Un voyage en autocar

Régine Naulin

À Nantes, plus aucune trace des légendaires autocars bleu et argent de la maison Drouin Frères rangés le long du quai de Turenne avec, au front, leurs grands panneaux arborant des promesses de villages aux parfums d’iode ou de paille.

Je me souviens de gros véhicules aux formes lourdes, arrondies, percés de petites fenêtres. Sur leurs toits s’entassaient des vélos à l’envers, des bagages hétéroclites piqués d’épuisettes, de cannes à pêche, des mâts de tentes jaillissaient de gros sacs en nylon d’un vert militaire. À l’intérieur, en été, la température y était intenable. Uniquement deux fenêtres se basculaient à demi et, seul, le chauffeur, grâce à une ouverture latérale, pouvait bénéficier d’un léger courant d’air. Le soleil cuisait la tôle et échauffait le simili cuir des chaises qui exhalait une odeur particulière qui soulevait le cœur.

La première fois que je fis seule le trajet Nantes-Piriac, je venais d’avoir juste dix ans. J’avais écouté, consciencieusement, les jours précédents, les explications de mes parents qui avaient décidé de me ranger dans la catégorie des grands. Trop âgée, il était temps, maintenant, que je laisse à mon frère la place sur la mobylette. J’étais surprise de ce projet, mais s’y mêlait, à la fois, un sentiment d’exclusion et d’excitation.

La grande valise, en carton bouilli, d’un marron brillant, que portait ma mère, lui donnait une démarche irrégulière. Le poids du bagage inclinait son corps vers la droite, mais au bout de son bras gauche en balancier, sa main agitée me houspillait. Pour la énième fois, en remontant la colonne des autocars, elle me répétait de rester polie, de ne pas rêvasser sur le paysage afin de ne pas rater mon arrêt.

Une fois repéré le car qui annonçait ma destination, j’eus un pincement au cœur. Je constatais qu’elle n’avait aucun scrupule à m’abandonner, à un parfait inconnu, contre un billet glissé dans une main moite, afin qu’on veille à me faire descendre à Piriac-sur-mer et non à Piriac village. Elle racontait au chauffeur que mon père, parti en mobylette avec mon frère, deux heures plus tôt, m’attendrait sur le port. En cas de problème, Yvonne, que tous connaissaient, la serveuse du Café des Pêcheurs où s’arrêtaient les routiers, prendrait soin de moi. Je ne comprenais pas ce souci du détail que ma mère répètera, chaque année, pendant encore quatre ans, chaque fin du mois de juin. Discussion qui me gênerait, de plus en plus, au fur et à mesure que je grandirai. Il me semblait que le conducteur, béret enfoncé sur la tête, approuvait, distraitement, occupé qu’il était à rassembler les bagages des vacanciers qui se bousculaient.

À peine avait-elle posé un baiser furtif sur ma joue, que d’une pression ferme dans le dos, ma mère me poussait promptement vers l’intérieur. La première marche était si haute que je devais saisir, en rougissant, la grosse main du chauffeur pour me hisser. Je me faufilais entre les passagers afin de pouvoir m’installer près d’une fenêtre. Le nez dépassant à peine le bord de la vitre, anxieuse, je projetais : si le trajet Nantes-Piriac faisait environ 80 kilomètres, si l’autocar avait une vitesse limitée à 90 kilomètres par heure, mais devait faire de nombreux arrêts, est-ce qu’il y aurait une chance que je puisse recevoir une grenadine d’Yvonne en attendant mon père ? Peu douée en calcul, je n’arrivais pas à répondre, troublée par d’autres questions qui se bousculaient dans ma tête d’enfant. Combien de fois mon père s’arrêterait-il ? Est-ce qu’un autocar était toujours à l’heure ?

Ma mère s’agitait sur le trottoir. À travers le carreau, je voyais ses lèvres bouger. Je compris qu’elle devrait également voyager seule sur sa vieille mobylette. Je m’inquiétais pour elle. J’avais envie qu’elle parte, tant son angoisse était communicative. Avais-je bien compris que mon arrêt « sur mer » était celui avant le terminus ? Qu’arriverait-il si je descendais à l’autre bout du village ? L’autocar rentrerait-il dans un hangar et devrais-je attendre là, une punition que mes parents ne manqueraient pas de me donner le premier jour des vacances.

Le chauffeur annonçait le départ d’une voix forte. Je pinçais les lèvres. Il grimpait sur son fauteuil perchoir et la porte se refermait dans un long soupir pneumatique. Je me recroquevillais au fond du siège. Le moteur toussotait, crachotait, se mettait à bourdonner secouant le véhicule qui piétinait encore. Je serrais les poings et me concentrais pour l’encourager. Après plusieurs manœuvres chaotiques, le monstre s’ébrouait bruyamment et s’extirpait de la longue file formée par ses congénères. Puis dans la chaleur de juin, il prenait la route en exhalant des relents d’essence. Le sourire aux lèvres, je me redressais, fière de cette prouesse commune. En route pour l’aventure !

Les mains crispées sur les accoudoirs en laiton, mon regard dévorait la ville que je quittais pour deux mois. Je me sentais importante et lisais, avec attention, les panneaux indicateurs. Bientôt le trajet en campagne devenait monotone, je commençais à m’ennuyer. Je lorgnais d’un air morne, l’autre côté de la travée, où des enfants accompagnés me fixaient avec curiosité. Après une heure de route, le ronronnement du moteur et les mouvements de l’autocar me donnaient mal au cœur. Je me tortillais et tirais sur mon short, la sueur de mes cuisses collait sur le skaï du siège.

Plus tard, impatiente, à genoux sur la banquette, je tentais d’apercevoir une silhouette noire, gonflée par le vent sur une mobylette bleu gitane. Si mes parents avaient un accident sur la route, est-ce que je vivrais pour toujours à la mer me disais-je le sourire aux lèvres ? Ce serait chouette d’être en vacances toute l’année.

Après avoir dépassé Saint-Nazaire, les arrêts devenaient plus fréquents. Le chauffeur suait en récupérant les bagages. Il grimpait l’échelle étroite, pestant et soufflant, avant d’atteindre le toit. Dos rond, légèrement penché, il progressait malaisément à travers les colis jusqu’à l’objet désiré qu’il fallait encore détacher et extirper du lot. Ensuite, debout, jambes écartées, il présentait le trophée. Quand le passager concerné approuvait, d’un hochement de tête, sans un merci, goguenard, il criait, en jetant le ballot vers les bras qui se tendaient, « j’espère que ce n’est pas fragile ». Chaque fois je craignais qu’il se trompe et laisse ma valise sur le bord du chemin. Imaginer que je pourrais perdre mon pyjama corsaire sur le pantalon duquel ma grand-mère avait cousu un ruban de dentelle blanche m’obligeait à l’épier attentivement, avec crainte.

Quelques kilomètres plus tard, le paysage changeait, les champs devenaient plus petits, bordés de bocages. Je commençais à reconnaitre les lieux. Les fermes aux portes de bois et au toit de chaume furent remplacées par de coquettes villas blanches au toit d’ardoises grises. Elles étaient bâties à quelques kilomètres du village, et ne pouvaient rivaliser, à mes yeux, avec les petites maisons basses traditionnelles devant lesquelles séchaient, sur le mur de pierre, des filets parés de carrés de liège humides et de grosses boules de verre émeraude.

Enfin, l’itinéraire longeait la côte. Le lourd autocar prenait des ailes. Il dansait sur la route serpentine. La mer apparaissait soudain après un virage et aussitôt se dérobait. Le pachyderme ambulant semblait nous ramener vers les champs, mais on n’y croyait plus. La magie avait fait son œuvre. Tel un trait de Klee devant nos yeux, tous nos sens appelaient le bleu mouvant, plongeant, puissant, lumineux, la mer. On la guettait en souriant au gré des virages. Les regards glissaient sur les buissons de genêts. On se surprenait à se hisser sur la pointe des pieds, pour la guigner au-dessus des tertres. Puis, quand on s’était lassé d’attendre, et qu’on faisait mine de bouder, elle nous offrait une voile blanche, un goéland kamikaze. Dès qu’elle se dévoilait, entière, j’ouvrais grand les yeux, je sentais mon cœur gonflé dans ma poitrine. Je n’avais qu’une hâte, aller me réfugier dans mon coin préféré pour l’écouter chanter nos retrouvailles.

L’autocar s’arrêtait sur le port dans un long gémissement. Les derniers voyageurs se dégourdissaient les jambes, le nez au vent salé. Le chauffeur enlevait son béret, essuyait une dernière fois son front d’un grand mouchoir quadrillé. J’attendais de recevoir ma valise en faisant semblant de ne pas voir mon père qui m’observait, le sourire aux lèvres, tranquille, à la terrasse du Café des Pêcheurs, un verre de vin blanc frais devant lui.