Un tiers perturbateur, les musulmans

Henri Goldman

La création à la rentrée scolaire de 2013 d’une école secondaire musulmane pourrait marquer le début d’un réseau d’écoles musulmanes, effet non voulu et non prévisible du Pacte scolaire, mais résultat de la ségrégation dont sont victimes les musulmans. La seule manière d’endiguer une ségrégation accrue dans un ghetto scolaire, à défaut de réviser le Pacte scolaire, est que les réseaux existants optent pour une neutralité inclusive et fassent place à la diversité culturelle et religieuse.

Comme on le sait, la configuration actuelle du système d’enseignement en Belgique est le résultat improbable d’un armistice au terme d’une lutte séculaire entre le « pilier catholique », désormais puissance sociale bien plus que spirituelle et dont l’école est le principal lieu d’affiliation, et les tenants
« laïques » de la primauté d’un service public neutre. Cet armistice s’est imposé au terme d’une bataille d’usure au fil de laquelle les protagonistes ont fini par se ressembler de plus en plus. Aujourd’hui, ce qui distingue l’enseignement libre de l’enseignement officiel n’a plus grand-chose à voir avec la religion. Comme l’hôpital, l’école est entrée de plain-pied dans la culture consumériste où prédomine le réflexe comparatiste : de plus en plus de parents recherchent la meilleure école possible, pas trop loin de chez eux et qu’importe le réseau. Le problème principal que pose aujourd’hui cette configuration ne tient pas à la séparation des élèves sur une base confessionnelle qu’elle entretiendrait, mais bien que la liberté d’enseignement renforce la ségrégation sociale dans le cadre du « quasi-marché » scolaire.

Mais, depuis quelques années, un tiers acteur s’est invité au débat et son irruption force à revisiter la pertinence du modèle actuel avec un prisme « socioreligieux » qu’on imaginait dépassé au regard de l’évolution des clivages « belgo-belges » traditionnels : une population de religion musulmane, en croissance, et qui est aujourd’hui tentée d’exploiter pour son propre compte les opportunités offertes par le principe constitutionnel de la liberté d’enseignement. Cette population est issue de l’immigration. Son accession à la citoyenneté est récente. Elle n’a pas été partie prenante, et pour cause, aux marchandages qui ont débouché sur la signature du Pacte scolaire de 1959. Mais sa prétention irrécusable à intervenir dans le jeu oblige à examiner l’évolution de cette liberté sous un jour nouveau.

Jusqu’à aujourd’hui, d’autres pouvoirs organisateurs se sont introduits dans les interstices du compromis scolaire « catho-laïque » : quelques écoles libres non confessionnelles à pédagogie alternative, quelques écoles juives à
Anvers et à Bruxelles, les écoles « turques » néerlandophones du réseau Lucerna, quelques écoles maternelles et primaires islamiques (Al-Ghazali à Etterbeek, La plume à Molenbeek)... Autant d’initiatives marginales qui ne menaçaient pas de perturber l’économie générale du dispositif. Mais le processus qui pourrait s’enclencher avec l’ouverture d’une école secondaire libre musulmane à la rentrée 2013 à l’initiative de la mosquée Al Amal (Anderlecht, Bruxelles) est d’une autre envergure : elle pourrait bien être l’amorce d’un véritable réseau d’écoles musulmanes qui répondraient à une demande croissante émanant de la population d’origine marocaine.

On le sait : cette population présente un profil assez homogène. Fortement concentrée dans certains quartiers, elle est massivement présente dans les couches populaires marquées aujourd’hui par la pauvreté et le sous-emploi. Elle est en plus victime de discriminations massives dans tous les domaines de la vie sociale. Ces considérations expliquent dans une large mesure le développement vigoureux en son sein de pratiques communautaires de solidarité ainsi que d’une pratique religieuse qui peut servir d’exutoire à l’enfermement dans un statut social subalterne. Mais aussi, paradoxalement, pourquoi l’injonction à la réussite scolaire est aussi puissante, même dans des familles dont les parents n’ont pas fait d’études, la réussite de leurs enfants tenant autant du défi que de la revanche.

Le « quasi-marché » scolaire a amplifié les effets de la ségrégation territoriale puisque, dans ce qui reste à Bruxelles de quartiers d’habitation mixtes, les établissements se font une concurrence féroce pour attirer les « bons élèves » (ou plus exactement les « bonnes familles ») du coin et refiler les « mauvais » à l’école concurrente. Ces « mauvaises familles » sont, en grande partie, des familles musulmanes. Ce processus de relégation, au départ essentiellement basé sur de classiques considérations « de classe » moins directement stigmatisantes, a été démultiplié par l’interdiction généralisée — à de rares exceptions près — du port du foulard islamique par les élèves. Cet interdit, qui a fonctionné comme un élément de sélection du public scolaire et qui fut bien ressenti comme tel, a fini par devenir un abcès de fixation obsessionnel engendrant de toutes parts un raidissement qui pousse à la surenchère, chaque établissement se sentant obligé d’être plus pointu que le voisin [1].

Vu de l’extérieur, il est difficile d’apprécier le degré d’humiliation subie par les victimes de ces stratégies hypocrites de relégation, blessées dans leur attachement à une religion qui est aujourd’hui l’objet de toutes les suspicions dans le cadre scolaire existant comme dans la société globale. Elle ne peut qu’encourager les musulmans à ouvrir leurs propres établissements où, au moins, ils ne se sentiraient pas perpétuellement obligés de donner des gages de leur bonne intégration.

Dans la population musulmane, on n’a pas spontanément le réflexe de faire appel au financement public. On s’organise à côté. Ainsi, la plupart des mosquées bruxelloises n’ont fait aucune demande de reconnaissance qui aurait pu pourtant déboucher sur la prise en charge publique du salaire des imams. De même, la première école secondaire musulmane bruxelloise, Avicenne, a été fondée en 2007 par la mosquée Al Khalil, à Molenbeek [2], comme une école purement privée préparant au jury central. Elle échappe ainsi à tout contrôle de contenu de la part de l’inspection scolaire et, du coup, ne reçoit aucun sub- side. Conséquence automatique : elle est loin d’être gratuite puisqu’il faut s’ac- quitter d’un droit d’inscription de 1800 euros par élève [3], ce qui est beaucoup trop élevé pour la plupart des familles.

Un ghetto scolaire islamique

Mais avec l’initiative d’Al Amal, le franc est tombé : il n’y aucune raison pour que les musulmans n’utilisent pas à leur profit un dispositif fait sur mesure à l’intention des pouvoirs organisateurs catholiques. L’argent public disponible doit bénéficier équitablement à toutes les confessions. Et, comme l’expriment les promoteurs du projet, le besoin est réel et la cause parfaite- ment identifiée : « Une telle école répond aussi à une forte demande de la communauté musulmane de Bruxelles qui est confrontée à un véritable di- lemme entre la pratique authentique de son culte et l’accès à l’éducation qui constitue un des fondements de notre démocratie. En Belgique, le port de signes religieux à l’école dépend du règlement d’ordre intérieur de chaque établissement et, à ce jour, les établissements secondaires qui les autorisent ne sont pas très nombreux. Ainsi, les personnes désirant exprimer visiblement leur foi se voient limitées dans leur choix d’école et d’options. Certaines seront même amenées à quitter le système scolaire. Dans ce contexte, l’institut Al Amal veut proposer une alternative aux personnes désirant porter des signes religieux à l’école et leur permettre d’avoir accès à un enseignement de qualité permettant à chaque élève d’atteindre les socles de compétences fixés par la fédération Wallonie-Bruxelles [4]. »

Le succès de l’« école islamique Al Amal » semble assuré. Au-delà de la tolérance au port du foulard, d’un aménagement du temps scolaire tenant compte du calendrier musulman et de la fourniture de repas halal, les musulmans disposeront en propre d’une école où l’encadrement ne risque pas de leur manquer de respect à cause de leur religion. Qu’en sera-t-il de la mixité sur les bancs des classes, dans les piscines et dans les voyages scolaires ? Quel sera le prix à payer en échange des indispensables financements complémentaires en provenance de pays qui professent un islam peu compatible avec les droits de l’homme ? Le cours de biologie et l’enseignement de la Shoah seront-ils assu- rés avec assez de conviction ? La litanie des inquiétudes habituelles repartira de plus belle. Mais quoi qu’on puisse craindre ou fantasmer, et sous réserve que l’inspection scolaire fasse son travail, il n’y a rien dans cette initiative qui contredirait la lettre du Pacte scolaire, dont les rédacteurs ne pouvaient évi- demment anticiper ce développement.

Si l’expérience d’Al Amal se révèle concluante, d’autres suivront. Dans une ville comme Bruxelles où le boom démographique exige l’ouverture ra- pide de nouvelles écoles pour lesquelles les fonds manquent, il serait mal venu de faire la fine bouche. Pour le coup, l’obsession d’une « neutralité exclusive » bannissant tous les signes d’appartenance du périmètre scolaire aura donné corps à un « monstre de Frankenstein », soit un ghetto scolaire islamique sé- parant radicalement les enfants musulmans des autres enfants.

Dans sa conclusion, Mathias El Berhoumi se demande « si la liberté d’enseignement telle qu’elle est organisée en Belgique n’est pas socialement dépassée. Il semble, en effet, hasardeux de considérer de nos jours que la référence, religieuse ou autre, d’une école inspire l’ensemble des enseignements dispensés ». Hasardeux... sauf pour les nouvelles écoles musulmanes dont la raison d’être est bien que la religion islamique imprègne, non pas les programmes qui sont fixés par décret, mais l’ensemble de la culture scolaire et parascolaire dans laquelle ces programmes s’inscrivent.

La neutralité inclusive comme antidote

Sans doute cette analyse force-t-elle le trait. Elle présente comme une probabilité ce qui n’est qu’une hypothèse parmi d’autres [5]. Mais celle-ci devrait suffire à faire réfléchir les protagonistes habituels de la controverse scolaire, enfermés dans leur numéro de duettistes qui tourne en boucle : voilà la pente où nous conduit inexorablement le maintien en l’état de la liberté d’ensei- gnement subsidiée. Si cette hypothèse devait se vérifier, les uns et les autres proclameront sans doute, la main sur le cœur : « Nous n’avons pas voulu cela », tout en se réjouissant peut-être secrètement d’être débarrassés d’une popula- tion à problèmes. Chacun pourra alors faire son examen de conscience quant au processus qui aura enfermé les enfants musulmans des classes populaires dans le cul-de-sac du développement séparé.

Pour autant, personne ne peut imaginer qu’une réforme d’envergure du Pacte scolaire puisse aboutir à brève échéance, même si l’ouverture de ce chan- tier ne devrait plus être différée. Mais si rien ne se passe, dans dix ans, le pro- cessus esquissé ici sera déjà irréversiblement engagé. Pour conjurer ce risque, il n’y a qu’un antidote : que les réseaux existants — à commencer par l’école publique qui est directement tributaire de la décision politique — changent leur fusil d’épaule et se décident à pratiquer la neutralité inclusive, en ac- cueillant les attributs culturels et religieux particuliers dans l’espace partagé, en valorisant ces particularités, sources de dignité pour les élèves et leurs pa- rents qui doivent être reconnus pour se sentir « chez eux », et en organisant simultanément leur convergence dans la coproduction de la société commune. Cette proposition, qui rejoint la troisième suggestion formulée par Mathias El Berhoumi, serait un premier pas, immédiatement praticable, vers le dépasse- ment de réseaux cloisonnés dont la mise en concurrence n’a plus rien à voir avec l’objectif de départ [6].

Le rejet actuel de l’islam qui prévaut dans l’espace discursif ne pousse malheureusement pas dans ce sens. Pourtant, le monde politique, à travers certaines décisions toujours pendantes [7], garde la possibilité d’inverser le courant. Retrouvera-t-il ce courage qui lui a si souvent manqué sur ce terrain [8] ?

[1Dernière péripétie : la volonté, pas encore aboutie, du collège de la Ville de Bruxelles d’adopter un règlement applicable à tous les établissements scolaires de la Ville stipulant que l’interdit de signes religieux concerne, outre les élèves et les professeurs, tout « intervenant externe amené à s’adresser aux élèves et aux étudiants dans le cadre des cours et des activités extrascolaires ».

[2Selon Felice Dassetto (L’iris et le croissant, 2011), cette mosquée serait la principale tête de pont à Bruxelles de l’islam d’état marocain. Elle semble très accueillante à l’égard du salafisme.

[3Et encore : ce montant ne couvre même pas tous les frais de la scolarité estimés à 3000 euros par élève par an, la différence étant sans doute prise en charge par de « généreux donateurs » dont on peut imaginer l’origine géographique.

[5L’expérience d’Al Amal pourrait rester unique, et il n’est même pas encore certain que cette école ouvrira ses portes à la rentrée 2013 comme elle l’annonce. Le courant d’inspiration salafiste, qui est moteur dans cette création, n’a peut-être pas l’influence qu’on lui reconnait généralement (voir Felice Dassetto, op. cit.). Et les adolescents musulmans pourraient faire de la résistance à l’idée de se re- trouver dans un établissement autrement plus rigoriste que celui qu’ils fréquentent actuellement.

[6Le souhait formulé en octobre 2012 par Étienne Michel, directeur du Segec, que le réseau libre catho- lique puisse dispenser des cours de religion islamique au même titre que l’enseignement officiel montre bien que ce dont il est question, c’est bien d’augmenter ses parts de marché au détriment de la concur- rence, et plus du tout de prodiguer un enseignement à la lumière de l’Évangile. L’organisation de tels cours, s’il est combiné avec le maintien des actuels interdits visant les signes religieux musulmans (car on suppose que la croix catholique ne sera pas interdite...) atteindrait des sommets de tartufferie

[7On pense notamment au décret annoncé qui doit prendre attitude sur le port de signes convictionnels à l’école. Pour le moment, en Europe, seule la France — qui ne connait pas le régime de la liberté d’enseignement subsidié — a proclamé une interdiction généralisée en la matière (loi du 15 mars 2004). Si, en Belgique où cette liberté est la règle, le législateur décrétal devait arrêter une disposition « à la française », celle-ci risque d’avoir des effets bien plus considérables qu’en France.

[8Voir sa fin de non-recevoir presque unanime aux propositions des Assises de l’interculturalité (2010).