Un seul mot et je serai guérie

Marta Gracia BlancoDavid Moreno Soria

Synopsis
Les mots sont comme l’air. Ils sont nécessaires à la vie.
Les mots sont comme l’eau : malgré nos tentatives pour les retenir, ils finissent tôt ou tard par regagner leur cours.
Les mots sont des instruments, puissants et magiques, à la fois causes de maladies et remèdes.

SÉQUENCE 1

Intérieur, jour. Salle d’hôpital.

À son bureau, un médecin prend des notes, une patiente est assise sur une table d’examen, les pieds sur le tabouret qui lui a servi à s’y hisser et une infirmière volubile et sympathique, parle à flot continu et gesticule. Un moulin à paroles.

Ils sont dans une pièce qui pourrait être un cabinet médical d’un hôpital privé. Il y a des plantes, un crucifix, des portraits de saints, des photos de couchers de soleil et d’autres choses dans ce gout-là.

L’infirmière prend la tension de la patiente, mais elle s’interrompt constamment car ce qui lui importe le plus c’est de parler. Son regard tombe sur le poster suspendu au mur où des colombes volent vers un soleil couchant.

Infirmière :

Quelle horreur, non ? Vraiment horrible ! Des colombes qui volent vers le soleil couchant. C’est d’un ringard ! Enfin, dans le genre, il y a pire : des empreintes de pas sur le rivage ou le Christ version hippie de l’ile de Wight. Ahhhh… quel manque d’imagination !

Quelle indigestion de couchers de soleil, quelle overdose de mièvrerie ! Franchement, on dirait que les évêques commandent les affiches à l’ennemi. Ils ont clairement un problème de com’. Honnêtement qui comprend encore la symbolique chrétienne ? De nos jours, si les enfants connaissent Joseph, c’est parce qu’ils le voient dans la crèche. Et les nouvelles représentations n’intéressent personne parce que c’est d’un gnangnan.

Le message de l’Église a subi le même sort que celui des contes. La sorcière de Blanche Neige maintenant, c’est plus une sorcière, mais une pauvre femme frustrée. Et le Grand méchant loup du Petit Chaperon rouge, il a juste effrayé mère-grand. Du coup, il finit ses jours à gambader, libre et heureux, par monts et par vaux, sous le regard attentif du garde forestier parce que, vous comprenez, c’est un animal en voie d’extinction. Tout ça, c’est très moderne et très politiquement correct. Sauf qu’à la fin, les enfants finissent quand même par être traumatisés parce que les méchants ne meurent plus et que les contes finissent mal. Eh bien, avec le message de l’Église, c’est pareil. À force de le « décaféiner », l’audience a chuté. Faut reconnaitre que, question publicité, le baroque, son sang, sa passion et ses martyres, était bien plus efficace.

L’infirmière reprend son souffle tout en pressant à plusieurs reprises la poire du tensiomètre. Mais elle se remet à parler en manipulant l’appareil.

Infirmière :

Ça ne m’étonne pas que les gens n’aillent plus à la messe, la stratégie de communication des curés est un vrai fiasco. C’est comme pour les cloches des églises. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais elles continuent d’appeler à la messe. Tous les jours, à la même heure. Ding dong, ding dong. Vous croyez vraiment que quelqu’un dans ce pays a besoin d’entendre les cloches sonner pour se dire qu’il est l’heure d’y aller. Mon Dieu ! Quand il n’y avait ni réveils, ni radio, ni rien, là, ça avait du sens. Mais maintenant ? En pleine ère numérique ? Ne serait-il pas plus simple que le curé envoie un message Whats­App ? Ça, ce serait révolutionnaire ! Ou pourquoi pas une application iPhone qui afficherait tout le programme des messes, vous alerterait une demi-heure avant et rappellerait à quand remonte votre dernière confession… Pfou ! C’est pas les possibilités qui manquent. L’application pourrait même être payante… C’est sûr, elle le serait.

La patiente, déconcertée, regarde l’infirmière ne sachant que dire. L’infirmière continue à parler en s’asseyant sur le tabouret et commence à bander le pied de la patiente.

Infirmière :

Je parle beaucoup, n’est-ce pas ? Pour moi, parler c’est comme respirer. Non, plus que ça. C’est une libération. Bien plus efficace que n’importe quel cachet. Parler me guérit de tous mes maux. Vous devriez essayer. D’ailleurs, vous savez bien ce qu’on dit, les femmes parlent trois fois plus que les hommes. Il parait que c’est dû à la configuration de notre cerveau. Un truc lié à l’évolution : les hommes partaient chasser et devaient rester longtemps silencieux afin de ne pas effrayer les mammouths. Du coup, les femelles homo sapiens devaient en avoir ras le bol d’attendre leur retour de la chasse aux mammouths. Et quand on est tendue, ce qui soulage le plus, c’est de parler à une amie. « Ça fait six jours que mon Jean-Mi court à gauche et à droite. Ça me fait une belle jambe ! Et pendant ce temps-là, c’est moi qui reste ici, à trimer toute la journée entre les enfants, le bois, les poules et le potager. Parce que si je devais attendre les mammouths qu’il me rapporte, j’te dis pas ce qu’on mangerait. »

L’infirmière apporte la touche finale au bandage du pied de la patiente.

Infirmière :

Et voilà ! Une bonne chose de faite ! Et maintenant, montrez-moi l’autre.

Je dois tout de même vous dire… Il y a des choses dont les femmes parlent beaucoup, mais il y en a d’autres dont elles ne parlent pas. Le sexe, par exemple. Le sexe est partout, dans les pubs, dans les films, dans les magazines… et pourtant, en parler, mais en parler vraiment, eh bien, on en parle peu. Et on s’étonne de ce qui arrive. Vous saviez que selon l’Institut scientifique de la santé publique, un pourcentage élevé de femmes n’a jamais eu d’orgasme ? Ça vous laisse sans voix, hein ? Des femmes en couple depuis une éternité ! Mais voilà, les femmes ne parlent pas de ces choses-là, surtout celles d’un certain âge. L’autre jour, j’en ai parlé avec une très bonne amie et elle m’a avoué que oui, que ça lui arrive aussi. Ou plutôt que ça ne lui arrive pas, qu’elle n’atteint pas l’orgasme. Mais figurez-vous qu’elle me disait qu’elle n’en parlerait pas à son petit ami, parce que ça l’embarrasserait et le gênerait beaucoup. Du coup, elle s’est acheté un livre de développement personnel, histoire de voir si elle peut s’en sortir seule. Le sexe du point A au point G, c’est le titre du livre. Comme elle ne veut pas que son petit ami tombe dessus, elle l’a camouflé sous la couverture d’un roman de Danielle Steel. Franchement, je ne sais pas ce qui est pire. Son petit ami n’a surement jamais lu de sa vie un roman de Danielle Steel parce que s’il l’avait fait, il préfèrerait de loin voir le livre Le sexe du point A au point G sur la table de nuit. Bref, moi, ce que je dis à mon amie, c’est moins de théorie et plus de pratique. Parce que le sexe c’est quelque chose de physique et d’instinctif. Et là, elle me lâche qu’elle l’a déjà lu dans le livre et qu’elle s’est acheté un vibro pour s’entrainer à trouver son point G. Eh bien, ma fille, je ne sais pas toi, mais moi j’ai l’impression que tu prends ça en mode cours de gym, non ? Genre les lundis, j’ai allemand, les jeudis, yoga et les mercredis, je cherche mon point G.

L’infirmière termine de bander l’autre pied et s’absorbe quelques secondes dans la contemplation de son travail. Silencieuse elle aussi, la patiente pose sur l’infirmière un regard où la stupéfaction se mêle à une certaine tendresse. L’infirmière prend délicatement les pieds de la patiente, les pose sur ses genoux et continue à parler, de plus en plus absorbée dans ses pensées.

Infirmière :

N’allez pas croire que les choses ont tellement changé. Avant, les femmes se confiaient à leur directeur de conscience. Mais, de nos jours, comme le confesseur est tombé en désuétude, elles trouvent refuge dans les livres de self-help, dans les cours de reiki ou dans les bras d’un gourou de développement personnel. Et dire que je me plaignais des posters de soleils couchants dans les écoles de bonnes sœurs, mais il faut voir le fléau des pages d’épanouissement personnel qui inondent Facebook avec leurs petites images et leurs petits messages d’encouragement. Ou encore ces sempiternelles présentations Power Point sur fond sonore et tout le tralala. Tu passes une dia « L’amour c’est », tu passes l’autre dia, « Tout donner sans espoir de retour », argh ! Vous pensez réellement que ça pourrait inspirer quelqu’un ? Vous croyez vraiment que l’on peut espérer changer de vie en lisant des phrases de cent-quarante caractères ?

Quand on y pense, après des milliers d’années, on continue à ressasser les mêmes questions. On partage des publications comme des cinglées pour voir si on trouvera la vérité, le bout de l’arc-en-ciel, un mantra pour nous guider dans la quête de notre véritable moi. Le véritable moi…, mais c’est quoi au juste ? Comment savoir lequel est mon véritable moi ?… Ça veut dire que j’en ai un vrai et un faux ? Je dois les comparer ? Et si j’ai deux moi, comment savoir lequel des deux est le vrai ? Et que se passe-t-il si je découvre que mon moi, celui que je suis chaque jour depuis ma naissance, n’est pas le vrai, mais bien un imposteur ? Qu’est-ce que je fais ? Je fuis de moi-même ? Je m’échappe de mon propre corps ?

Intérieur, jour, la même chambre d’hôpital.

SÉQUENCE 2

Médecin :

Bon, Gregoria, il est temps de conclure.

Infirmière :

Déjà ?

Le médecin acquiesce le visage triste.

Infirmière : (angoissée davantage pour elle-même que pour le médecin, elle met ses mains sur la poitrine)

C’est qu’il y a encore tellement de choses enfouies là-dedans.

Médecin :

Je sais bien, Gregoria. Mais nous ne pouvons pas poursuivre aujourd’hui. Nous reviendrons la semaine prochaine, soyez-en certaine.

L’infirmière se retire en ôtant sa blouse qu’elle dépose sur les genoux de la patiente et passe derrière un paravent. Tandis qu’elle se change, le médecin et la patiente parlent à voix basse, presque en chuchotant. Ils rassemblent leurs affaires (ils mettent des fardes dans une serviette, ils ramassent les effets de l’infirmière, et la patiente met sa blouse blanche).

Patiente :

Mais d’où elle sort tout ça, cette femme ?

Médecin :

Aucune idée, d’Internet, je suppose. Je ne vois rien d’autre, je ne pense pas qu’elles regardent beaucoup la télé ici… C’est incroyable ce qu’elle peut lâcher.

Patiente :

Vous direz ce que vous voudrez, Docteur, mais elle est complètement fêlée.

Médecin :

Je suppose que oui. Mais qui ne perdrait pas la tête s’il vivait cloitré avec quinze autres personnes ayant fait vœu de silence ?

À ce moment-là, l’infirmière sort de derrière le paravent. Elle porte un habit de sœur. Son maintien, son expression, tout a changé. C’est maintenant une femme soumise et souffrante. L’infirmière jette un œil suppliant au médecin sans prononcer une parole.

Médecin :

Bien évidemment, Sœur Gregoria, j’informerai votre supérieure que nous continuerons votre traitement. Et ne vous inquiétez pas, la nature de votre thérapie reste entre vous, mon infirmière et moi-même.

L’infirmière-nonne acquiesce timidement et quitte la chambre.

SÉQUENCE 3

Extérieur, jour, porte d’un couvent

On voit et on entend une lourde porte se refermer. Le couvent est verrouillé à double tour.

Le médecin et sa patiente-infirmière s’en éloignent en silence.

Traduit de l’espagnol par les étudiants de traduction littéraire Master 2
de l’École d’interprètes internationaux de l’U-Mons et Cristal Huerdo Moreno.