler de la météo.

Heureusement, la mondialisation, c’est aussi une multitude de clubs de vacances all in à deux ou trois heures d’avion de Bruxelles : soleil, alcool, danse du club, brevets de plongée, le bonheur ! Parce que la bonne marche du monde repose sur ses épaules, le travailleur européen mérite bien quelque repos. Et il compte en profiter, lui qui réserve d’habitude son séjour dès le mois de novembre, pour bénéficier de substantielles réductions et dilapider son treizième mois.

Mais voilà que l’angoisse l’étreint : et si le dictateur qui lui assure la ponctualité des vols vers l’Afrique du Nord et l’approvisionnement de son club préféré venait à être renversé ? Et si le nouveau pouvoir en place refusait de rallier le compromis dictatorial-démocrate (production au Nord, loisirs au Sud) ? Il n’est certes pas question de prendre parti pour ou contre les révolutionnaires avant de savoir qui l’emportera, mais il faut être conscient des conséquences d’une éventuelle remise en question de l’archipel du club. La bonne marche du monde pourrait s’en trouver compromise, l’équilibre cosmologique perturbé et la fraternité entre les peuples hypothéquée.

Aussi faut-il que la communauté internationale prenne le problème à bras-le-corps. Elle qui aida à policer les relations entre États en consacrant l’inviolabilité des ambassades doit sans délai accorder aux clubs de vacances un statut similaire. Et reconnaitre les bagages des touristes comme valises diplomatiques.

Nous ne voudrions plus devoir intervenir sur place pour garantir le respect de notre droit à un insouciant repos. Et au couscous à volonté du mercredi soir.