Un sport à la mode

Dan Kaminski

Cher John,

Nous ne nous connaissons pas assez pour que je vous appelle par votre prénom et encore moins pour que je vous donne du « cher ». Nous ne nous connaissons pas du tout et je n’ai pas envie de vous connaitre. Jouons à « J’aime », comme sur Facebook : je n’aime pas John Galliano, je n’aime pas ses créations. Mais, cher John, j’aime encore moins le sport dont vous faites les frais et dont la mode (ah, ah) fait rage. Ce sport consiste à démolir un homme en médiatisant ses propos, des âneries que, saoul et divaguant, provoqué peut-être, il a prononcées, la bouche pâteuse, et dont il n’a peut-être aucun souvenir. Je suis prêt à croire que vous n’aimez pas Hitler, pas plus que vous n’êtes blonde. Les choses sont claires. Je ne joue pas à faire de mauvais procès à des gens qui ne savent pas ce qu’ils disent. Vous n’êtes pas Éric Zemmour, ni Brice Hortefeux.

Vous n’imaginez pas, cher John, ce que je peux dire sur les Juifs, sur Israël et sur Hitler lui-même, ce dictateur qui, pour mon grand malheur, n’a pas terminé son boulot en n’éliminant que mon grand-père, laissant à mon père (qui gagnait toujours à cachecache) le soin de se reproduire. Comme quoi on peut avoir des raisons très étranges de ne pas aimer Hitler, vous comprenez ? Je n’en suis pas sûr… Mais voilà, je perçois nettement deux différences entre vous et moi : je ne suis pas célèbre et je suis juif. Autrement dit, j’ai le droit quand je suis saoul, dans un bar, de dire les conneries les plus honteuses. Les amateurs de ce sport, sorte de pétanque politique, dont vous êtes aujourd’hui le cochonnet, ne les entendront pas ou les entendront comme témoignages d’un humour du douzième degré sous zéro. Vous n’avez que deux torts : ne pas être juif et être célèbre. Vous n’êtes pas célèbre : tout le monde se fiche de ce que, aviné, vous pouvez bien grommeler. Vous êtes juif : vous avez toute légitimité, parce que, sacrifié, vous êtes devenu sacré. Célèbre ou goy, on ne peut pas dire n’importe quoi ; peut-on même encore être saoul, allez savoir ?

Revenons sur ce sport délicieux. S’il n’a pas encore de nom, je propose « puritanisme pervers ». Les joueurs, en nombre infini, doivent être à la fois irréprochables et sans vergogne. Le but du jeu est d’accumuler un maximum de points de jouissance par l’exploitation optimale de la bêtise d’un personnage célèbre. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de vous traiter de personnage. Les règles du jeu ? On provoque un peu, on filme, on vend le film (pourquoi pas ?) et on jouit encore et encore des rebondissements médiatiques (les plus intéressants), personnels (vous êtes suspendu puis viré), économiques (Dior pourrait y perdre des plumes) et bientôt judiciaires (serez-vous poursuivi, condamné comme Hortefeux et Zemmour ?).

« J’aime Hitler. » Je me dois d’être prudent et de poser ces mots entre des guillemets aussi faussement dégoutés que les doigts de celui qui tenait la caméra. Maintenant ces mots peuvent être répétés : vous les avez prononcés pour le monde entier et sa postérité. Un autre créateur, sans doute, aura l’idée géniale de les imprimer sur un t-shirt ou sur un slip en dentelle.

Les puritains pervers ont de beaux jours devant eux. Il existe aussi un autre jeu très intéressant auquel ils jouent quand ils s’ennuient : ce jeu s’appelle sondage préélectoral. Un exemple : 23% des Français voteraient pour Marine Le Pen au premier tour des prochaines élections présidentielles. Marine est la fille d’un type qui a fondé un parti d’extrême droite nationaliste, raciste. Ce parti est le Front national, je le précise parce qu’au fond, il est possible que vous ne vous intéressiez pas à la politique. Pourriez-vous, cher John, retenir la leçon, que mon outrecuidance de juif inconnu me permet de vous donner ? Quand on aime Hitler, je veux dire quand on l’aime vraiment et qu’on n’a plus à se mettre sous la dent que de pâles copies bien blondes (pas comme vous), on vote pour lui, secrètement, dans l’isoloir. Si secrètement qu’on ne s’en rend peut-être même pas compte. Et on ne dit surtout pas qu’on l’aime.

Je ne vous embrasse pas, mais vous aurez compris que ce n’est pas vous que j’aime le moins.