Un fantassin postcolonial revient sur ses pas

Th. Grosjean Paul

La construction de l’État au Congo oscille, depuis l’indépendance, entre deux stratégies apparemment contradictoires. Dans la première, les dirigeants politiques congolais instrumentalisent le nationalisme. La seconde stratégie est celle de l’appel aux puissances étrangères et/ou de leur forcing pour aider à stabiliser le pouvoir politique dès lors que des crises secouent le pays. Par rapport aux trois périodes scandant l’histoire politique de la RDC, la Première et la Troisième Républiques sont marquées par la continuité tandis que la Deuxième République tente de récupérer l’initiative diplomatique ; mais cet effort bute trop vite sur la diplomatie de la dépendance à l’Occident constitutive des choix stratégiques du régime Mobutu.

30 juin 1960 : indépendance du Congo belge. « Indépendance Tchatcha, faut oublier… », à l’évocation de cette date, c’est cette musique et son rythme inoubliable qui me jaillissent du cœur ! Après bien sûr, d’autres images me reviennent, emmêlées : discours de l’un, discours de l’autre, cortèges, sabre royal qui s’encourt aux mains d’un luron, diner officiel et discours correctif… mon oreille collée à la radio malgré l’effroyable examen de statistique du lendemain. Et bientôt après : mutineries, victimes, morts, exode, fuite, bataillon belge, etc.

Mais d’abord et avant tout, le 30 juin, c’est la fête, dans la joie totale de ce jour unique où l’opprimeur et l’opprimé ont fraternisé un instant pour célébrer la fin de l’oppression. Éphémère, cette joie jaillit sans compter. Elle fait danser les cœurs et les corps de tous ceux qui sont là, quels que soient par ailleurs leurs rôles particuliers dans le scénario qui a conduit à ce jour. Ceux qui ne savent pas danser en de tels moments risquent de ne pas comprendre qu’on danse à nouveau en s’en souvenant cinquante ans après.

Même lorsqu’elle est retombée, cette joie marque la façon dont on se souvient du reste et de la suite des évènements. Lorsqu’un jour, on a touché le rêve de si près, on ne peut pas accepter que ce ne soit qu’utopie et on juge la suite de l’histoire en fonction de ce que, un instant, on a cru possible. C’est mon critère d’appréciation pour parler du Congo économique depuis.

En 1960, le pouvoir économique au Congo était entre des mains belges. Je ne peux pas en faire l’histoire. Il faudrait trop de compétences, trop de place et trop de travail. Non, je voudrais plutôt, à partir de ce que j’y ai vu après 1960, essayer de comprendre ce qui s’est passé et pourquoi on s’est tellement écarté, dans la sphère économique aussi, de l’utopie entrevue. Essayer d’y voir plus clair, n’est-ce pas aussi une bonne façon de fêter cinquante ans d’indépendance ?

Mes premiers jours de brousse

 [1]

Dès la fin de mes études secondaires, de bonnes lectures aidant [2], je suis saisi par la question de la faim dans le monde. Logique avec moi-même, j’entreprends en 1956 les études d’ingénieur agronome des régions tropicales que je complète ensuite par une licence en sciences économiques. Cette année-là, un précurseur clairvoyant, le professeur Joseph van Bilsen, se faisait tancer par les autorités belges pour avoir osé publier un Plan de trente ans pour l’émancipation de l’Afrique belge [3]. Cinq ans plus tard, c’était chose faite, au plan de la souveraineté politique du Congo tout au moins. Puis, en quelques semaines à la suite des mutineries de la Force publique de juillet 1960, c’est tout le « Congo administratif » qui est en ruine. Le « Congo belge économique » a été plus résistant. Il restait grand ouvert à de jeunes agronomes belges, un tant soit peu motivés et audacieux. Les plantations, les usines, les réseaux électriques, etc., réalisés sous la colonie demandaient toujours des cadres pour fonctionner et pour rémunérer ce qui y avait été investi, d’autant plus que les désordres de l’immédiat après-indépendance en avaient fait fuir beaucoup.

Maintenant que le préalable colonial, détestable à mes yeux comme à celui de tout jeune un rien progressiste à l’époque, était officiellement liquidé, on allait pouvoir travailler avec le peuple congolais à son propre développement pour le plus grand bien de tous. On allait y trouver de jeunes cadres nationalistes compétents, probes et dévoués, animés du seul désir de construire leur pays, accueillant à bras ouverts toute bonne volonté étrangère qui viendrait les aider dans cette tâche enthousiasmante. Et dans dix, quinze, maximum vingt ans, ce serait chose faite, le Congo serait développé !

C’est avec ce genre d’idées, pleines d’idéal sans doute, mais naïves à en être gêné aujourd’hui, que je partis, fin 1963, pour Boto par Gemena, dans la province congolaise de l’Équateur, où les Plantations de l’Ubangui, filiale indirecte de la Société générale de Belgique, m’avaient nommé assistant de plantation. J’avais bien sûr, en bon gauchisant, quelques réticences quant à l’insertion « capitaliste » de cet engagement professionnel, mais, à cette époque, je voulais surtout apprendre mon métier dans une structure fiable, la nouvelle administration territoriale congolaise était en mauvais état et fermée aux étrangers ; les quelques possibilités entrevues dans des « projets » de la jeune coopération technique encore balbutiante m’avaient paru peu fiables.

Dans le désert humain de l’épaisse forêt congolaise, les grandes plantations, dont celle où je débarque, étaient comme des abbayes dans la solitude des campagnes du Moyen-Âge européen : maisons en dur, ateliers, usines à café ou à caoutchouc, huilerie, petite centrale électrique, dispensaires et parfois tout un hôpital, une ou deux écoles. Tout cela surgissait tout à coup, au bout de kilomètres de piste forestière à peine carrossable.

Deux ou trois mille travailleurs sortaient au petit matin de leurs maisonnettes chaulées bien alignées, pour aller à leurs tâches dispersées sur les quelques milliers d’hectares de palmiers ou de caféiers. Leurs femmes cultivaient des champs tout proches, attribués à chacun en fonction de la taille familiale. La paye était régulière et les soins médicaux garantis à toute la famille, grâce aux tonnes de caoutchouc et de café que de lourdes barges emmenaient au fil de la rivière vers Kinshasa et les marchés mondiaux. Tout ce petit monde trouvait à s’approvisionner à la « cantine », tout en envoyant les enfants à l’école où l’instituteur, régulièrement payé lui aussi, donnait cours tous les jours. Les mères accouchaient dans des dispensaires régulièrement approvisionnés en médicaments. Une fois par mois, un père scheutiste de Bwamanda passait avec sa petite caravane pour assurer l’essentiel du service religieux. Bref, une autarcie économique et sociale apparemment durable. En 1963, elle dégage encore des bénéfices honorables pour les capitaux qui ont été relativement récemment investis, c’est-à-dire surtout depuis la fin de la guerre et pendant le « boom de Corée [4] ». À cette époque, soit dix ans plus tôt, on était encore au Congo pour cent ans !

Cette autarcie avait aussi ses limites bien précises : celles de la surface de la concession attribuée sous le régime colonial à la société exploitante. En dedans, la société était responsable et prenait tout en charge, au dehors, rien. Pas d’enfants des villages avoisinants à l’école de la plantation, et les patients extérieurs à la société payaient un prix gentiment décourageant pour les soins, gratuits par ailleurs pour les travailleurs et leurs familles. Mes quelques essais d’aller voir en dehors de la concession dans les villages environnants comment cela se passait et ce que l’on pourrait peut-être faire « pour développer » n’ont pas rencontré beaucoup d’encouragements de la direction. « Ne vous mêlez pas de cela, M. Grosjean, vous n’aurez que des ennuis ! »

Dans ce contexte, je me retrouvais donc chaque matin en face de centaines de travailleurs congolais parmi lesquels quelques-uns seulement parlaient français, et pas toujours le même que le mien ! Aussi en trois mois de temps, je me débrouillais de façon acceptable en lingala, comme tous les « cadres coloniaux » de brousse le faisaient depuis toujours [5].

Comment dire en quelques mots la révélation humaine que ces contacts avec les travailleurs ont été pour moi ? J’ai découvert un réel humanisme, intégrant une perspicacité psychologique sidérante à une capacité de communiquer précise une fois les codes compris, tant par la parole, que par le geste et l’attitude. Il y avait aussi des traditions forgées par des siècles de survie dans un milieu difficile, des régulations de comportement sociétal complexes… bref, tous les éléments d’une façon cohérente et durable de vivre ensemble, d’une civilisation, sans monuments et sans écrits, mais avec des paroles, des gestes, des vêtements, des ustensiles, des masques et des fétiches, des fêtes et des cérémonies appropriées aux grands moments de la vie, aux joies et aux peurs qui les accompagnent. Non, évidemment, je n’ai pas vu tout cela d’un coup ni si rapidement, mais c’est là, avec les travailleurs, accroupis lors de la pause au coin des champs, ou à la soirée en bavardant, que j’ai eu, encore assez jeune, ces premiers contacts prégnants qui donnent, à vie j’espère, le « savoir être » reconnaissant l’humain partout où il apparait.

Ce modèle développemental des « abbayes à capitaux étrangers » a ses limites

Les limites de ce modèle en termes de développement plus général étaient évidentes. Les dirigeants, encore installés pour la plupart dans des bureaux bruxellois, attendaient de voir si le contexte politique postcolonial permettrait d’investir à nouveau. Sinon, ils pouvaient aller faire autre chose ailleurs. Et en attendant, on ne perdait rien à poursuivre l’exploitation des investissements antérieurs, au contraire ! Mais ces dirigeants lointains n’avaient pas de vision quant au rôle que « ces abbayes » auraient pu jouer dans un développement régional ou national, que ce soit au plan économique ou social. Le système colonial avait en effet appris aux opérateurs économiques privés à rester dans leurs concessions et à y appliquer le système de sécurité sociale coloniale détaillé, en nature pour la santé, le logement, la scolarité et en espèces pour les cotisations de pension. En fait, ce système social était assez avancé par rapport à celui de bien d’autres colonies, matériellement tout au moins.

Mais dans l’immensité du reste du territoire, c’était l’Administration territoriale qui s’occupait de tout type de développement, économique, social, sanitaire et scolaire des populations dites « indigènes ». Et ce n’est pas parce que ce système administratif colonial s’était écroulé dès juillet 1960 que les entreprises privées de l’intérieur se sentaient une quelconque vocation à s’y substituer. Elles payent des impôts, pour le reste, ce n’est plus leur affaire !

Cela ne pouvait pas durer. Assez rapidement, l’Administration laissée à elle-même n’assurait plus les services attendus. La dégradation des routes et l’entretien des voies navigables augmentaient les couts et les temps de transport, les stocks « flottants » gonflaient les besoins de financement, les banques trouvaient plus intéressant de fournir du crédit à des opérateurs urbains. De leur côté, les fonctionnaires locaux se payaient de plus en plus sur leurs administrés dont notamment les « riches » entreprises de leur ressort. Bientôt un arbitraire cynique prévalut dans l’administration fiscale et comme tout recours de contestation est encore plus couteux et plus aléatoire, les impôts, justifiés ou non, fixés par les agents du Trésor, sont « négociés » et les payements finaux n’aboutissent que très partiellement dans les caisses de l’État.

Par ailleurs, les populations abandonnées de l’intérieur sollicitaient de plus en plus les services de santé de ces mêmes opérateurs économiques, qui eux commençaient à peiner pour rencontrer leurs obligations, à fortiori cette demande additionnelle insolvable. Faut-il expliquer alors pourquoi, dans cette évolution, les décideurs économiques lointains étaient fort peu enclins à réaliser de nouveaux investissements ? Et pourtant, si l’on veut maintenir le potentiel de production d’une plantation à maturité, il faut replanter chaque année un pourcentage de ses surfaces. Sans cela, la production ne peut que décliner. Mais les « propriétaires actionnaires », responsables lointains, voulaient-ils encore maintenir ce potentiel ? Ou investir ailleurs dans des régions et des contextes financièrement plus sûrs ?

La zaïrianisation économique : un pavé dans l’enfer des bonnes intentions

En 1971, au nom de l’authenticité culturelle, le président Mobutu avait lancé un vaste mouvement de réappropriation culturelle connu sous le nom de « zaïrianisation » : abandon des noms et prénoms chrétiens pour les noms traditionnels, réutilisation des dénominations géographiques antérieures à la colonisation pour les villes et provinces, costume « abako » à col fermé droit « à la Mao » pour les hommes, longs pagnes colorés et turbans vertigineusement torsadés sur la tête des femmes, programmes scolaires revisités pour en évacuer tout « ancêtre gaulois » et la litanie d’amont en aval des villes arrosées par l’Escaut.

En 1973, Mobutu étend cette politique à l’économie. Là, c’est plus que simplement culturel. Il veut accélérer la marche vers l’indépendance économique ; il veut surtout le réinvestissement dans le pays des bénéfices qu’il produit. L’intention est claire, l’objectif tout à fait justifié et le besoin d’intervenir pour y arriver évident. Avec des opérateurs économiques dont la finalité dernière est à l’étranger, on n’aboutira pas à ce réinvestissement dans le pays par un simple « laisser faire comme d’habitude ». Il faut forcer la main, c’est fondamentalement légitime. Malheureusement, la stratégie de « nationalisation privative » utilisée à grand renfort de discours est tout à fait inappropriée.

En très bref, parce qu’il y aurait beaucoup à dire, la propriété et donc le capital social de toutes les entreprises relevant du domaine foncier (agriculture, élevage, pêches et mines) sont transférés à des nationaux choisis en fonction de leurs relations avec le pouvoir. Le principe d’une indemnisation des anciens propriétaires est prévu, mais ne sera pour ainsi dire jamais appliqué. C’est donc une nationalisation « par et pour les nationaux » et non pas au profit d’organismes d’État. La mesure fut assez rapidement étendue à bien d’autres entreprises privées de type PME, notamment celles tenues par des citoyens originaires de Grèce ou du continent indien.

Ce fut assez rapidement le chaos. Un grand nombre de cadres étrangers, associés aux actionnaires d’outre-mer, démissionne. La plupart des nouveaux dirigeants nationaux n’ont en général que très peu de compétence managériale, encore moins technique, et trop d’entre eux orientent directement le résultat des ventes, de produits ou d’actifs mobiliers, vers leurs comptes individuels d’actionnaires plutôt que vers les comptes de la société. Le chaos est tel que fin 1974, le gouvernement décide la « radicalisation » de cette zaïrianisation, c’est-à-dire la mise sous le contrôle de « délégués généraux » de l’État, des biens « zaïrianisés ». Mais cela ne change pas grand-chose aux résultats réels, les délégués n’ayant que rarement les moyens nécessaires à leur mission. Aussi, dans le courant de 1976, l’État congolais ne peut plus que faire marche arrière. Par la « rétrocession », les anciens propriétaires sont invités à revenir, en introduisant des intérêts privés nationaux minoritaires dans l’actionnariat et dans les conseils d’administration. En général, les groupes financiers étrangers importants sont revenus, mais très peu des plus petits entrepreneurs [6].

Une embellie n’annonce pas toujours le printemps

En bonne partie parce que je n’y voyais pas un avenir de « développeur », j’avais quitté les plantations de mes débuts professionnels, en 1967 déjà. En 1968, la Banque mondiale me recrute comme « agroéconomiste jeune professionnel » dans son vaste département des projets agricoles à Washington, en pleine expansion à l’époque. J’y passe des années très formatives, bourlinguant d’Indonésie au Sénégal, en passant par l’Ouganda, la Papouasie et Nouvelle-Guinée et la mission permanente de la Banque au Nigeria. En 1975, ma femme et moi souhaitons revenir en mère patrie. Un des tout gros bureaux d’engineering belges, Tractionel, membre de la grande famille de la Société générale de Belgique, m’engage, entre autres pour y développer la consultance en agriculture. C’est là que mon passé agricole congolais me rattrape.

En effet, au début des années quatre-vingt, une embellie économique se dessine pour le Congo. La dégradation de tous les indicateurs économiques depuis 1976 a amené les autorités du pays à rechercher l’aide des grands organismes internationaux comme le FMI et la Banque mondiale. Celle-ci en est à ses premiers balbutiements des politiques d’ajustement structurel. Le Congo, avec son remarquable Premier ministre Kengo Wa Dondo, sa dévaluation de la monnaie zaïre de cinq pour un en septembre 1983, et son acceptation des conditionnalités de ces organismes, est présenté comme l’élève modèle des deux organisations de Bretton-Woods. Par ailleurs les prix des matières premières remontent.

La Société générale de Belgique détient toujours, de façon indirecte et variée, des participations, généralement majoritaires, dans une bonne douzaine de sociétés de plantations et d’élevage au Congo, dont celle où j’avais fait mes premières armes vingt ans plus tôt. Ce contexte international favorable lui fait penser que le moment est venu de relancer ces actifs. On cherche donc un pilote. Pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups : réhabiliter un potentiel agro-industriel au Congo et en faire une base de référence pour de la consultance en agriculture et en développement rural. Tout cela ne traine pas et fin 1983, après une tournée de plusieurs semaines dans le vaste domaine agro-industriel de la Générale, éparpillé dans tout le pays, je suis désigné comme « big boss » de ce qui va bientôt s’appeler le Groupe agro-pastoral (GAP).

À toi de jouer, le « développeur » !

En fait, les dirigeants de la Générale me laissaient assez libre d’essayer de développer en vraie grandeur les quelques idées que j’avais timidement esquissées vingt ans plus tôt lorsque j’étais arrivé pour la première fois au Congo. Je m’y suis mis corps et âme, avec bien des cadres congolais et expatriés tout à fait remarquables.

Le travail a commencé par le groupement, dans un secrétariat général structuré, de tous les services qui pouvaient être mis en commun : exportations, banques, crédits, approvisionnement, services de santé, approvisionnement en médicaments. Mais ce n’était là qu’un point de passage obligé.

Je nourrissais une idée de fond sans oser la partager clairement avec mes dirigeants au sein du groupe de la Générale. C’était d’arriver à mettre sur pied une structure agro-industrielle bien organisée, qui pourrait, le moment venu, devenir une personnalité juridique zaïroise de type « holding financier », à laquelle seraient finalement cédées les participations encore détenues au départ par le groupe de la Société générale de Belgique.

En parallèle, chacune des entités du GAP allait se (re)développer progressivement suivant le schéma de « plantations industrielles noyaux ». Il s’agissait de réhabiliter les grandes plantations (essentiellement replanter) et de susciter l’émergence de petits planteurs autour de celles-ci. Au centre du dispositif, on crée (ou on rénove) une plantation (ou un élevage) avec toutes les facilités industrielles et sociales des « abbayes » évoquées plus haut, mais sur des concessions plus petites. Autour de ces « noyaux », et avec l’aide de services d’appui, spécialement créés dans les plantations noyaux, un réseau de petits planteurs ou de petits éleveurs villageois pratiquent les mêmes cultures sur leurs propres terres ; ils font usiner leur production dans les installations de la « plantation noyau », mieux rentabilisées grâce à cette production additionnelle. La commercialisation des produits, tant de la plantation noyau que des petits planteurs se fait sous le contrôle de tiers. Ces petits planteurs ont évidemment aussi accès aux services sociaux de l’« abbaye », d’autant plus qu’à cette époque une réforme remarquable de toute la santé rurale est en cours au Congo.

Connu en anglais sous le nom de « Nucleus Estates » et de « Smallholder Developments », ce modèle d’intervention était en pleine expansion en Malaisie et en Indonésie, en Côte d’Ivoire et au Nigeria, avec l’appui des grandes banques d’investissement internationales (mondiale, africaine, asiatique). Il donnait des résultats impressionnants en termes de développement rural. Pour moi, il n’y avait aucune raison à priori pour que cela ne marche pas aussi au Congo.

Enfin, recourir aux financements internationaux des grands bailleurs de fonds devait permettre aux actionnaires belges de se retirer à la fin du processus, en laissant un potentiel industriel valable sur le terrain, mais sans avoir dû le financer eux-mêmes. Il était clair, en effet, qu’en 1983, le groupe de la Société générale de Belgique ne pouvait plus solliciter l’épargne privée belge pour investir dans le renouvellement ou l’expansion de plantations au Congo. Par ailleurs, il ne pouvait pas continuer à occuper des terres et des ressources qu’il ne pouvait plus valoriser. Pour autant que les capitaux nécessaires pour ces développements industriels et villageois puissent venir de privés zaïrois et de bailleurs de fonds internationaux, le Groupe agro-pastoral, lui, allait assurer activement la gestation de cette évolution vers une appropriation par des nationaux zaïrois. Oserais-je le dire, il s’agissait en fait d’une « zaïrianisation » bien conduite cette fois-ci.

Cette stratégie à long terme, je l’avais très certainement en tête depuis le départ et la partageais avec des collaborateurs proches, mais j’avais l’impression de ne pouvoir que la distiller progressivement chez mes dirigeants au sein de la Générale. Ma pratique de ceux-ci me faisait craindre en effet de ne pas trouver chez eux une vision d’assez long terme pour accepter de réfléchir à cette échelle de temps. D’un autre côté, j’ai pu en parler individuellement avec certains administrateurs zaïrois des sociétés du GAP. L’un d’eux, pour qui je garde une vénération profonde tant il était un vrai sage, m’a dit un jour : « Vous voyez, M. Grosjean, nous parlons de temps en temps entre nous de ce que vous faites. Nous vous savons de bonne foi et, en vous, nous avons confiance. Mais nous devons rester vigilants car nous ne pouvons pas croire un instant que les dirigeants de la Générale vous suivront ! » Aussi, je n’ai pas pris le risque de tester trop clairement son avis. J’ai poursuivi ma ligne de conduite en espérant qu’à chaque tournant, mes dirigeants réagiraient positivement par rapport à celle-ci.

Le scénario ainsi esquissé a bien démarré et s’est développé de façon satisfaisante pendant trois ou quatre ans. Mais à partir de 1988, des aspects importants, et même critiques, du contexte se sont dégradés. Le président Mobutu a fini par trop renâcler contre la férule des ajustements structurels de Bretton-Woods, l’élève modèle a d’abord été mis dans le coin et puis a été lâché par ses bailleurs, au niveau macroéconomique en tout cas. Les financements internationaux nécessaires pour l’évolution du GAP esquissée plus haut, dont un premier avait été bouclé, n’étaient certainement plus aussi assurés.

En parallèle, une nouvelle rupture des relations avec la Belgique en raison du contentieux financier entre les deux pays a pris des proportions « mobutuesques » malgré la visite du Premier ministre belge, Wilfried Martens.

Mais le plus grave pour le Groupe agro-pastoral est venu de la Société générale de Belgique elle-même. Elle a été prise en 1988 dans une tempête financière comme le landerneau belge ne se souvenait pas d’en avoir jamais connu. Après le passage du condottiere financier italien De Benedetti à la rue Royale, bref mais dévastateur, la nouvelle direction française de la Société générale de Belgique qui en a résulté s’est empressée de se débarrasser de ses plantations agro-industrielles au Congo. Tout le projet à long terme qu’on avait cru pouvoir conduire s’est donc arrêté début 1989.

De passage en Belgique au moment de cette liquidation, je n’ai même pas été autorisé par le nouveau propriétaire, proche des personnes servant les intérêts économiques de la présidence, à retourner au Congo dire au revoir à ceux avec qui j’avais travaillé toutes ces années. Et comme ma mentalité de « développeur » ne correspondait pas aux orientations plus rapidement lucratives du repreneur, j’ai été licencié dans les jours qui suivirent.

Il n’est pas dit que nous eussions pu durer beaucoup plus longtemps, même sans ce bouleversement dans le groupe de la Générale. En effet, deux années plus tard, en 1991, de graves émeutes accompagnées de pillages et de violences mortelles sont survenues dans toutes les grandes villes du Congo. Ces évènements-là ont représenté une rupture profonde dans le mode de gouvernement du pays et dans son évolution économique. Tel qu’il était, le GAP n’aurait sans doute pas été à même de poursuivre sa stratégie au travers de ces évènements.

Voilà, j’ai partagé avec vous, dans ses toutes grandes lignes, ce que j’ai vécu dans le Congo économique. C’est avec ce bagage, que nous avons maintenant en commun, que je voudrais vous proposer les quelques éléments du « paradigme latent » qui, à mon avis, encombraient nos pères colonialistes ainsi que les fantassins postcoloniaux et qui, toujours à mon avis, encombrent encore notre aide aujourd’hui. Et comme j’ai déjà été assez long, je voudrais aller assez vite à ce qui me paraît le fond des choses.

Une bonne image morale de soi

Le premier est celui du besoin d’une bonne image de soi, quelles que soient nos autres motivations d’agir. L’auteur indo-jamaïcain V.S. Naipaul le dit aux Européens, à mon avis de façon très juste, par la bouche du personnage principal de son roman Au tournant de la rivière, un Indo-pakistanais survivant précairement à Kisangani sous le régime de Mobutu : « Si c’est l’Europe qui nous donna, sur la côte, quelque idée de notre histoire, c’est l’Europe, j’estime, qui introduisit le mensonge parmi nous. Ceux d’entre nous qui avaient vécu dans cette partie de l’Afrique avant les Européens n’avaient jamais cherché à se donner pour ce qu’ils n’étaient pas. Non par souci de moralité. Nous ne mentions pas parce que nous ne nous souciions pas de nous définir et que nous ne pensions avoir à mentir sur quoi que ce soit : nous étions des gens qui faisions simplement ce que nous faisions. Mais les Européens, eux, pouvaient faire une chose et en dire une autre tout à fait différente ; et ils pouvaient agir ainsi parce qu’ils avaient une idée de ce qu’ils devaient à leur civilisation. C’était leur grand avantage sur nous. Ils voulaient de l’or et des esclaves, comme tout le monde ; mais en même temps, ils voulaient qu’on leur dresse des statues pour tout le bien qu’ils avaient fait à leurs esclaves. Étant des gens intelligents et énergiques, au sommet de leur puissance, ils pouvaient exprimer les deux côtés de leur civilisation ; et ils eurent à la fois les esclaves et les statues [7]. »

Cette façon de se voir en bonne posture morale était déjà bien vraie au temps colonial, ce l’est encore, je le crains, à l’époque de l’aide au développement. À l’époque coloniale, nous avions dans le même temps les missionnaires, les dispensaires et les écoles, les routes et l’électricité, mais aussi l’apartheid de fait dans les relations humaines, la domination et l’exploitation du travail à nos propres fins. Et tout ce monde était payé par les impôts prélevés sur le Congo.

Aujourd’hui, nous nous donnons des chiffres précis sur les montants de l’aide des États et nos ONG collectent abondamment de nombreuses façons plus inventives les unes que les autres. Mais nous broyons des vies humaines pour sortir du Kivu le coltan de nos téléphones portables. Les Européens, nous dit Naipaul, peuvent faire une chose et en dire une tout à fait différente. C’est vrai pour l’Occident dans son ensemble, c’est vrai pour la plupart des êtres humains, c’est vrai pour moi aussi : car, en effet, j’étais assez bien payé quand je travaillais pour le GAP ou pour la Banque mondiale !

Comme tout le monde, nous voulons de l’or et des gens qui travaillent pour nous, mais nous voulons aussi qu’on nous dresse des statues pour tout le bien que nous faisons à ceux que nous exploitons. Si on ne se vexe pas en lisant ce texte de Naipaul, on se met à méditer pensivement. Moi je méditeet je me demande pourquoi nous ne pouvons pas reconnaitre que nous aussi, Occidentaux, nous agissons d’abord et avant tout dans notre intérêt, même quand nous agissons de façon qualifiée de « généreuse ». Bien voir cela nous aiderait dans nos relations d’aide internationale, au Congo particulièrement.

Pas de second rôle

Un second élément du paradigme latent qui nous encombre est notre difficulté de jouer un second rôle. À l’époque coloniale, il n’en était pas question. À l’époque de l’aide au développement, nous avons tendance à croire que c’est l’aide que nous donnons au développement qui en est la clef et si le développement n’est pas plus évident, c’est parce que notre aide est inefficace, mal définie, galvaudée, etc.

Un autre auteur indien nous éclaire différemment sur cette façon de voir. C’est l’économiste et philosophe Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998. Son Development as Freedom [8] est un ouvrage séminal. Développer, nous dit-il essentiellement, c’est créer les conditions dans lesquelles les personnes peuvent se rendre capables elles-mêmes de faire ce qu’elles souhaitent qu’il leur arrive. Les acteurs premiers du développement ne peuvent être que ceux qui sont appelés à se développer.

Et son postulat pour affirmer cela, c’est celui que j’avais vu au contact des travailleurs congolais à Boto par Gemena au tout début. Toutes les communautés humaines qui ont survécu jusqu’à nos jours ont en elles de quoi continuer à survivre. Si elles sont là, vivantes aujourd’hui et structurées, c’est qu’elles ont su, tout comme nous, s’adapter à un monde changeant constamment autour d’elles. C’est de cette force vive là qu’il faut partir, c’est sur cette force vive-là qu’il faut compter pour qu’elles continuent d’exister dans le monde d’aujourd’hui. Court-circuiter cette mobilisation des « auto-acteurs », c’est construire sur du sable et s’obliger à recommencer, encore et encore, et de façon de plus en plus désespérée.

Le social coute, l’économique développe

C’est le troisième élément de ce paradigme latent encombrant. Nous ne mesurons la valeur qu’en termes monétaires et nous en concluons trop rapidement que ce qui n’a pas de prix sur un marché n’a pas de valeur. Mais dans les plantations « abbayes » du GAP, les travailleurs tenaient à leur job pour la scolarité de leurs enfants, pour l’accès de leurs femmes et de leurs enfants aux soins de santé bien plus encore que pour la paye. Ils savaient que cela avait de la valeur. Pour les dirigeants de l’entreprise, c’était là surtout des couts qu’il fallait limiter. Le nombre de nouveaux-nés au dispensaire, le nombre d’enfants scolarisés diplômés en fin d’année n’entraient pas dans leur statistique de production, ni dans leur chiffre d’affaires. Et pourtant, ne sont-ce pas là des unités de valeur produites autant que des tonnes de caoutchouc ou de café ? Il y a un biais dans notre mesure de la valeur qui ne permet pas de rendre compte de toute la valeur produite, entre autres avec l’aide extérieure. Et nous avons tendance à ne plus en voir que les montants et les couts, sans voir en contrepartie l’augmentation du nombre d’unités de « bien-être national brut » produites par toutes ces dépenses.

L’enjeu du développement en politique locale

C’est un autre prix Nobel d’économie (1972), Théodore W. Schultz, qui a souligné, dans son Transforming Traditional Agriculture [9] notamment, que le sous-développement est une situation d’équilibre stable dans lequel les facteurs de production et les ressources sont appropriés de façon durable par des ayants droit sociologiquement déterminés. Développer implique donc toujours une réallocation des ressources et un changement des droits acquis. C’est un combat politique.

Le système colonial avait fini par masquer cette situation en monopolisant la force et en écartant le jeu politique local. Mais l’appropriation en faveur des ayants droit du système n’en était pas moins réelle.

Dans ce sens, la « zaïrianisation économique » était un fameux coup de pied dans l’équilibre économique postcolonial qui ne répondait plus aux attentes en termes de développement.

Mais cette dimension de réallocation, parfois révolutionnaire, des droits acquis est rarement pleinement explicitée dans les politiques d’aide. Les opérateurs de l’aide extérieure sont peu formés à cette inscription politique inévitable de toute action de développement et aux luttes politiques que la poursuite des projets de développement implique. Trop souvent sous le manteau de la lutte contre la pauvreté, on voile les intérêts qui ne souhaitent pas toutes les implications de la réduction de la pauvreté. Comme si tous les intervenants allaient toujours se réconcilier dans une apparente consensualité de bon aloi.

C’est un service à rendre que de bien expliciter les enjeux et les forces en présence dans tout projet ou politique de développement, de reconnaitre qu’ils ne pourront se régler qu’au travers d’un processus politique, démocratique de préférence, souvent ardu et donc d’inclure éventuellement, dans les appuis à un projet, à une politique, les moyens requis pour en permettre le débat politique clair et complet. Dans ce contexte, l’aide de l’Europe et de la Belgique aux élections démocratiques était une bonne chose en soi. Elle méritait un meilleur suivi après coup.

Et puisqu’on en est à s’approcher de ce sujet, permettez-moi en finissant de dire un mot aux critiques de la gouvernance congolaise sur le chapitre des droits de l’homme. Bien sûr, les droits de l’homme sont une cause sacrée à promouvoir et à faire respecter par-dessus tout. Mais peu de pays européens ont un passé historique impeccable sur la question. Quand leurs mandataires officiels traitent de ce sujet, ils devraient aussi pouvoir y glisser un accent de regret par rapport à certains aspects de leur passé national. Au Congo, les Belges, de quelque bord qu’ils soient, devraient être particulièrement attentifs à notre passé sur cette question.

Alors que souhaiter vraiment au Congo en ce cinquantième anniversaire de son indépendance ?

Pour moi, c’est simple à dire : qu’il puisse finalement aboutir à être un État dont les institutions et le fonctionnement soient en adéquation avec le potentiel intrinsèque de ses différentes populations à vivre épanouies, dans la justice et le bien-être. Après tout, au-delà de tous les formalismes, n’est-ce pas cela la démocratie ?

[1Sous-titre en souvenir Vladimir Drachoussof (1917-2003), remarquable agronome de l’administration territoriale, fondateur ensuite de la société Agrer et penseur du développement qui, sous le pseudonyme de Vladimir Souchard, a écrit Jours de brousse où il raconte, discrètement, ses souvenirs de brousse du Congo colonial qu’il rejoignit en 1940.

[2Je me souviens particulièrement de Suicide ou survie de l’Occident, du père Lebret et de Géopolitique de la faim, de Josué de Castro.

[3Une première version des grandes idées de ce plan avait paru dans La Revue nouvelle en 1954, « Pour une politique coloniale de mouvement », tome XX, p. 395-411.

[4Les prix des matières premières, y compris des matières premières agricoles, avaient atteint des niveaux records durant la guerre de Corée et suscité des investissements importants. La plupart des arbres de ces grandes plantations (caféiers, hévéas, palmiers, cacaoyers) ont des durées de vie naturelles de trente à cinquante ans. Une fois la plantation faite, les couts d’exploitation sont relativement stables. L’exploitant a en général intérêt à poursuivre la production, qu’il n’arrête que dans les cas très rares où les cours mondiaux d’un moment ne couvrent pas les frais d’exploitation courante. Au début des années soixante, la plupart des sociétés ont donc poursuivi l’exploitation des plantations établies, dans un « Wait and see » économique, sans investissements nouveaux ou de remplacements importants.

[5Et comme très peu d’assistants techniques et de coopérants d’ONG le font aujourd’hui !

[6Un haut fonctionnaire congolais, qui avait été impliqué dans la mise en œuvre de la « zaïrianisation économique », m’a dit quelques années plus tard combien le président Mobutu avait été ulcéré par la façon éhontée dont ses compatriotes avaient galvaudé cette occasion unique qu’il leur avait donnée de prendre en main le développement économique du pays. La désillusion du président Mobutu à ce moment expliquerait, en partie en tout cas, son changement d’attitude politique à partir de cette époque. Mais ceci est sans doute une autre histoire.

[7À la courbe du fleuve par V.S. Naipaul, traduit de l’anglais par Gérard Clarence, Albin Michel, « Les grandes traductions », 1982.

[8A. Knopf, 1998.

[9Yale University Press, 1964.