Une grève politique ? Bien évidemment !

Christophe Mincke • le 17 novembre 2014
conflit social, syndicat.

On l’a entendu dans diverses bouches ces derniers temps, les actions sociales planifiées au cours des semaines à venir – et inaugurées par la gigantesque manifestation du 6 novembre – seraient « politiques ». Politiques, donc, les manifestations, les grèves, les protestations, la mobilisation de la population par les syndicats… Politiques…

L’usage de ce terme comme d’un stigmate nous pousse à deux réflexions.

La première porte sur l’usage péjoratif d’un terme qui renvoie au souci pour les affaires de la cité, de la polis. Alors qu’il est de bon ton de regretter, la mine déconfite, le fossé entre le citoyen et la politique, l’indifférence pour la chose publique ou encore l’absence d’implication dans le fonctionnement démocratique de notre État (ou de nos États ?), l’usage du terme politique comme adjectif disqualificatif est frappant. On songe aux utilisations similaires du nom « idéologie », depuis longtemps considéré comme un gros mot alors qu’il désigne un ensemble coordonné de conceptions fondant des principes d’action politique et que l’on attendrait de tout citoyen qu’il ait fait siens des éléments d’idéologie. Avons-nous à ce point oublié que la politique est (théoriquement) l’affaire de tous et que, si l’on peut avoir perdu quelque considération pour les professionnels qui en font carrière, rien n’autorise à dénoncer celui qui voudrait s’en occuper ? Au contraire, que des organisations, quelle qu’elles soient, s’y impliquent, s’en mêlent, développent leurs stratégies, est le signe de la vitalité de nos sociétés et non d’un abus.

La deuxième réflexion porte sur l’association entre luttes sociale et politique. Ainsi donc, certains semblent réaliser que les luttes sociales sont politiques… et s’en trouver mal. Sans doute préfèrent-ils un syndicalisme du donnant-donnant, des petites avancées, des négociations mesquines portant sur l’aménagement du local de repos ou sur les procédures permettant la récupération des heures supplémentaires. Il n’en demeure pas moins que, par essence, les luttes sociales – notamment syndicales – sont politiques. Que sont ces actions coordonnées, sinon des tentatives d’influer sur la gestion des affaires collectives ?

Ce sera peut-être une surprise pour ceux qui s’indignent des protestations en cours, mais la démocratie ne se réduit pas aux élections, pas davantage que la politique n’est le monopole d’une caste et des institutions formelles fondées par le droit public. Encore heureux ! Oui, une grève ou une manifestation est un événement politique. Oui, il s’agit de peser sur la gestion de la collectivité et, oui, c’est un bien. Croit-on que, sans grèves, sans manifestations, sans luttes sociales, il eût été possible de bannir le travail des enfants, de fonder la sécurité sociale, de faire progresser les conditions de travail, d’obtenir la reconnaissance des droits des femmes ? Ne voit-on pas qu’en l’absence de mobilisations sociales, l’État cesse de prendre en compte certains intérêts ?

Il est à cet égard frappant que ce soient souvent les mêmes qui, d’une part, trouvent que gouverner avec les lobbies n’est pas un problème, ceux-ci ne faisant que murmurer à l’oreille des politiques pour l’informer des réalités d’un secteur et des attentes de ceux qui en tirent profit et, d’autre part, considèrent la grève comme une prise d’otage, une emprise illégitime sur un système politique que, alors, ils voudraient réduire aux instances professionnalisées, législatives et exécutives. Que sont les luttes sociales, si ce ne sont des stratégies politiques dans un monde traversé de rapports de forces ? Qui pourra prétendre qu’ignorer lesdits rapports de force n’obère pas toute possibilité de peser sur le cours des choses ? Qui feindra de ne pas savoir que, par le passé, c’est la constitution de forces à même de s’imposer dans ces rapports qui permit bien des avancées, notamment pour le monde ouvrier ? Si les femmes avaient attendu d’entrer au Parlement pour revendiquer leurs droits, elles attendraient toujours.

Que l’on n’adhère pas aux revendications des mouvements sociaux qui s’annoncent est une chose, que l’on qualifie le mouvement de politique en usant du mot comme d’une insulte et en laissant entendre que la politique ne s’exerce légitimement que dans les cénacles constitués à cet effet en est une autre. Cette accusation de politisation n’est qu’une tentative de disqualifier le mouvement en se dispensant de répondre à ses arguments. Cela revient, précisément, à tenter de faire l’impasse sur les questions politiques pour privilégier une lecture des crises actuelles en termes de gestion pragmatique.

Il faut donc se réjouir de ces mouvements : en se mêlant de politique, ils contraindront peut-être ceux qui en revendiquent le monopole à réellement en faire.

Photo : D. Crunelle