Une affaire de Roms, moment de vérité européenne

Paul GéradinMarie-Luce Delfosse • le 5 octobre 2017

Récit de vie

2013. Une main, parmi tant d’autres, tendue dans la rue. Le temps d’y prêter attention, de dépasser la chape de méfiance, de s’arrêter pour de bon, de ne plus écouter les mises en garde bien intentionnées. Un long temps pour découvrir au-delà de la mendiante une concitoyenne européenne, accompagnée de trois enfants, qui lutte en bord de rue pour sortir de la détresse.
S’en sortir à Bruxelles ? Frapper avec cette femme Rom à la bonne porte : « travail d’émancipation des femmes ; initiatives pour augmenter le sens de la citoyenneté ; aide sociale ; point d’appui pour Roms et Gens du voyage à Bruxelles »… Las ! Aucun appui, ni en aide ni même en conseils ; il reste à se débrouiller entre citoyens privés.

2014. Après bien des péripéties, dont une tentative de retour dans son pays, la citoyenne roumaine réapparait. Elle a échoué avec ses enfants à la gare du Nord où ils logent en plein hiver.
Une fois aidée pour la location d’un logement, elle pourrait remplir les conditions de base pour s’adresser au CPAS de sa commune et accéder au revenu d’intégration…, mais si les ressortissants européens ont le loisir de se déplacer d’un pays de l’Union à l’autre, ils n’y ont pas droit à l’aide sociale, hélas. On comprend bien pourquoi, mais cela signifie : « citoyens belges, débrouillez-vous ou laissez-la sombrer… » En définitive, l’intéressée est dans une situation pire que celle d’un demandeur d’asile.

2015. Au fait, quelle peut bien être la situation qui contraint à chercher un asile à l’intérieur des frontières européennes ? Après tout, pourquoi cette dame ne pourrait-elle pas s’en sortir en Roumanie ? Après la compassion, puis l’étonnement, vient la recherche d’information sur le contexte de départ. Sous-jacente à la détresse et à l’émigration, s’esquisse alors la situation d’une famille de petits agriculteurs, un mariage malheureux, une fermette devenue un taudis insalubre, un père malade, une misère noire. Émerge aussi un projet qui rendrait le retour possible : reconstruire une maison habitable, y revivre en famille, reprendre la culture des lopins adjacents.

2016. Ce projet prend corps au prix du don de beaucoup d’argent de la part d’une famille et d’un ancien héros de la résistance au grand cœur. Trop grand cœur, jusqu’à la naïveté direz-vous peut-être ? En tout cas, la compassion initiale a fait place à de la confiance. Confiance aveugle, penserez-vous encore ? En tout cas, cette confiance n’a pas été démentie. Preuves à l’appui, le gros œuvre a largement été mené à bien. Cependant, l’accompagnement souhaitable pour estimer le cout financier de l’ensemble de l’opération a fait défaut : il manque actuellement le nécessaire pour couvrir, plafonner, électrifier, alimenter en eau…
Or, les citoyens donateurs de départ ont atteint la limite de leurs possibilités face à un problème qu’ils ont été acculés à assumer seuls, en tant que particuliers.

Mais est-ce vraiment un problème de particuliers ? Au-delà de l’émotion s’impose la compréhension.
Plus de 6 millions de Roms vivent dans l’Union européenne, dont près de 2 millions en Roumanie. Contrairement aux idées reçues, la majorité est sédentaire ; les allers-retours ne sont pas liés au nomadisme, mais aux rejets subis. Nos sociétés qui reçoivent les Roms migrants ne font guère dans la nuance. Elles ne voient souvent en eux que des affairistes mafieux, des gens qui n’ont plus à craindre l’arbitraire xénophobe dans leur pays d’origine ou, au mieux, des personnes déplacées à l’occasion de conflits régionaux. « Bref, des gens qui ne peuvent être admis dans un pays d’accueil qu’à titre temporaire, voire des illégaux à renvoyer. Plus d’une famille se trouve alors ballotée entre un pays qui n’en veut plus et d’autres pays qui n’en veulent pas. [1] » Les Roms, dans leur ensemble, sont indistinctement l’objet de préjugés. Dans le cas présent, certes très limité, des citoyens belges se sont mobilisés en s’arrachant à l’indifférence ambiante. Mais ils se retrouvent au bout de ce qui est raisonnablement à la portée de particuliers. Cependant, au vu de l’ampleur du problème collectif qui se pose dans le cadre de l’Union européenne, ils espéraient trouver un relai complémentaire à leur effort personnel face à une situation dramatique concrète.

2017. Mais oui ! Cherchons sur internet. Une panoplie de sites est consacrée à la question Rom : organisations, études, colloques, stratégies et tutti quanti, avec sans doute des budgets à l’arrière-plan. Qui contacter pour cette petite intervention complémentaire dans une région de Roumanie ? Faisons appel à des personnalités européennes de nos connaissances. La réponse promise très vite se fait toujours attendre après de nombreux mois… Contact avec l’European Roma Information Office (ERIO) : « C’est admirable ce que vous faites pour cette famille rom. Je suis désolée que le contact qu’on vous a suggéré n’a pas pu vous aider. Selon nous, étant donné qu’ils représentent une organisation locale, ils auraient pu vous suggérer une autre association. Est-ce que vous leur avez demandé ça ? » Associations et autres ONG seront contactées par dizaines : sans réponse / pas notre région / pas notre domaine. Rien-nimic-nothing. Où est l’Europe sociale ? En Afrique, une coopération aurait déjà été trouvée…

Entretemps, l’intéressée est réapparue, métamorphosée. La solidarité qu’elle a rencontrée et l’avancée de la construction lui ont redonné sourire et fierté, espoir et dynamisme. Son projet serait de rassembler la somme manquante par un travail à Bruxelles comme « technicienne de surface », puis elle rejoindrait ses enfants et ses parents pour vivre là-bas de l’agriculture familiale dans une demeure réhabilitée. Illusion, courageuse ou feinte… En tout cas, force a été de déchanter. Où trouver du travail ? Face à cet écueil de taille, elle est repartie pour sa région natale. Une bonne fois, elle a renoncé à la mendicité, mais bercée par l’espoir qu’un surcroit de solidarité soit agissant.

Leçon de l’histoire : une question pour l’Europe

Quelle que soit l’issue de cette péripétie, positive, espérons-le, une question se pose jusqu’à l’écœurement.

Par rapport aux migrants extra-européens candidats à l’entrée dans l’espace Schengen, soit l’Europe refuse de les accueillir, en les expulsant ou en les cantonnant dans la clandestinité, soit elle les accueille dans le cadre d’une immigration choisie ou parce qu’un État membre décide qu’une protection est à accorder eu égard au droit d’asile. Point n’est besoin de rappeler le caractère problématique de tels enjeux… Du moins sont-ils sujets à des débats publics et des citoyens peuvent-ils s’impliquer dans la clarté en référence à des institutions, pour contester des politiques, œuvrer avec des organisations humanitaires, critiquer des mesures qu’ils estiment intolérables.

Il en va tout autrement pour les déplacements des populations intra-européennes. Leur libre circulation est permise, en postulant qu’elles bénéficient des mêmes droits fondamentaux où qu’elles soient : chez elles ou ailleurs à l’intérieur de l’Union. Touristes, pas de problèmes. Candidates à l’installation, celle-ci leur est permise à condition de s’accompagner de moyens de subsistance. Ne sont-elles pas en définitive considérées comme les clients d’un gigantesque supermarché.

Clients et donc interchangeables, y compris les populations vulnérables telles que les Roms. On sait très bien qu’ils sont soumis à des discriminations insoutenables dans certains pays, notamment pour l’accès aux soins de santé, à l’éducation et au logement. Or, on agit comme si tout droit d’asile ou autre protection subsidiaire les concernant étaient hors de propos. Libres de circulation et ballotés entre, d’une part, leurs pays d’origine, sur la base de la fiction des droits politiques et des secours dont ils y bénéficieraient grâce à la législation et à la manne européenne et, d’autre part, les pays d’arrivée. Dans ces derniers, ces populations ne peuvent accéder à aucun filet de sécurité : soit elles sont censées y vivre de leur travail, soit elles sont libres de végéter dans l’ombre… à condition qu’elles ne demandent rien, du moins aux pouvoirs publics même si on pense tacitement qu’elles feraient mieux de se débrouiller dans leur pays.

Bref, nous sommes ainsi placés devant une immigration intra-européenne dont le seul projet est de vivre de la mendicité ou d’autres d’expédients. Pas de perspective de retour possible au pays dans la dignité et avec une sécurité minimale d’existence. Chez nous, pas de secours public, ni matériel ni en conseils, pas même l’accompagnement d’un rapatriement digne.

Citoyens européens, nous nous trouvons ainsi dans une situation inédite. Nous sommes mis en présence de populations dont les situations socioéconomiques sont dramatiquement inégales, et ce dans un face-à-face direct, mais en l’absence de tout support institutionnel. Confronté à cette déréliction, le citoyen, par exemple belge, a tout naturellement tendance à l’ignorer ou à l’enfouir sous les préjugés (pas forcément dénués de fondement car cette misère « détachée » alimente des comportements aberrants et répulsifs). Si le citoyen privé joue au bon samaritain, jusqu’où cela va-t-il le mener, en l’absence de relais par un secours collectif.

Bref, l’Europe laisse ici les citoyens esseulés. Dans les pays de départ, elle tolère des conditions de vie dégradantes tout en semblant ne mener aucun débat sur l’efficacité des lignes budgétaires en principe destinées à l’intégration de populations exclues. Dans les pays d’accueil, en définitive et sans l’avouer, elle laisse à des particuliers la responsabilité de répondre à des questions dramatiques dont l’envergure les dépasse, et ce sans le moindre soutien.

[1A. Reyniers, « Est-Ouest, d’un mirage à l’autre », Migrations magazine, n° 6, hiver 2012, p. 31.