Un haïku pour Yves Leterme

Bernard De Backer

Jeudi 29 avril 2010 entre 14 et 16 heures 30, Parc de Bruxelles. En lisant Katô Shûichi, Le temps et l’espace dans la culture japonaise.

Dans ma candeur naïve de Belge moyen arrosé par les médias, j’avais imaginé une après-midi historique et mis le cap sur le Parlement. Par cette splendide journée de printemps, le parc où s’est jouée la révolution [1] de 1830 est envahi de promeneurs : amoureux, flâneurs, étudiants, lecteurs, gymnastes, musiciens… Les fontaines ploient sous le vent et aspergent les passants. Vais-je ouïr la sonnette d’alarme ? Me heurter à des grappes de militants du Vlaams Belang, agitant des oriflammes jaunes et noires ? Entendre Olivier Maingain utiliser des armes de comparaisons massives ? Face au siège néoclassique de l’assemblée, appuyé aux grilles de métal noir, je contemple la scène en ce jour d’apocalypse, selon les termes d’Albert Frère déjà réfugié dans sa villa de Marrakech.

Il n’y a personne. Ou presque.

Des rangées d’écoliers passent devant le MP de faction, un gars rougeaud au crâne rasé qui règle le bal des limousines lustrées. Mais il n’a pas grand-chose à faire et se contente de prendre le soleil en poussant le menton. Les enfants qui babillent jettent un coup d’œil sur le bâtiment, puis poursuivent leur chemin en sautillant d’une jambe sur l’autre. Un caméraman fait le pied de grue en s’accrochant à son engin ; un bus à impériale Visit Brussels Line ralentit, des touristes se lèvent d’un bond pour mitrailler le fronton du Parlement.

À ma droite, venant du théâtre, un homme dans la soixantaine accompagné d’un autre, plus jeune et un peu pataud, regarde dans la même direction. L’ainé porte barbichette poivrée et chemise à carreau : un look d’intellectuel néorural. Je lui adresse la parole en français ; il me répond gentiment en flamand et nous continuons dans sa langue, si familière depuis mon enfance. Il vient d’un village au nord de Turnhout, à cinq kilomètres de la frontière néerlandaise. Ah ! Comme c’est curieux, j’ai vécu non loin de là, lui dis-je. Je me souviens de l’école primaire et de son toit de chaume, de mes copains bisexués linguistiques, de l’incessant mélange des langues. Cela l’ennuie de devoir voter le 13 juin, car il a des projets de voyage. Il en a assez de ces politiciens flamands qui surfent sur la vague communautaire. Voter, cela va changer quoi ? Il va s’abstenir et ce sera bien la première fois de sa vie. Il se sent flamand d’abord, belge ensuite, comme il l’a raconté à des Parisiens lors d’un voyage. Ils étaient tout étonnés. Ah, ces Français ! Mais où est le problème ? Il n’est pas séparatiste, loin de là. Il a appris la langue de Voltaire après sa retraite, car il adore voyager en France. C’est d’ailleurs là qu’il veut être le 13 juin, pas dans un isoloir de Turnhout.

Puis, répondant à mes questions, mon voisin se lance dans une très longue histoire où s’entremêlent celle de sa famille et celle de la Belgique, qu’il semble connaitre sur le bout des doigts. Son père a été collaborateur pendant la guerre, me confie-t-il sans honte. Il a fait de la prison à la Libération, car il s’était fait stupidement membre de la « zwarte brigade », la milice privée du VNV [2], deux semaines avant la capitulation des Allemands. Militant nationaliste flamand depuis qu’il avait vu un de ses amis abattu à côté de lui par la police, lors d’une manifestation à Anvers, en 1920. C’était dans la foulée de la guerre 14-18 où les troufions flamands étaient envoyés à la boucherie par des officiers francophones qui leur ordonnaient de mourir « du bout des lèvres ».

Leur slogan était « Alles voor Vlaanderen, niekske voor Belgiekske ». « Bonheur dedans, démons dehors », dit-on un peu différemment au Japon.

Puis l’homme me parle avec passion d’une de ses tantes, une francophone anversoise de la haute qui avait écrit des livres et appris un peu de patois pour communiquer avec ses pauvres. Il me l’évoque très longuement, avec force détails, sur la base d’une biographie qu’il a trouvée par hasard dans une braderie pour deux euros. Son fils déficient mental s’impatiente, puis finit par s’assoir sur un banc à côté du jet d’eau. Mon voisin continue son histoire, emporté par le déroulé de cette généalogie dans laquelle il est plongé depuis sa retraite. Je m’informe de son métier. Était-il professeur ? Non, non ! Il a travaillé en usine toute sa vie, à Anvers. Ouvrier électricien spécialisé, les lampes à incandescence. Et que pense-t-il d’une éventuelle unification de la Flandre aux Pays-Bas, lui qui habite si près de la frontière ? « Ah, vous voulez rire ? Dès que je passe la frontière hollandaise, même du côté de Bar-le-Duc, je me sens dans un autre monde, encore plus qu’en Wallonie. Ces gens, surtout vers le Nord, ce sont des puritains qui nous regardent de haut. Ils sont bien ordonnés et organisés, ce n’est pas désagréable quand on est de passage, mais ce ne sont pas des gens comme nous. En 1830, on les a chassés avec des canons. Ici même ! »

Un parlementaire en vespa sort du parking et se fait guider par le MP au crâne rasé. Le caméraman est parti s’assoir sur un banc, près du fils handicapé qui écoute son MP3. L’histoire de mon voisin intarissable commence à me lasser et je lui dis que j’ai un rendez-vous. Parti faire un tour autour du parc, je finis par revenir et m’assoir sur un banc près d’un jet d’eau. Je me replonge dans Le temps et l’espace dans la culture japonaise, la culture de « l’ici et maintenant » qui s’exprime dans la scénographie du nô et la brièveté du haïku. « Laisser filer le passé », conseille un proverbe nippon, « demain soufflera le vent de demain ».

Retour devant la grille, sait-on jamais. Il est près de 16 heures et une jeune femme bien mise scrute le Parlement. Elle parle français — avec un accent de bonne famille gantoise —, en a marre des politiciens qui nous prennent pour des idiots en nous disant qu’ils étaient « tout près d’un accord ». Comment peut-on les croire ? Elle est francophone de Flandre par sa mère, mais elle vit et travaille à Bruxelles, à Anderlecht. Bruxelles, un problème ? On ferait mieux de la laisser aux Arabes. D’ailleurs, c’est déjà à moitié fait. Puis elle me parle sans transition de ses cousins qui sont dans une troupe scoute francophone à Anvers, mais quand ils chantent ensemble ils doivent chanter en flamand !

Il y a du mouvement sous le péristyle. Deux hommes sortent du Parlement. Nous écarquillons les yeux. Pas un journaliste en vue. Mais oui ! C’est Yves Leterme et un de ses attachés ! Ils vont certainement monter dans une limousine et se faire guider par le MP, de plus en plus rouge sous le soleil implacable. Erreur, ils continuent à pied et traversent benoitement la rue de la Loi dans notre direction. Un gros quatre fois quatre luisant manque de les écraser au milieu du gué. « Ah, me dit ma voisine d’une voix haut perchée, vous avez vu ? Leterme écrasé devant le Parlement, quelle bonne histoire ! » Le caméraman est endormi sur son banc et a manqué stupidement la scène. Yves Leterme continue et pénètre dans le parc, marche d’un pas léger, détendu et soulagé. Il nous fait un petit signe — sourire aux oreilles — salue quelques badauds, continue son chemin vers le jet d’eau qui asperge les promeneurs assis sur de gros bancs bruns. Sous le coup de l’émotion, je compose un haïku boiteux.

Bruine de printemps, banc de bois
À remuer les pierres l’homme se lasse
Sourire léger au terme de l’effort

[1Les Flamands disent « omwenteling », ce qui signifie « retournement » et non « révolution ».

[2Vlaams Nationaal Verbond, mouvement nationaliste et raciste flamand qui a notamment participé à la Nuit de cristal anversoise en 1941 avec les SS.