Une littérature en arabe à Bruxelles ?

Xavier Luffin
Art et culture.

La présence dans notre pays d’une communauté immigrée d’origine arabe - venue en grande partie du Maroc, mais aussi d’autres pays du Maghreb et plus récemment du Moyen-Orient - est maintenant un fait ancien, entamé depuis environ un demi-siècle. Cette communauté a donné à la Belgique - tant francophone que néerlandophone - quelques nouveaux écrivains : Rachida Lamrabet, Nadia Dala ou Naiema Bediouni dans le nord du pays, Leila Houari, Issa Aït Belize, Saber Assal et d’autres à Bruxelles et en Wallonie. Cette contribution d’écrivains d’origine étrangère, qu’ils soient de première, deuxième ou troisième génération, n’a en soi rien d’inattendu et se retrouve par ailleurs sur la scène littéraire européenne en général, en France, en Grande-Bretagne, en Italie ou aux Pays-Bas notamment. Mais depuis quelques années, un nouveau phénomène apparait en Belgique : l’émergence d’auteurs, eux aussi originaires du Maroc, ayant choisi (ou conservé) l’arabe comme langue de plume.

Ce n’est pas en soi la présence d’écrivains arabes dans notre pays qui est remarquable, mais plutôt le fait que la Belgique leur serve de source d’inspiration, devenant le décor de certains de leurs récits.

Ainsi, Allal Bourqiyya a publié en 2009 un livre intitulé Abadiyya khâlisa ( « Pure éternité ») [1], qui constitue à notre connaissance le premier roman écrit en arabe se déroulant en Belgique, en l’occurrence à Bruxelles. Les personnages du livre — Samir Al-Hafrawi, le narrateur, mais aussi Wahida, Maggy… — déambulent dans les rues de Bruxelles, décrivant des endroits familiers à tous les habitants de la capitale belge, tels que la rue Hôtel des Monnaies, la tour Rogier, la station de métro Simonis, la chocolaterie Léonidas… Certes, d’autres œuvres de fiction arabes contemporaines se déroulent dans des villes européennes — citons par exemple le roman Londres mon amour, de la Libanaise Hanan El-Cheikh [2], encore Un Irakien à Paris [3], le roman de l’Irakien Samuel Shimon. Mais le roman d’Allal Bourqiyya s’en différencie à plusieurs égards. Tout d’abord, même si l’on comprend rapidement que le narrateur est un immigré d’origine marocaine, qui se souvient notamment d’évènements de son enfance liés à son pays d’origine, plus particulièrement à la ville de Tanger, le livre ne retrace pas pour autant le récit classique de l’itinéraire d’un immigré dans une ville européenne.

Au contraire, le roman se passe de manière presque naturelle à Bruxelles, qui sert de décor à l’étrange récit du narrateur, oscillant entre rêve et réalité, à la rencontre de divers personnages, hommes et femmes, amis, amantes et proches, ayant marqué sa vie anciennement ou plus récemment, au Maroc ou en Belgique. Le court extrait suivant, dans lequel le narrateur se souvient de Wahida, l’une de ses anciennes amours, illustre bien l’ancrage du roman dans le paysage bruxellois, omniprésent : « Dans le wagon, les stations se succédaient devant mes yeux sans que je puisse saisir le but de ma présence en cet endroit, la raison pour laquelle j’avais pris le métro. Dans un moment d’étourdissement total, je me suis souvenu de Wahida, qui habitait juste en face de l’entrée de la station de métro Simonis. Soudain je rêvai d’elle et me préparai à plonger dans de nouvelles hallucinations, peut-être parviendrais-je ainsi à faire revenir l’époque où nous étions encore ensemble […]. Les portes s’ouvrirent pour faire sortir les passagers et en accueillir d’autres, quant à moi je restais captivé par la vision de Wahida. Je l’avais rencontrée pour la première fois dans l’ascenseur de la tour Rogier, à l’époque elle était à la recherche de son petit ami qui avait été expulsé du pays parce qu’il n’avait pas de papiers en règle. Elle m’avait rencontré au bon moment, j’étais l’homme qui convenait pour combler l’état de manque et de privation qui l’accablaient [4]. »

Mentionnons aussi la présence dans notre pays de Mohammed Berrada [5], un écrivain marocain au talent reconnu depuis longtemps, dans le monde arabe comme ailleurs, et dont plusieurs romans et nouvelles ont été traduits en français.

Les chats de Bruxelles

À côté du roman, il existe aussi quelques initiatives intéressantes dans le domaine de la nouvelle. Mohammed Zelmati, auteur de deux recueils de nouvelles publiés au Maroc — Shubuhât saghîra ( « Petites incertitudes », 2001) et Zaman fâ’id min al-hâja ( « Un temps surabondant », 2009) — s’inspire parfois de son expérience bruxelloise dans ses écrits. C’est notamment le cas dans l’une de ses nouvelles récentes, Qitat Brûksîl — « Les chats de Bruxelles » — publiée en mai 2010 dans le journal marocain arabophone Al-Ittihad al-ishtiraki ( « L’union socialiste »). Outre le fait que cette nouvelle se déroule dans la capitale belge, les allusions à l’atmosphère de la ville ou à son histoire, notamment littéraire, sont nombreuses, comme le montre le passage suivant : « Bruxelles est une ville de prose par excellence — la ville entretient de mauvaises relations avec la poésie depuis le jour où Verlaine a ouvert le feu sur Rimbaud dans l’un de ses hôtels, au plus chaud de la relation suspecte et embarrassante qui les unissait. » Un peu plus loin, on retrouve quelques points de repères plus précis de cette ville qui nous est familière, comme dans le roman d’Allal Bourqiyya : « Hier, tandis qu’ils parlaient à la télévision du froid qui s’était abattu sur la ville, j’ai vu James, ce clochard têtu que j’ai souvent croisé tantôt près de la place de Saint-Gilles, tantôt près de la gare du Midi… James passe ses journées comme ses nuits dans les rues, il n’aime pas habiter dans un lieu fixe. Il ressemble, à la fois par sa silhouette et par son comportement, à l’Américain Bukowski, n’était sa barbe qui, elle, ressemble étonnamment à celle d’Hemingway. »

Abdelmounem Chentouf est un autre écrivain d’origine marocaine installé en Belgique depuis quelques années. On lui doit notamment un recueil de nouvelles, intitulé Al-khurûj min al-sulâla ( « Sortir de la famille »), publié au Maroc en 2009. Quelques-unes des nouvelles se déroulent au sud de la Méditerranée, évoquant avec tendresse les souvenirs d’enfance de l’auteur, qui aborde au passage avec beaucoup d’adresse des thèmes tels que l’évolution des rapports entre juifs et musulmans en terre arabe. La nouvelle éponyme traite du désir d’émigration vers l’Europe d’une certaine jeunesse marocaine, à travers les yeux d’un homme se retrouvant sur l’une de ces embarcations de fortune censées l’emmener sur l’autre rive de la Méditerranée. Quelques autres textes, notamment la nouvelle qui vous est proposée ici en traduction, se déroulent intégralement à Bruxelles (p. 108).

Notons qu’Abdelmounem Chentouf ne fait pas connaitre la Belgique au public arabe à travers ses nouvelles uniquement, puisqu’il exerce aussi une activité de journaliste et de traducteur. En tant que journaliste, il écrit régulièrement des articles pour le quotidien Al-Quds Al-Arabi basé à Londres, mais aussi pour les revues littéraires Jehat et Doroob, afin de tenir les lecteurs arabes au courant des activités culturelles et des publications ayant trait à la présence culturelle maghrébine ou proche-orientale en Europe en général et en Belgique en particulier. En tant que traducteur, nous lui sommes redevables d’avoir fait connaitre au public arabe une pièce de théâtre du célèbre écrivain belge Maurice Maeterlinck, Le miracle de Saint-Antoine, parue en janvier 2010 dans la prestigieuse revue littéraire Nizwa (disponible en version papier et en version électronique : <www.nizwa.com> ; ), ainsi que divers passages de Bulles bleues, souvenirs heureux du même auteur, parus dans le quotidien Al-Quds al-arabi, cité plus haut.

Les Maroxellois

Dans le domaine de la poésie, plusieurs auteurs installés en Belgique méritent également d’être mentionnés, comme Ghubari Al Houari, Said Ounous et Taha Adnan. Ce dernier, qui jouit d’une réelle reconnaissance au Maroc et dans le monde arabe en général — il a par exemple reçu en 2002 le Prix de la créativité arabe à Sharjah, aux Émirats arabes unis — a publié plusieurs recueils de poèmes en arabe, dont l’un a été traduit en français par l’écrivaine marocaine Siham Bouhlal et publié en Belgique en 2006, tandis qu’un autre est paru en version bilingue (encore une fois avec la participation de Siham Bouhlal) au Maroc en 2010  [6]. Parmi les divers thèmes abordés par Taha Adnan, son expérience bruxelloise — et celle des immigrés de manière générale — figure en bonne place, notamment dans le poème intitulé « La Maroxelloise [7] ».

Taha Adnan a participé à plusieurs rencontres à Bruxelles réunissant des poètes, nouvellistes, romanciers arabes, il en a aussi organisé quelques-unes. Et ceci constitue une autre nouveauté : l’émergence de salons littéraires se tenant en arabe à Bruxelles, à Liège ou à Anvers, et réunissant un public toujours plus nombreux, arabophone, mais aussi francophone ou néerlandophone, certains amateurs de littérature étant curieux d’entendre des textes lus par leurs auteurs dans leur langue de rédaction.

Gageons que cette émergence d’une nouvelle facette de la vie littéraire belge continuera à se développer dans le futur et surtout se fera connaitre à la fois du public arabophone — au Maroc, mais aussi ailleurs dans le monde arabe — et francophone, via les salons littéraires et la traduction en français et en néerlandais.

[1Allal Bourqiyya, Abadiyya khâlisa, Le Caire, Dar al-‘Ayn, 2009.

[2H. El-Cheikh, Londres mon amour, Paris, Actes Sud, 2002., certaines des nouvelles du Soudanais Ahmad al-Malik mises en scène à Amsterdam[[Ahmad Al-Malik, Nûra dhât al-dafâ’ir ( « Noura la fille aux cheveux tressés »), Khartoum, 2007 (non traduit en français).

[3S. Shimon, Un Irakien à Paris, Actes Sud, 2005.

[4Allal Bourqiyya, Abadiyya khâlisa, Le Caire, Dar al-‘Ayn, 2009, p. 19.

[5Trois de ses romans ont été publiés en français par Actes Sud : Le jeu de l’oubli (1993), Lumière fuyante) (1998) et Comme un été qui ne reviendra pas (2001).

[6Taha Adnan, Transparences, L’arbre à Paroles, 2006 ; Je hais l’amour, Casablanca, Le Fennec, 2010.

[7Taha Adnan, Je hais l’amour, p. 98.